Alice

Un témoignage de Alice Gathier,
né(e) le 15 juillet 1920
Mémoire recueillie à

Je vous parle de mon arrivée en ce monde : Je m'appelle Alice, mais j'aurais dû m'appeler Laurence. Je suis née le 14 juillet 1920. J'ai toujours aimé mon prénom, maman encore plus que moi. Le jour de ma naissance mon père était occupé à jouer aux boules. C'était la seule distraction que les hommes avaient, ils venaient sur la place publique et ils jouaient aux boules. Les femmes accouchaient presque toutes chez elles, c'est loin de vous, c'était y'a 90 ans bientôt. Alors mon père est revenu et la sage-femme lui dit « Vous avez une jolie petite fille ». Elle lui dit « Vous l'appellerez Marianne comme elle est née le 14 juillet ? » et ma mère détestait ce prénom, elle ne voulait pas en entendre parler. D'abord, elle préférait pour moi Alice.

J'ai grandi avec 6 frères, et j'ai été très gâtée : une fille au milieu de 6 garçons. Même si il n'y avait pas la richesse, il n'y en avait que pour Alice ! Ils m'ont fait mes quatre volontés. Et puis tout s'est déroulé tout à fait normalement : je suis allée en classe. Mes parents n'étaient pas très aisés mais ils voulaient que leurs enfants soient instruits. Mon père était corse et ma mère était dauphinoise. Elle était venue à Lyon, avait rencontré mon père et ils s’étaient mariés, et il y a eu 8 enfants. Parce que j'ai effectivement eu une sœur, mais elle est morte de la scarlatine à 6 ans. Je ne me rappelle pas d'elle, elle était de 14. Ça a été le drame de mes parents.
Moi j'ai eu 3 garçons et 3 filles et dans la famille mes frères ont eu des filles aussi. Mais c'était plutôt des garçons chez nous.

Quand je suis rentrée au lycée à Lyon, il y avait un lycée de filles et deux lycées de garçons. Ma scolarité s'est bien passée. J'ai eu mon Baccalauréat. Il y avait deux bac, trois exactement : y'en a deux qui se ressemblaient et un autre plus différent. On passait quatre matières : le français, deux langues et les mathématiques. Et on se tapait tout à l'oral. Une fois je me suis mise à pleurer, le bonhomme s'est pas mal fichu de ce que j'aurai pu lui raconter. Il m'a dit « Allez partez! ». C'était cruel. Mais je l'ai repassé en octobre de la même année, je l'ai eu, et puis la guerre est arrivée.

Mon mari, je l'ai connu quand j'avais 5 ans ! J'allais chercher le pain pour mes parents, et lui, il avait 6 ans quand il allait chercher son pain. Nous habitions deux rues parallèles, dans le quartier du Point du Jour, on était presque voisins. Ma mère a toujours habité là. Et mon dernier fils est dans la maison familiale. Il y avait une place et on avait tous les commerçants. On était comme Croix Rousse, sur les hauteurs, on avait tous les commerçants. Maintenant c'est la ville, il n'y a plus de jardins. Parce qu’avant, tous les gens, surtout quand ils avaient une maison, ils cultivaient leur petit jardin et faisaient leurs légumes. Et ils étaient rudement bons à ce moment là.

Et donc, après mon bac fait, la guerre arrive. Mon mari arrive de Rochefort où il était en train de faire son service militaire. Autrefois, les jeunes faisaient leur service militaire à 20 ans. Un an sous les drapeaux, pour apprendre à vivre comme des militaires. Oh, ils étaient contents puis ça faisait des fêtes! Bref, il était à Rochefort, il est revenu et m'a dit « Est-ce que tu viens avec moi ? ». J'lui ai dit « Mais où veux-tu m'emmener ? ». Il m'a regardé et m'a dit « Mais tu sais très bien que je veux aller avec De Gaulle ! ». Et vous connaissez un peu cette histoire ? On a dû vous en dire bien peu en Histoire. C'était un monsieur qui ne s'ouvrait pas facilement, c'était le chef ! Mon mari me disait « Tu sais bien que je veux suivre De Gaulle ! » alors je lui ai dit « On va voir ». Et puis quand y'a eu la commission : « Les femmes on en veut pas, vous restez ici ». De Gaulle ne prenait pas de femmes parce que je suppose qu'à ce moment là, il cogitait encore sur former des anglaises, former des françaises. Il avait quand même un bon groupe.

Alors j’ai quitté la France pour l'Algérie avec mon mari ; nous sommes allés à Alger. On connaissait un peu parce que j'avais des cousins qui étaient près de la frontière du Sahara. Je suis restée en Algérie quatre ans. C'est long quatre ans. Et oui, parce que entre-temps la mer avait été fermée par les Allemands. Je n'ai pas vécu la guerre dans le Point du Jour. Et ma mère me l'a toujours reprochée. Enfin reproché, c'est elle qui m'a donnée l'autorisation de partir, parce que je n'étais pas encore majeure. Durant ces 4 ans en Afrique du Nord, j'ai eu 2 enfants. Mon mari avait par moment des permissions. Mes deux aînés sont nés en Algérie. En 45, la frontière s'est rouverte. Avant, je n'ai pas pu rentrer, et tant mieux, parce que ce fut le plus gros de la guerre. Durant ces quatre ans, on n’a pas été malheureux, mais on a eu faim, ce que les gens ne savent pas. Et il faisait chaud. Nous, on était à 45 km d'Alger.

Donc en 1945, je suis rentrée, j'ai retrouvé la maison, ma maman et mes frères. Il y en a cinq que j'ai pu revoir, l'autre je l'ai revu beaucoup plus tard parce qu'il a fait ses cinq ans de prison à la frontière russe. Après la guerre, mon mari a eu une mutation près du lac de Constance. Je suis donc restée sept ans en Allemagne. Ils sont presque tous catholiques là-bas.

J'ai enterré mes 6 frères, pourtant c'est moi qui étais la plus fragile. Quand j'étais en Algérie, j'ai attrapé ce qu'il ne faut pas : la tuberculose. Mais j'ai guéri, et je ne l'ai transmise ni à mon mari, ni à mes enfants.

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