Aristocrate

Un témoignage de Marcelle Guerre,
né(e) le 11 janvier 1929
Mémoire recueillie à

Marcelle et son chien :

J’ai connu mon « gône » il avait sept-huit ans à peu près, c’était le fils de la voisine.
Moi, j’avais un beau chien, je ne vivais qu’avec lui, donc automatiquement il comprenait tout ce qu’on lui disait. C’était un loup croisé avec un colley, il était beau, il avait des pattes fines. Quand il pleuvait, il se salissait les pattes en marchant sur les bords du Rhône. Il avait les pattes sales, il le savait, je sortais de mon sac un torchon et je lui essuyais les pattes et il se laissait faire. Ça a payé !
J’habitais près de la place Tolozan, dans l’angle de la rue Sully et de la Godefroi au cinquième, comme toujours !

Quand il était tout petit, il était malin ! Il faisait pipi comme un gosse, alors je le prenais sous le bras et je lui enroulais une pâte autour du ventre pour pas qu’il fasse pipi de partout et dès qu’on allait dehors je le dé-saucissonnais… il était heureux !
Je l’ai pris petit pour pouvoir l’élever comme je veux, car dès qu’ils sont grands, c’est plus dur pour les dresser. C’est une amie qui avait une portée et qui me l’a fait choisir. Il s’appelait Aris…Aristocrate ! Je l’appelais aussi Titi. Il était unique ! Dans le quartier, ils disaient « Marcelle et son chien » car je le descendais trois fois par jour et ça faisait 36 ans que j’habitais là-bas.

Un jour, mon gône était chez moi et le chien vint vers nous, il se demandait ce qu’il voulait car on venait de sortir, mais je lui ai dis « Non laisse le tranquille mon chien, il vient me demander quelque chose, tu ne comprends pas toi, moi je le comprends ». Je lui ai nettoyé ses babines et il est reparti, c’était ça qu’il voulait. Puis il est allé faire la sieste car il venait de manger, comme nous.
Je l’ai pleuré mon chien, c’était un vrai compagnon vous savez. Je lui parlais, il me regardait. Il avait 14 ans et est mort d’une maladie du rein.

Je lui faisais de la soupe et une fois elle était plus chaude que d’habitude, je ne lui avais pas dit et le chien m’a regardé l’air de dire « Tu m’as pas dit que la soupe était chaude, maintenant c’est trop tard je me suis brulé ! » Ca a payé !! Le vétérinaire m’avait dit qu’il n’avait jamais vu de chien pareil, il ne voulait que le vétérinaire, il ne voulait pas ses subordonnés !

Il aimait le blanc de poulet, ca m’arrangeait bien car moi je n’aime pas donc je mangeais le reste et je lui laissais le blanc.
Il gardait bien la maison, il était grand, beau, il impressionnait.
Un jour un ami voulait nous photographier tous les deux, je lui ai dit « Souris pour la photo, montre les dents mais pas méchant » et il a souri !!! Il a montré ses dents, juste ce qu’il fallait !
Il faudrait que les gens prennent un chien et s’en occupent comme un gosse, ça les rend intelligent.

Lyon :

J’ai toujours habité Lyon. Avant le tramway était ouvert derrière, c’était les trolleys il n’y avait pas de porte, on le prenait en route, on attrapait la barre et hop, on sautait ! On se faisait disputer automatiquement. Et si on n’avait pas payé dès qu’il y avait un contrôleur, on sautait ! Unique !
Ils étaient bien, ils ramassaient beaucoup plus de personnes que maintenant. Ils fermaient les fenêtres en hiver mais pas l’été, c’était mieux pour les odeurs, aujourd’hui il faudrait proposer au TCL de mettre de la ventilation, d’augmenter les places mais ils nous diront « Proposez nous de l’argent ». A notre époque, les tickets étaient moins chers. Quand ils les ont enlevés j’ai eu du chagrin, j’ai voulu prendre mon vélo pour me déplacer mais les rails sont dangereux, ce qu’on a pu tomber !

On n’avait pas d’argent, mais vous, aujourd’hui c’est différent, vous avez de la chance, vous pouvez choisir vos vêtements, c’est moins cher, c’est peut être de la moins bonne qualité mais en attendant on peut s’habiller. Il y a toujours eu des vêtements, mais ils n’étaient pas à notre portée.

Mon travail, ma cuisine :

J’étais serveuse dans des restaurants, j’étais nourrie et je touchais de l’argent tous les jours, je savais gérer mon truc, que demander de plus ! J’ai travaillé chez la mère Brazier, rue Royale, elle était dure. Je me souviens un jour on servait des bouteilles de champagne, moi j’étais novice, il fallait être costaud car le bouchon n’est pas raffiné de façon à ce que le champagne ne s’évente pas. La première bouteille que j’ouvre PAN !!! Il était chaud, je n’ai pas pu retenir le bouchon, il m’avait sauté à la figure et mon maquillage qui coulait, les gens qui avaient commandé, ils rigolaient !!! Ah ! J’étais mauvaise et la mère Brazier qui m’hurle « Vous n’êtes pas capable d’ouvrir une bouteille de champagne !! » et elle en prend une pour me montrer comment faire, mais PAN !! Le bouchon saute également !

La restauration est un métier dur. Elle m’a appris à découper le poisson et à le reconstituer, fallait le faire vite pour que le poisson soit chaud, on le faisait devant le client. On découpait également le poulet devant les clients mais c’était plus facile car s’il était bien cuit, il ne se sauvait pas ! Un jour j’avais fait un canard à des amis, mais il était dur, si dur qu’il m’a cassé une assiette !
La restauration est un métier dur… c’est pas de la sucrette !!!! Il fallait mettre le couvert, servir, couper…

J’ai aussi travaillé chez Madame Andrée à la Mulatière sur le quai de la Saône… Elle était aussi dure au boulot, j’ai appris des petits secrets de cuisine, j’ai soudoyé le chef !
Je n’aimais pas couper le fromage, il fallait faire des jolies portions de 40 gr, j’avais demandé au chef de me faire voir et je lui parlais pour l’occuper et sans s’en rendre compte il avait tout coupé, je n’avais plus rien à faire, mais quelqu’un avait remarqué que je faisais ça, il était jaloux !
Avoir quelqu’un sur le dos quand on fait la cuisine, c’est pas facile, on peut louper la cuisine. Quand on nous regarde, ça nous stresse et les premières fois on n’y arrive pas, mais à force de persévérance, on y arrive !

Je travaillais chez un chef qui faisait de très bons épinards, tout le monde aimait ses épinards à la crème et je l’ai épié pour voir comment il faisait ses fameux épinards ! Il ne faut pas que la crème soit trop froide, comme les œufs, il ne faut pas les mettre au frigo sauf pour bien les monter en neige. Pour savoir que les blancs sont bien montés, il faut retourner le plat et s’ils ne tombent pas, c’est qu’ils sont bien montés !
Dans l’île flottante, on fait cuire les blancs 3-4 minutes au four bien chaud en les tapissant de sucre, mais on ne les fait pas cuire dans les œufs à la neige !
C’était bien quand mon gône mangeait chez moi, j’étais sûre qu’il finissait mes plats ! Un jour j’avais fait du lapin, il était si bon que mes invités s’étaient resservis et je n’en avais plus pour moi !

Quand j’étais à la Sara à l’Ile Barbe, j’avais une kitchenette, je faisais une tarte tous les dimanches et j’en donnais aux étudiants et aux copines. Je faisais une très bonne tarte aux abricots que m’avait donnée le boulanger Jocteur, il nous avait invité à un petit déjeuner gratuit le dimanche matin. C’était bon, il avait fait une assiette avec des cakes aux pralines, au chocolat, des petits croissants… On était au bord de la Saône… J’étais diabétique mais c’était si bon !!

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