« Ah les enfants, je les ai aimés pour de vrai »

Un témoignage de Hélène Valet (Sr François Régis),
né(e) le 1 janvier 1925
Mémoire recueillie à

Un faux départ….
Le métier d’enseignante c’est beau. J’ai eu beaucoup de joies. Quand j’ai du prendre ma retraite, j’avais 61 ans. Toute l’année je m’étais dit « prépare toi, tu ne remettras plus les pieds dans la classe car il faut laisser la place aux autres ».
Le jour de mon départ j’ai invité mes collègues de maternelle et de primaire et j’ai demandé à mon économe de me préparer un goûter. Et là, j’ai ma sœur qui faisait la cuisine à l’internat des garçons qui m’a fait des petites tartelettes. Mon économe m’a aussi donné des bouteilles de champagne : vous-vous rendez compte ? Oh là, on a fait un bon goûter !
Et après, ils m’ont finalement dit « Non, écoutez, il faut que vous reveniez pour un atelier de travaux manuels avec les 4-5 ans »… moi qui m’était dit que je ne reviendrai plus, après j’ai fait ça pendant 10 ans. Après, hanche, genou ça a été la dégringolade.
J’ai vécu toujours dans le même coin : il y en a qui ont gambadé un peu partout mais moi je préfère ça que de courir une fois d’un côté, une fois de l’autre.
La maternelle ça a toujours été mixte, mais auparavant il y avait l’école des garçons dans une rue de St Jean et nous au convent c’était les filles. Au départ il n’y avait que la directrice et une enseignante qui était laïque, sinon, il n’y avait que des sœurs enseignantes et on ne touchait rien, on n’avait pas de salaires ! Une fois qu’on est passé sous contrat il fallait passer le « CAP de laïque » pour que l’on soit tous dans la même norme...
Ah les enfants, je les ai aimés pour de vrai…
Il y avait 40 enfants par classe mais après, ça c’est limité quand même à 30. Moi j’avais de la chance, j’avais de la discipline naturelle. Il y avait une sœur à côté, mon Dieu… elle leur criait après, non mais c’est affreux ! Et après à midi ils partaient tous avec une grosse sucette à la main... ça je ne pouvais pas le supporter. Elle voulait toujours bien faire, faire plaisir … moi je ne dis pas que c’était tout bien ce que je faisais, mais des fois il y a des choses… Moi je jouais avec eux, mais ils savaient jusqu’où ils pouvaient s’amuser, après, hop, c’était sérieux. Je peux dire que j’ai eu de la chance.
[Elle montre une photo d’elle et d’une de ses classes]
Là j’étais jeune, on était déjà en laïque, on avait enlevé le costume. Avant ce n’était pas pratique avec les grandes robes qui touchaient par terre...y avait aussi le col du costume qui était en plastique dur et y fallait pas que les enfants se cognent contre nous ça cassait tout.
J’avais des canaris, ça c’est bien : mon neveu m’avait fait une grande cage avec trois grandes qui tenait tout un mur et là j’ai encore le rideau avec lequel je les cachais car à chaque fois que l’on chantait ou faisait quelque chose, ils criaient plus fort ! Alors on les cachait pour ne pas qu’ils chantent, qu’ils se reposent. On les voyait sortir de l’œuf et les élèves venaient tous en file indienne regarder à tour de rôle.
Je me souviens très bien dans mes premières années à une journée pédagogique on nous avait dit : « les premiers jours de classe prenez le temps de chercher dans chaque élève une qualité et à ce moment là on les aime ».C’est vrai ils ont tous une qualité, même les enfants handicapés.
Les enfants handicapés
Moi j’en ai eu 2 enfants handicapées dans ma classe : 2 sœurs. La première je l’ai eu 2 ans. Après la deuxième, 2 ans d’écarts. On nous avait dit le nom de la maladie mais c’est un peu spécial. Il aurait fallu que la maman soit soignée au moment où elle était enceinte. Elles sont mortes toutes les 2 à dix ans à 2 ans d’intervalle. Elles étaient très intelligentes mais elles sont restées naines : c’était dur, dans les escaliers il fallait la prendre sous le bras pour la descendre, tout ça. C’est vrai c’est beau je dis de mettre les handicapés dans les écoles mais on n’avait pas ce qu’il fallait : il aurait fallu mettre des escaliers pour les étages par exemple…c’était dur…Et on n’arrivait pas à parler avec la maman car elle faisait vite : elle la prenait et elle partait, on ne pouvait pas lui parler.
Le matériel
Comme matériel on n’avait pas grand-chose à leur mettre dans les mains, et bien on n’avait une petite revue commandée en Belgique « Do Ré Mi » où il y avait des jeux de classements de couleurs, Maintenant je ne pourrais plus mais je récoltais les boîtes de chaussures chez les marchands de la ville, je découpais tous les petits cartons et on collait toutes les petites images pour faire des jeux pour assembler , faire des dominos, des puzzles, tout un tas de jeux.
Avant d’être sous contrat, on n’avait rien, je ne sais pas comment on faisait : on ne se faisait payer que les fournitures et il fallait compter toutes les feuilles qu’on donnait à chaque élève parce qu’ils n’utilisaient pas tous le même nombre et la responsable ne faisait payer aux familles que les fournitures qu'ils utilisaient.
Et après bien sur, les dernières années du matériel on en avait beaucoup plus, maintenant il y a même du gâchis…c’est vrai que ça a été chose quand on avait du matériel.
Les moments en dehors de l’école
Le jeudi et le dimanche, on le passait notre temps à faire le ménage (parce qu’avant, à la place du mercredi, le jour de congé était le jeudi).
On ne voyait pas nos familles dans le temps, c’était serré. Moi je n’étais pas loin de mon village natal : j’avais 6 frères qui se sont mariés, j’entendais les cloches, mais c’était « non ». Mais je me suis rattrapé en allant à tous les mariages de mes neveux. C’était comme ça…on n’était pas cloîtré mais c’était presque pareil. Par exemple quand les enfants étaient malades et qu’on voulait aller les voir il fallait être 2, ne jamais sortir seule. Dans les rues on n’était en silence jusqu’à ce qu’on soit en dehors de la ville, les mains dans les manches. C’était assez strict, c’était comme ça, mais maintenant on a quand même une autre liberté.
Les sœurs
Je suis rentre au noviciat j’avais 15 ans, vous voyez comme j’étais jeune. On avait toutes à peu près le même âge. C’est vrai qu’il y avait des sœurs dans toutes nos petites paroisses donc on les voyait souvent. Et puis il y avait une sœur de mon village, mais aussi dans les autres communes, qui faisait le tour des familles de la commune et demandait aux parents : « vous en avez pas une à nous donner ? ». Elles allaient faire la quête ! Alors que moi j’étais trop contente de voir une sœur, ma grande sœur disparaissait, elle allait se cacher. Elle avait 3 ans de plus, mais ne voulais pas de ça. On ne se ressemble pas, vraiment. Moi je ne sais pas…j’avais envie d’être sœur, c’est comme ça.

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