Je ris comme je pleure

Un témoignage de Ginette IDOUX,
né(e) le 10 septembre 1925
Mémoire recueillie à


Je suis née à Nancy en 1925. Ma mère est morte à 26 ans en me mettant au monde et mon père nous a abandonnés, moi et mon frère Dédé. J'ai vécu avec mon oncle et sa famille, pendant que Dédé était placé dans un orphelinat pour soigner une grave maladie infantile. Mes 8 années de vie chez mon oncle sont un très mauvais souvenir, je ne veux pas y repenser. Un matin, quand j'avais 8 ans, j'ai quitté la maison en disant à mon oncle « Je ne rentrerai plus » et il m'a répondu « Bon débarras ». Je suis ensuite allée au marché et j'ai trouvé des gens qui cherchaient une bergère pour garder des bêtes. J'ai dit à la dame que je voulais aller avec elle et faire ce travail. Elle m'a dit qu'elle voulait voir mes parents avant de m'emmener, alors nous sommes allées chez mon oncle. Sur le perron, il y avait un baluchon avec mes affaires : mon oncle m'avait déjà oubliée. Je suis partie avec la dame à Vienne. J'ai donc travaillé en tant que bergère pour ces gens, ça a été le début de ma vie « en famille ». J'aimais beaucoup m'occuper des bêtes. Je suis tombée malade alors que j'avais 14 ans. J'étais dans un champ et je gardais les animaux quand je me suis évanouie. J'ai été emmenée à l'hôpital de Rive de Gier, et on a dit aux gens qui m'hébergeaient qu'il était possible que je m'évanouisse à nouveau.


Mes hôtes ne voulaient pas s'occuper de moi si je ne pouvais pas travailler sans risque. Je me suis donc installée à l'Assistance Publique de Saint-Étienne et j'y suis restée jusqu'à mes 17 ans. À cette époque, j'ai demandé à travailler n'importe où pourvu que je puisse m'occuper d'enfants difficiles. Je voulais pouvoir éviter à d'autres de vivre ce que j'avais moi-même vécu.


J'ai alors déménagé à Annonay, où j'ai travaillé en tant que monitrice. J'avais, depuis ma naissance, 3/10ème de vue à un œil et 0 à l'autre, mais cela ne m'empêchait pas de travailler. Ma mère était devenue aveugle à l'âge de 18 ans. J'ai travaillé pendant 42 ans dans une maison religieuse, mitoyenne de Mon Foyer, l'établissement des Sœurs du Bon Pasteur. Il y avait environ 100 jeunes filles de 16 à 18 ans qui vivaient dans ce bâtiment, toutes ayant vécu des horreurs avant de venir. Je m'occupais de 16 filles, dont aucune n'avait fréquenté régulièrement l'école. Je leur faisais faire des travaux manuels, par exemple, nous assemblions des éviers et des WC à partir de pièces détachées. Une religieuse venait régulièrement, pour faire les prières avec nous, et un professeur est venu pendant un mois et m'a enseigné oralement des rudiments de mathématiques, français...Je devais veiller à ce qu'aucune amitié n'émerge entre les filles à ma charge. Si une affinité se créait, je devais séparer les nouvelles amies. J'ai dû raconter mes souffrances et mes souvenirs à la Mère Supérieure.


Certaines des filles dont je m'occupais avaient un passé très douloureux : l'une d'elles avait ouvert le crâne de son père suite à une dispute virulente. J'ai retrouvé l'entrain en travaillant avec ces filles; une grande affection nous liait. L'ambiance était enfantine, nous ne nous disputions jamais. Depuis que je suis à l'EHPAD, plusieurs des filles dont je me suis occupée pendant ma carrière sont venues me rendre visite avec leurs enfants. Ce fut une période heureuse pour moi, jusqu'à la fermeture en 1987, date à laquelle j'ai emménagé au Foyer Logement. Je pense n'avoir jamais dit de gros mots et je parlais avec les personnes pour tenter de les connaître avant de les juger. Et cela malgré le fait que je m'emporte très vite et que je sois caractérielle ! Il y a 10 ans, alors que je mangeais dans la cantine, je suis tombée dans le coma. On m'a dit que je suis devenue toute blanche et que j'étais paralysée. Depuis que je suis sortie de mon coma, j'ai de temps en temps des pertes de mémoire, je cherche mes mots.


Mon frère Dédé, qui avait été envoyé en orphelinat pour soigner sa maladie infantile et que je n'avais pas revu depuis, a pris contact avec moi quand j'étais au Bon Pasteur. Il m'avait envoyé une lettre. Étant donné que nous n'avions pas le même nom de famille, il avait eu du mal à me retrouver. Nous nous revoyons de temps en temps, il vient parfois de Suisse pour me rendre visite avec sa femme. Je n'ai jamais rien eu de ma vie : je n'ai pas de retraite, je dois acheter mes affaires avec l'argent de poche que l'EHPAD me donne une fois tout les trois mois, je n'ai pas de Sécurité Sociale, je n'ai pas de papiers — ma naissance n'a pas été déclarée — et j'ai pris le nom de famille de ma mère car je ne connaissais pas celui de mon père. Pendant un temps, je subissais souvent des crises de tétanie. J'ai été emmenée à l'hôpital des malades mentaux pour me soigner ! J'ai été opérée des yeux en 1985, dans l'espoir d'améliorer ma vision, mais ce fut un échec : ma vue est passée de 3/10ème à 1/10ème. Je suis très sensible, je ris comme je pleure. Depuis que je ne vois presque plus, je ne peux plus rien faire. Moi qui aimais tant me promener dans les rues d'Annonay, je ne suis même plus autorisée à sortir ! Je sortais tous les matins acheter un croissant que je mangeais sur le banc en face de la boulangerie. En 1987, à la fermeture des Sœurs du Bon Pasteur, je voulais aller dans un Foyer Logement à Annonay. Deux possibilités s'offraient à moi. Je suis allée voir le premier Foyer et j'ai de suite décidé de ne pas y aller : le bâtiment était triste, sans vie. Je suis ensuite allée visiter le second, qui m'a beaucoup plus plu. Pendant 15 jours, j'y ai vécu puis j'ai demandé à pouvoir m'occuper d'une personne âgée. La dame que l'on m'a confiée refusait de manger avec les autres résidents, je devais lui fournir ses aliments. Elle voulait du saucisson, du beurre, ou de la soupe de riz. Je lui faisais son lit et lui tenais compagnie. Lorsque j'ai commencé à m'occuper d'elle, elle était âgée de 89 ans. J'ai vécu 10 ans avec elle, jusqu'à son décès en 1997. Je suis ensuite entrée à l'EHPAD Mon Foyer. Au bout de 15 jours, j'avais décidé de rester et Antonio, un membre du personnel de Mon Foyer, a déménagé mes affaires jusque dans ma chambre. Je souhaitais avoir un petit travail à l'EHPAD. J'en ai demandé un au directeur de l'époque et il m'a prise à l'essai pendant trois mois. Je devais emmener les résidents en fauteuils à leurs rendez-vous chez le médecin. A la fin de la période d'essai, je suis allée voir le directeur. Il m'a dit que comme je n'avais pas eu d'accidents en manipulant les fauteuils et que je m'en sortais bien, il était d'accord pour que je continue. « Je vois que vous êtes heureuse » m'a-t-il dit. Plus tard, il m'a proposé d'emmener aussi les résidents à leurs rendez-vous avec les infirmières et à la pédicure. 14 ans plus tard, je continue de faire ce petit travail. Je considère les résidents comme mes enfants, et je m'en occupe bien. Je connais la maison comme ma poche et aussi les habitudes des résidents. Mon travail m'occupe et me fait penser à autre chose qu'à mes problèmes de vue. Malheureusement, je ne peux pas totalement m'empêcher d'y penser ! Maintenant, je n'ai plus qu'un tiers de 1/10ème à mon meilleur œil, et je sais pertinemment que dans peu de temps je serai aveugle.


Je suis allée voir un docteur à Saint-Étienne, qui m'a dit qu'il n'y avait plus rien à faire. Je ne me suis pas découragée pour autant et je suis allée voir un autre docteur, à Lyon. Quand il m'a dit la même chose que le premier docteur, j'ai compris que je deviendrai forcément aveugle.


J'écoute de la musique avec un lecteur cassettes. J'ai dû demander à Antonio de mettre des repères sur les boutons qui me sont utiles, pour ne pas confondre avec d'autres boutons. J'ai une télévision, et je regarde parfois des films, mais je n'arrive pas à suivre s'il y a beaucoup de personnages. Parfois, je ferme les yeux et je tente de me repérer dans ma chambre, pour m'entraîner en prévision du moment où je serai aveugle. Je me cogne à chaque fois sur mes meubles. Lorsque le moment sera venu, je retirerai tous les objets qui sont sur mes meubles et je ne laisserai qu'un vase avec des fleurs artificielles dedans. Un grand vase que j'ai déjà, et des jolies fleurs, que j'ai déjà aussi. Quand je serai définitivement aveugle, ce sera comme si j'étais morte.



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