C’était naturel de resister

Un témoignage de Françoise Jouvet,
né(e) le 28 août 1922
Mémoire recueillie à


J’ai vécu plusieurs vies vraiment différentes les unes des autres. Je n’ai pas eu une vie monotone, bien réglée. La révolution technique, on grandit avec, mais l’évolution des mentalités est elle très différente, on n’attachait pas d’importance aux mêmes choses, c’est surtout ça. Encore que chez nous on était très modernes. Mais c’est vrai que ça fait une grande différence de mentalité.


J’habitais à Valence, rue Chateauvert. J’ai connu toute la dernière guerre. Mon mari et mon père étaient au maquis de la Drôme, ils étaient résistants. Ce ne sont pas de mauvais souvenirs. Le plus dur ce n’était pas d’être un peu privés de tout mais de ne pas pouvoir dire ce qu’on pensait.


Mon mari était résistant, j’étais un peu avec lui et un peu à Valence.


On avait les Boches à la maison, il fallait se cacher pour beaucoup de choses. Mais ça mettait du piment aussi.


Mon frère était au maquis, pas dans le même maquis que mon mari, mais c’était toujours la Drôme.


Ils tachaient de pas trop se faire repérer. Et il y avait aussi un gros problème, c’était de trouver à bouffer. Alors quand par hasard on avait quelque chose on disait « Chic, encore un que les Boches n’auront pas ! ».


On n’y pensait même pas, c’était naturel de résister.


C’était tout à fait naturel d’aller au maquis. Quand on avait l’âge, on se sauvait, on ne voulait pas être avec les Boches.


Il y a eu des choses terribles, il y a eu des camarades qui ont été pris par les Boches et tués.


On a caché beaucoup de Juifs à la maison, bien sûr. Il y avait une famille juive, on leur a gardé tous leurs papiers, on leur a rendu après la Guerre. Maman m’avait dit « Quand on aime les gens on n’en parle pas, on fait comme si on les avait pas vu ».


Les Boches n’étaient pas plus mauvais que d’autres, mais c’était la Guerre, ils se défendaient, se protégeaient.


J’ai rencontré mon mari pendant la Guerre, au maquis. Il était beau mon maquisard ! Ca fait cinéma. On a fait notre petit cinéma. Je me suis mariée en pleine Guerre, on ne faisait pas de grands mariages ni rien, on n’avait pas de sous et pas de quoi bouffer, ça simplifiait les choses. On ne faisait pas d’histoires. Mais quand même, on pourra dire tout ce qu'on voudra, y a rien de si beau que d'être amoureuse.


C’était beau la Libération, on l’a su quand on était au maquis. C’était une explosion de joie quand les Allemands sont partis de Valence, on se sentait vraiment soulagé, libéré, c’est le cas de le dire.


Les premiers gâteaux qu’on a pu avoir sans ticket (puisqu’on avait des tickets pour tout), on en mangeait des fois quatre ou cinq jusqu’à être malade. On avait été tellement privé.


De Gaulle, c’était notre amour ! J’étais Gaulliste jusqu’au bout des ongles. Evidemment, c’était lui qui avait résisté. L’appel du 18 Juin...


Mais vous voyez, comme disait mon frère, on a eu tout ça, mais on s’en est sorti. Et la vie a continué, on a eu des enfants... Comme quoi, il ne faut pas désespérer, on s’en sort toujours.


J’ai appris le piano comme toutes les jeunes filles de bonne famille. Pendant la Guerre c’était mon sauveur le piano parce qu’on était tellement tristes, on avait vraiment rien et alors faire de la musique c’était un soulagement. Il y a même des gens, des imbéciles d’ailleurs, qui me l’avait reproché, «On est en pleine guerre et elle fait de la musique ! ».Mais ça n’avait rien à voir. La musique ça console de beaucoup de choses, ça permet de s’exprimer.


Et vous ici ça vous plaît ? C’est un monde de différences ici.


Ma grand-mère me disait « La vieille ne voulait jamais mourir parce qu’elle avait toujours quelque chose de nouveau à apprendre. »



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