« Aller au delà de nos différences »

Un témoignage de Père Félix Auguste Soulier,
né(e) le 7 mai 1921
Mémoire recueillie à

Je ne pensais pas voyager. Un jour, en 1951, un confrère a voulu me remercier en m’offrant un voyage d’un mois en Terre Sainte. Je suis parti de Venise et j’ai fait le chemin de Saint Paul, autour de la Méditerranée. Cela m’a ouvert l’esprit.

J’ai alors commencé à m’intéresser au monde et j’ai voyagé régulièrement pendant dix ans avec la faculté catholique de Toulouse. J’avais une soif de connaissances ; j’ai découvert une soixantaine de pays. L’argent est le nerf de la guerre, pour financer mes voyages, je faisais des conférences avec mes diapositives.

Quand j’étais jeune prêtre, je voulais évangéliser le monde mais après j’ai changé ! J’ai compris que la différence est une richesse, voyager nous permet de reconnaître que l’on ne sait pas tout. Il est important de découvrir les cultures, le contact est important !

Quand j’étais jeune, j’ai vécu la guerre et ça a été très dur. Les allemands nous ont occupés pendant plusieurs années et pour moi la France c’était tout : mon pays, ma patrie… et je voyais peut être trop ça, je ne voyais pas assez le reste du monde.

Il y a une chose qui m’a beaucoup frappée il n’y a pas longtemps. La France est le pays le plus visité au monde. 88 millions d’étrangers l’année dernière sont venus en France. Et pourquoi on vient en France ? La France, c’est le prestige dans tous les domaines. La littérature française est répandue dans le monde entier. Au cours de mes voyages, je n’ai pas trouvé de pays où il n’y ait pas de littérature française. Et ça, pour s’en rendre compte, il faut y avoir été. A l’étranger, quand je disais que j’étais français, j’étais toujours très bien reçu.
Il y a un prestige de la France qui est indéniable. Mais ça ne doit pas nous faire oublier le reste. Le monde, ce n’est pas seulement la France, c’est le monde entier. Pendant longtemps, les français n’ont pas été très intéressés par le voyage. Mais ça devient presque normal maintenant.

Le français est une langue répandue dans le monde mais l’anglais est quand même la langue la plus utilisée dans tous les domaines. L’Angleterre est proche de la France. Il ne faut pas oublier que De Gaulle a été en Angleterre pour communiquer avec la France. Pendant la guerre, tous les jours, j’écoutais Radio Londres. On écoutait ça avec beaucoup d’attention. On sentait que les anglais étaient avec nous, qu’ils nous soutenaient, ils nous disaient « vous laissez pas abattre on reviendra, on chassera les allemands… » et ça on ne l’a pas oublié.
Je crois quand même que nous, français, avons un effort à faire pour essayer d’aller au delà des différences.

Actuellement, l’Afrique nous cause des soucis, il se passe des choses graves. La France, la Belgique…Nous avons des liens spéciaux avec eux, il y a beaucoup de missionnaires français qui travaillent encore en Afrique. Quand on va en Afrique, on n’est pas dépaysés comme on pourrait peut être l’être en Chine par exemple. Quand je suis allé en Chine, il faut reconnaître que je ne me sentais pas bien à l’aise. Personne dans mon groupe ne connaissait la langue, et puis il y a des coutumes, des façons de vivre si différentes des nôtres.
Partout où on allait, on était reçu par les autorités parce que c’était un voyage un peu officiel. Ils ont essayé de nous montrer tout ce qu’ils faisaient pour améliorer les conditions de vie des habitants parce qu’il y a encore beaucoup à faire. La hantise des chinois, c’est la surpopulation. Alors la règle c’est de n’avoir qu’un seul enfant. Ça pose beaucoup de problèmes. Il faut essayer de les comprendre, de mieux les connaître. Leur niveau de vie n’est pas comparable au notre. Là bas on a visité toutes les grandes villes pendant un mois. Ce qui m’a marqué, c’est cette volonté qu’ils ont de réussir, de s’en sortir, de ne pas rester à la traîne… Ils veulent sortir de la misère.
Au point de vue religieux, je me demande où ils vont. Il y a une église catholique reconnue par le gouvernement chinois, et une autre clandestine. Mais les chinois ne veulent pas de clandestinité, ils veulent une église ouverte à tout le monde. Il y a beaucoup plus de protestants que de catholiques. Il y a 20 millions de chinois catholiques, et de très belles églises.
Je pense que de toute façon ce qu’il faut, c’est parler avec eux. Il faut qu’on arrive à un certain dialogue parce qu’ils ont des choses à nous apprendre, il faut se mettre à l’école des autres. Nous, on pense qu’on a à apporter aux autres, mais eux aussi ont des choses à nous apporter, et la Chine en particulier a des choses à nous apporter.

Je suis aussi allé à Tahiti. La Polynésie française, ça ne représente pas beaucoup de monde mais ces gens ont appris le français, ils parlent le français, mais c’est tellement loin que peu de gens y vont. Ça coûte très cher d’y aller mais il est certain qu’on est étonné à l’autre bout du monde de trouver des gens qui parlent français et qui se disent français. Durant ce voyage, j’ai rencontré Jacques Brel ; qui y est d’ailleurs enterré. Je l’avais rencontré auparavant, à Lyon. A l’époque j’organisais des séances récréatives pour financer mes œuvres. De temps en temps, je mettais en place un spectacle avec une vedette et un jour Brel est venu, on a fait une pleine salle évidemment. Alors quelques temps plus tard, en organisant mon voyage je lui ai parlé de ma venue, et une fois là-bas, il m’a très bien reçu. Il vivait avec une femme de la Martinique.

Il y a aussi un immense pays en Amérique, le Brésil. C’est immense, 16 fois plus grand que la France. Ça pose des problèmes parce qu’il y a beaucoup de monde, beaucoup de pauvreté. Ils ont construit une capitale, Brasilia, dans un style moderne. Tout est au niveau du sol. C’est le nouveau Brésil. Au lieu de copier les Etats-Unis, ils ont voulu créer eux-mêmes leur propre culture. Mais il y a encore beaucoup de travail à faire, c’est tellement grand. Une grande partie de l’industrie brésilienne est à Sao Paulo, au sud-est du Brésil. Il y a quelque chose qu’on connaît pas en Europe : des chutes d’eau extraordinaires qui font 27 Km de long, les chutes d’Ugaru. On parle beaucoup des chutes du Niagara, mais j’y suis allé au Niagara, c’est bien mais c’est tout petit à côté ! Le spectacle vaut vraiment le déplacement.
Le Brésil c’est un pays d’avenir, il y a une population extraordinaire, c’est très riche au niveau culturel. Rio de Janeiro, savez vous pourquoi ils l’ont appelé comme ça ? Le long de la côte, il y a la mer. Et eux ne savaient pas que c’était l’océan, ils ont cru que c’était un fleuve. En portugais, Rio, signifie « la rivière » et « Janeiro » c’est « janvier » parce que c’était en janvier. Alors c’est « la rivière de janvier ». Ce n’est que plus tard qu’ils ont découvert que ce n’était pas une rivière mais la mer.

On assiste en ce moment à une espèce de course entre les pays. Chaque pays veut augmenter son pouvoir d’achat, sa puissance économique, et tous les pays essayent d’aller de l’avant, de faire mieux qu’avant. Seulement, cela suscite des conflits, c’est ça qui me fait un peu peur. Par exemple, l’Inde et la Chine, deux pays qui ont les mêmes préoccupations mais des intérêts très différents.

Je suis à la fois dans l’admiration de tout ce qui se fait, et je me dis « Mon Dieu mais à quoi ça va aboutir tout ça ? » ça me fait peur. On est dans un pays où on a la chance que les choses se passent à peu près normalement, pacifiquement quoi…

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