Avec les sœurs, on n’était pas libres…

Un témoignage de Jeanne J.,
né(e) le 21 mars 1936
Mémoire recueillie à


Jeanne a rapidement été emballée par notre projet d’entretien. Elle tenait surtout à nous présenter l’histoire de cette maison de retraite qu’elle connait particulièrement bien. Toujours active, nous la croisons souvent dans les couloirs. Elle nous laisse ici un témoignage avec émotion…


"J'suis née à Basse-Goulaine, en 1936. Et puis j'suis allée à l'école jusqu'à 14 ans. Après l'école, j'ai travaillé dans une ferme. Nous dans le temps on travaillait dans les terres, on allait faire les vendanges, on allait le soir pour presser le vin, le raisin et tout ça. Et puis on ramassait des pommes de terre.


C'est l'assistante sociale qui m'a mise dans une maison religieuse pour filles parce qu'autrement je devais aller travailler au sucre ou l'usine à chaussures. Et papa il ne voulait pas parce que c'était trop dur. Ils ont donc téléphoné aux bonnes sœurs. Oh la la ! Pendant 5 ans, j’suis restée là-dedans, tout le temps enfermée, pendant 5 ans, jusqu'à mes 21 ans. J'ai été secouée, j'ai reçu des coups de bâtons. Et ben, le plancher il fallait le cirer avec du savon noir à 4 pattes, hein. Et quand même on se levait de bonne heure le matin à 7 heures, on mangeait à 8h. Et bah, ce n’était pas marrant dans le temps, c'est moi qui vous le dis. Et bien sûr, le soir elles regardaient si on était propres ou pas, à la buanderie. J'm'en souviendrai toujours, elles nous lavaient dans une grande bassine, comme un baquet pour laver le linge. Je vous assure qu'on a été frottées avec du savon noir, ce n’était pas comme maintenant. On n'avait pas non plus le droit de dessert, le dessert c'était privé; on était comme privé de dessert.


Ensuite, j'suis arrivée à la maison St Joseph en 1959 pour y travailler. Ce n’était pas pareil que là-bas, même si ici c'était aussi strict et dur au début. On travaillait comme des « nègres », ah oui, ça c'est sûr. On faisait tout. Dans la cuisine, on faisait la vaisselle. Dans la buanderie, il fallait trier le linge, les mouchoirs avec les mouchoirs, les slips avec les slips, les chemises avec les chemises, les blouses avec les blouses. Après, il fallait plier tout ça. Il y avait aussi de la couture à la buanderie, tous les jours, tous les matins, le chapelet. Ce n’était pas fini de l'entendre du matin au soir, lu par les sœurs ou à la radio. Oui parce que dans le temps ce n’était pas comme aujourd'hui. On y travaillait et on était hébergées, c'est pour ça qu'on nous a gardées. Il n’y avait pas d'employés comme aujourd'hui, c'était que des « filles ».


Ils ont aussi fait plusieurs travaux d'amélioration des chambres. En attendant que ce soit démoli ici, on dormait dans les bungalows. Ça s'est fait petit à petit. Il y a eu beaucoup de changements, on ne l'a pas toujours connu comme ça. Les hommes étaient par ici, d'un côté, tandis que les dames sortaient de l'autre et aussi par en haut. J'ai aussi connu une jument et trois vaches dans le jardin. Il y avait un énorme jardin, ils l'ont démoli pour y faire la buanderie. Avant, elle était où il y maintenant les biquettes.


Les bonnes sœurs ont quitté la maison en 1993. Ça a été un soulagement pour moi. Et puis maintenant il y a des infirmières, c'est moins dur. Ça fait 52 ans que j'suis là, 52. Maintenant, je suis mieux traitée qu'avant. Oh oui alors. Je n’ai pas de regrets avec les sœurs, du fait qu'elles soient parties, non, car les sœurs elles étaient très dures avec nous dans le temps. Elles nous ont bien secouées. Je n’ai aucun regret. Aujourd'hui, je trouve que c'est beaucoup mieux. Maintenant, je donne toujours un petit coup de main comme ça, mais autrement non pas du tout, non, non, non. Maintenant, je me sens à l'aise ici. Si on veut sortir l'après-midi, on sort. Avant, il fallait demander un ticket et bien rentrer à l'heure. Et il n’y avait pas le droit de sortir tous les jours, non, non, non, le dimanche, que les dimanches, et avec les sœurs, pas toute seule. Avec les sœurs, on n’était pas libres."



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