L’autobiographie de Nathan Szmidt

Un témoignage de Nathan Szmidt,
Mémoire recueillie à

« Je m’appelle Nathan Smizdt. Je suis né en 1928 à Metz. J’y ai effectué toute ma scolarité, plus précisément à l’école Chambière. Maintenant, c’est devenu le commissariat de la police municipale, plus anciennement, c’était le conservatoire de Lorraine.  J’ai vécu toute ma vie dans la cité messine, sauf pendant un an lorsque j’ai fait mon service militaire, lors des vacances, et lorsque la guerre a éclaté. Quand elle a fait rage, j’étais boulanger. Après, je suis devenu ébéniste et puis j’ai exercé la profession de commerçant. Mon père était cordonnier. J’avais une sœur, qui est décédée malheureusement. C’est dans le cadre de ma profession que j’ai rencontré ma femme, Lucie, sur les marchés de la cité messine, où se regroupaient les différents étals, dans les années 1950. À l’époque, ses parents et elle tenaient un négoce de mercerie. Nous avons eu un enfant chacun. Nous nous sommes mariés en 1972.

Concernant la guerre, j’ai eu la chance de ne pas avoir été déporté en 1940 à Drancy, en région parisienne, là où avait lieu le rassemblement des captifs d’origine juive par les Allemands. Oui, j’étais de confession juive et j’aurais pu être livré aux Allemands. La gendarmerie française s’est occupée de la plupart des arrestations des Français d’origine juive, dont moi j’aurais pu faire partie. C’était sur ordre de la Kommandantur. Merci Pétain ! Merci Laval ! Mon père a été mobilisé à Metz dans le cadre de son service militaire. C’est pourquoi on a attendu qu’il soit relevé de ses fonctions pour s’enfuir en mai 1941. Notre destination initiale était La Rochelle. Mais, nous nous sommes arrêtés à Veyre-Monton en Puy de Dôme. Là, on a passé une nuit, dans une ancienne manufacture, sur de la paille. Puis, le lendemain, il y a des autobus qui sont arrivés de nulle part, et qui nous ont dispersés çà et là dans toutes les régions de France. Et c’est ainsi que nous avons atterri à Bouardon, aussi en Charente-Maritime, et qui était le village le plus proche de Veyre-Monton. À ce moment précis, un arrangement entre les académies a eu lieu. Et c’est ainsi que nous nous sommes implantés dans une bourgade girondine.

Cependant, nous avons passé notre premier hiver à Bordeaux, en 1941. Les gens nous ont extrêmement bien protégés là-bas. J’y ai rencontré mon instituteur, qui m’a fait une carte d’identité, qui a été donnée à la préfecture du temps de Papon. Papon était un homme politique et un haut fonctionnaire, secrétaire général à la préfecture de la Gironde. Mais il était également un ancien collaborateur qui a fait partie de l’administration de Vichy. Le secrétaire de mairie, qui se révélait aussi être mon instituteur, a eu le culot de faire la demande de carte d’identité à la préfecture. À ce moment-là, mon père lui a demandé : « Mais vous rendez-vous compte de ce que vous êtes en train de faire ? » L’instituteur lui a rétorqué : « Ben si on se fait arrêter, on partira tous ensemble ! » L’instituteur, en remplissant le formulaire de la carte d’identité, m’a demandé comment je voulais m’appeler.Je lui ai dit Robert, car j’aimais bien ce prénom, et Boursier, pour le nom de famille, car on parlait bourse. C’est lui qui me l’a proposé. J’ai accepté. Par conséquent,j’avais des vrais papiers, mais sous un faux nom.Le stratagème a réussi pendant trois semaines. Trois semaines, c’est le délai qu’il m’a fallu attendre pour que la carte d’identité me revienne de la circonscription girondine. Depuis, j’ai toujours conservé cette carte en souvenir. Elle m’a sauvé la vie…

À notre retour à Metz, en 1945, nous avons retrouvé notre appartement vidé, détruit. Le seul vestige qui a été conservé, c’était notre carillon qui sonnait l’air de l’Ave Maria. Bien sûr, c’était une grande anomalie étant donné notre orientation religieuse. Mais l’air nous plaisait bien, bien que nous ne fussions guère croyants. Après la Libération, on a entendu le carillon tinter de plus belle. Mais cette fois-ci, dans tout le quartier. Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à croire que certains Français, des Français comme vous et moi, aient voulu nous dénoncer et nous livrer à l’Ennemi !

J’avais 16 ans quand tout ceci s’est passé. Pour repartir de zéro, cela n’a pas été évident. Mon père a malheureusement vu son atelier de cordonnerie complètement spolié. Cependant, il a eu l’aubaine de retrouver son inventaire et de récupérer ses machines. Après cela, je peux vous jurer que mon père a travaillé d’arrache-pied, jour et nuit pour qu’on reparte sur de nouvelles bases. L’aide gouvernementale était présente certes, mais elle était minime, infime même. Un sou, c’était un sou. Et puis le crédit n’existait pas.

Metz a évolué. Mais pas toujours dans la bonne dynamique selon moi. Ils (les agents de la municipalité) ont vu trop grand. La transformation ne va toujours dans le bon sens de ce qu’il aurait fallu faire, ni dans les capacités matérielles et financières de la ville. Elle a été faite en dépit du bon sens. Mais ce n’est que mon humble avis. Moi, je le regrette, le Metz d’avant. 

 

On ne choisit pas, on subit les événements. »

Thierry Capochichi

string(0) ""
Plus de médias