« C’était rare qu’on loupe une soupe ! »

Un témoignage de Henri Pech,
né(e) le 27 octobre 1935
Mémoire recueillie à

La vue
« Regarder vivre les gens, c’est beau à voir. »




Je préfère vous dire que pour moi la vue est primordiale.


C’est tellement primordial que nous, les anciens, il nous faut des lunettes. Moi je suis myope et je l’ai découvert à l’école quand j’avais douze ou treize ans. Je n’y voyais pas alors je me mettais au premier rang de la classe et je ne disais rien à personne. Finalement j’en ai parlé à ma mère et elle m’a emmené chez l’oculiste qui a décelé que j’étais myope. J’ai porté des lunettes pendant toute mon adolescence, après j’en ai eu marre elles n’étaient pas pratiques pour le sport ni pour la pluie. Lorsque je suis sorti du service militaire, on parlait beaucoup de lentilles cornéennes, alors je me suis intéressé à ces lentilles.


Et maintenant je porte des lentilles qui corrigent ma myopie ; c’est moins gênant, moins encombrant, plus esthétique.



Pour vous, la vue est le sens le plus important ?




Si on y regarde bien, ils sont tous importants mais pour moi la vue c’est le plus important. Le monde est tellement beau, la mer c’est beau, les montagnes c’est beau. Regarder vivre les gens, c’est beau à voir.



Avez-vous une sensibilité pour l’art ?




Des fois il y a des expositions dans des petites galeries à Toulouse, je n’y suis pas très assidu mais il m’arrive d’y aller quelquefois. J’ai connu un grand peintre espagnol, Carlos Pradal qui est arrivé ici avec ses parents pendant la guerre d’Espagne. Il habitait le quartier, il était diplômé, il aurait pu être professeur. Mais non, lui était un peu bohème, sa vie c’était peindre des tableaux.


Il pouvait peindre n’importe quoi, il peignait des corridas, des natures mortes… Puisque nous le connaissions bien et que notre boucherie se situait dans le même quartier, il a voulu peindre des morceaux de viandes. Chez les artistes ça ne s’était jamais fait. C’était en 1970. Et pendant deux ans il est venu, il faisait ses tableaux. C’était moi qui lui sortais les quartiers de viandes sur les crochets. Et il était là avec ses pinceaux.


Il venait surtout le soir quand il n’y avait pas trop de monde. Dans le milieu des artistes Carlos Pradal était très connu. Sur les deux ans qu’il est venu peindre, il a peint environ quarante tableaux. Et c’est la ville de Toulouse qui a acheté son premier tableau. Plus tard, il s’est installé à Paris, à Montmartre. De temps en temps, il venait nous voir lorsqu’il revenait à Toulouse ; il venait nous dire bonjour. Et il est mort à cinquante six ans. J’ai un très bon souvenir de lui.


Mais oui je suis sensible à l’art, d’ailleurs j’adore la photo. Avant, je réalisais des diapositives lorsque j’allais à la montagne, elles étaient pleines de couleurs. Ces diapositives représentaient bien la vie à la montagne, les randonneurs… Mais je ne suis pas un artiste, je n’ai pas assez de talent.



Quand je vais en montagne, je suis émerveillé. Avant, j’y allais souvent parce que mes grands-parents sont de l’Ariège, à 120 km d’ici et c’est la montagne. A 1100 mètres d’altitude, tout petits, nos parents nous mettaient en vacances là-bas. Du coup, j’étais très familiarisé avec la montagne.


Et là, je préfère vous dire que j’en prenais plein la vue. Quand vous marchez à la montagne au bout d’un quart d’heure vous changez de paysages ; ce n’est plus la même vue, c’est autre chose. Tandis que si on fait une comparaison avec l’océan, ce n’est pas pareil. Vous avez toujours cette surface plane, jusqu’à l’infini. C’est beau mais c’est toujours la même chose.





Le toucher
« Il y en a qui sont très manuels, mais moi (…) je réfléchis tellement que finalement je ne fais rien »



J’ai touché beaucoup de viande à cause de mon métier. Mais ce que je craignais c’était les hivers qui étaient trop froid. Nous ne chauffions pas le magasin et lorsque l’on recevait la viande, elle était gelée. On devait ensuite la travailler, la désosser ; on aurait dit qu’on désossait un morceau de cailloux. Souvent on devait la travailler avec les mains, c’était tellement gelé que nous avions des engelures. On a alors les doigts qui gonflent et c’est très douloureux.
Pour moi le toucher va aussi avec l’adresse.


Il y en a qui sont très manuels, mais moi je ne le suis pas. J’avais toujours des outils en main mais je ne me classe pas avec les « manuels ». Je connaissais un homme à la montagne qui était professeur de mathématiques, il avait bricolé sa maison tout seul et il avait un goût exceptionnel. Il avait des mains en or, comme ce genre d’ouvriers qui sont capables de tout vous réparer. Ils sont à la fois menuisiers, charpentiers, maçons ; ils peuvent vraiment tout faire. On dit qu’ils ont des mains en or. Mais moi je ne suis pas comme ça, lorsque j’ai envie de faire quelque chose je ne sais pas comment m’y prendre alors je réfléchis. Mais je réfléchis tellement que finalement je ne fais rien.



Quand j’étais chez mes grands parents à la montagne, tout le village gardait ses vaches ensemble. Le soir il fallait les traire et c’était ma grand-mère qui s’en occupait. Je devais avoir entre sept et huit ans ; je la regardais prendre son petit tabouret et se mettre à côté de la vache. Et puis elle tirait sur les tétines et récoltait le lait dans un seau. En la regardant, dans ma petite tête d’enfant, j’ai voulu faire comme elle. Au début quand je leur ai demandé ils ne me répondaient pas, puis comme j’insistais ils ont fini par accepter. Et ma grand-mère m’a dit prend le tabouret et installe toi près de la vache, j’étais fier.


Mais un moment donné j’ai glissé et je me suis retrouvé sous la vache. En tombant je lui ai donné un petit coup avec ma tête et elle a bougé. Elle a mis ses gros sabots sur ma petite main et j’ai hurlé. Ma grand-mère est venue à mon aide, elle a alors poussé la vache et je me suis retrouvé avec une énorme bosse à la main.



L’odorat « Je vous tire ma révérence et à l’année prochaine »




À la montagne il y a une fleur qui sort au mois de mai, c’est le narcisse.


Elle a une odeur spéciale, une odeur que j’adore. Je la cueillais et j’allais en porter à des tantes. Mais c’est une fleur qui fane vite et qui laisse une drôle d’odeur à l’endroit où on la pose.


Je ne sais pas pourquoi mais c’est une plante que j’adore. Et déjà tout petit je l’observais, elle sortait du dix au vingt-cinq mai ; elle vivait quinze jours. Parfois, quand l’hiver était doux elle apparaissait un peu avant le dix. Et si le printemps était bon elle restait un peu plus longtemps.


Mais vers la fin mai elle flétrit en l’espace de quelques heures. Le matin elle est très belle, il suffit de quelques rayons de soleil pour qu’à la fin ce ne soit qu’un narcisse mort. Je ramassais ces fleurs et je les portais sur les tombes des personnes de ma famille ou de mes amis. C’était une sorte de pensée à nos morts.


C’est une belle fleur, elle a l’air de dire : « L’hiver est passé il est derrière nous j’arrive avec le printemps…Et après sera l’été mais attention je ne reste pas longtemps avec ma robe blanche je ne suis là que pour quelques temps …je vous tire ma révérence et à l’année prochaine. »




Le goût
« C’était rare qu’on loupe une soupe ! »




Ce que j’adore c’est la soupe, la soupe sous ses diverses formes.


Au Pays basque il y a ce qu’on appelle la soupe à la garbure, c’est une soupe qui est à base de légumes, préparée avec des condiments. Ils font ça parfaitement au Pays basque ! Quand on va chez les basques il faut manger de la soupe. Les jeunes filles apprennent ça dès leur jeune âge.


Que ce soit à la campagne ou à la ville on retrouve toujours cette soupe à la garbure, surtout l’hiver, le matin et le soir. Mais on n’a pas besoin d’aller au Pays basque pour manger de la soupe à la garbure. Ma mère était basque, (…) elle faisait cette fameuse soupe ici à Toulouse. Parce qu’elle s’était mariée et habitait à Toulouse. Mais elle ne faisait pas que ça, elle faisait des soupes aux vermicelles que j’adorais, des soupes comme disait Henry IV, « la poule au pot », des soupes avec de la viande, etc.…


Quand on dit « soupe à la garbure » c’était une spécialité du pays basque où il n’y avait que des légumes et eux appelaient ça : la Garbure ! Je dis Pays basque… Mais plutôt les Pyrénées Atlantiques où il y a le Pays basque mais surtout le Béarn. A l’époque, durant mon enfance et mon adolescence, je préfère vous dire qu’on mangeait de la soupe été comme hiver, le midi et le soir !


C’était rare qu’on loupe une soupe ! Mon père adorait ça, les enfants et ma mère aussi…On était des soupeurs !




L’ouïe
« des chansons pour les amoureux »




J’ai connu les petits bals de quartier, maintenant ils vous appellent ça discothèque, nous on appelait ça, pour la nuit : « la boîte de nuit » et dans la journée on disait : « le dancing ». J’y allais dans la journée avec les copains, le dimanche après midi surtout.


Après on n’a entendu parler que de « discothèque », discothèque par ci, discothèque par là. Il y avait de très bons chanteurs à l’époque. Il y avait des chansons qui venaient d’Italie, enfin, des pays étrangers et pourquoi pas d’Italie : « Chi sera, demain n’est jamais bien loin… ». C’était des chansons pour les amoureux… J’adorais ces chansons là. Il y avait de très bons chanteurs : Tino Rossi.


J’adorais Tino Rossi, Aznavour, Yves Montant…


array(0) { }