Comment la guerre m’a mis sur les rails

Un témoignage de Claude Dalliès,
né(e) le 18 janvier 1921
Mémoire recueillie à

Je suis né le 18 janvier 1921 et vers le 10 ou 15 février 1934, je rentrais en apprentissage après mon certificat d'études. Je voulais faire imprimeur. Mon voisin était lithographe et m'avait dit que c'était un bon métier. Alors, j'ai pris la décision de ne pas poursuivre mes études et dès le lendemain, je suis allé faire, à pieds, le tour des imprimeries avec ma mère. Nous en avons visité plusieurs et finalement, nous sommes arrivés à l'imprimerie Fourgeau, rue de Bègles. Il y avait une maison devant et des ateliers derrière. Le patron était très âgé et travaillait avec son fils comme associé. J'ai donc demandé une fois encore si ils voulaient de moi comme apprenti et le père m'a répondu qu'il en parlerai avec son fils et me tiendrai au courant. Le soir même, on sonne à ma porte et c'est le fils qui vient. Il me dit qu'il a discuté avec son père et que si je veux, je commence le lendemain. Le lendemain, à 7h30, on embauchait pour 10 heures de boulot et cela 6 jours par semaine. 7H30 – 12h00, 13h30 – 18h30. Au début je rentrais à pieds jusqu'à Bègles, mais après j'ai eu un vélo. J'y suis rentré le 15 février 1934 et je suis parti le 4 décembre 1943.


C'était l'occupation des allemands. On manquait d'encre et de papier car les allemands raflaient tout, donc il y avait du chômage et les chômeurs étaient envoyés en Allemagne. Pour ne pas être piqué par les allemands, je quitte le 4 décembre 1943 mon imprimerie et je rentre le 5 décembre au dépôt de chemin de fer. J'avais été voir avant et le chef de dépôt m'avait dit que je commençais quand je voulais. J'ai donc démissionné le vendredi et embauché le samedi. Sans repos, car je travaillais les dimanches. Je suis resté aux chemins de fer du 5 décembre 1943 jusqu'au 30 juin 1971, parce que j'ai fait le stage de route, j'ai conduit, on avait des bonifications et à 50 ans on pouvait partir à la retraite. Maintenant, ça ferait dresser les cheveux à Sarkozy. Je suis donc rentré aux chemins de fer le 5 décembre 1943 et j'ai fait divers travaux comme manoeuvre. Au mois de juin, ils me désignent pour faire le stage de chauffeur vapeur. Ce stage vapeur était sur la ligne Bordeaux – Montauban puisque le reste était électrifié. Et Bordeaux – Montauban passait la ligne de démarcation à Langon. Alors en service je suis passé en zone libre et je n'avais pas tellement envie de revenir. J'avais embarqué mon vélo sur le charbon et de Marmande, j'ai été à Tonneins puisque que mes parents en sont originaires. Quand j'étais gamin, j'allais passer les vacances chez les cousins, qui là n'y étaient plus, mais j'en ai retrouvé un qui avait mon âge et qui avait un frère. Lorsque je lui ai demandé où était son frère, il y a eu un mutisme. Si il avait été prisonnier il me l'aurait dit. Dans la zone libre, il y avait la milice, qui était l'équivalent de la Gestapo. Son frère était dans la milice et j'ai donc failli me jeter dans la gueule du loup. La milice était à un kilomètre de là, elle était installée dans un château, qui a été rasé depuis d'ailleurs, et là dans les caves, ils torturaient les maquisards qu'ils capturaient. Et moi, je n'avais pas de papier pour circuler en zone libre puisque j'aurais dû être à Marmande. Alors j'ai repassé la ligne de démarcation parce que la propagande disait que si on ne repassait pas ils s'en prendraient à la famille. Alors je suis revenu à Bordeaux et le lendemain je suis reparti, cette fois à Agen. A Agen j'avais ma tante et mes cousins, je n'ai donc pas couché au dépôt d'Agen mais chez ma tante. Au matin, avec mon cousin et sa fille qui avait 18 ans, on a été faire du ravitaillement, puis en fin de journée j'ai repassé la ligne de démarcation.


Quelques jours après, je reçois un ordre de réquisition pour servir au titre du STO comme chauffeur de locomotive en Allemagne, et en guise d'Allemagne, je me suis retrouvé en Pologne, et là, je me suis dit que je ne reviendrais plus. Mais je suis revenu, j'y suis resté 8 mois, et au bout de 8 mois, j'étais marié et ils m'ont donné une permission. Ils ont fait une erreur, ils ne m'ont plus revu. Mais il a fallut que je me planque. J'étais chez moi, ma femme travaillait, ma permission était finie et j'attendais que les gendarmes viennent me cueillir. Le chef de dépôt lui-même ne me conseillait pas de repartir, mais il ne pouvait rien faire pour moi car il était surveillé. Ma femme n'était pas loin, elle travaillait dans le quartier. Un jour elle s'échappe un moment et vient me prévenir qu'un jeune rôde dans la rue. Elle me dit de m'en aller chez ses parents. Je prends donc le train à Bègles et je débarque chez mes beaux parents à Arbanas. Comme le fils de la patronne de mon beau-père était prisonnier, elle avait besoin d'un ouvrier, donc j'ai travaillé pour elle, avec mon beau-père qui était chef de culture. J'étais un travailleur clandestin. C'était au mois de mai. Il m'a mis à travailler avec un autre qui risquait plus que moi, c'était un républicain espagnol qui arrivait de la Corrèze et qui avait dû s'échapper in-extremis. On ne travaillait que tous les deux, on était pas mélangé avec tous les autres, parce qu'il ne fallait pas prendre le risque d'être vendus. Lui risquait d'être fusillé sur place et moi d'être renvoyé en Allemagne. On faisait divers travaux comme le sulfatage, etc. Un peu avant la libération, l'espagnol et moi sommes allés à Bordeaux en vélo pour voir si ça bougeait, voir si il y avait les FFI ou quelque chose pour s'engager. Il n'y avait rien, ils sont arrivés après. Il y avait bien des coups de feu à la gare, mais c'était des pillards qui essayaient de voler de la marchandise sur les trains, alors les allemands ou la police leurs tiraient dessus.


Après la libération j'ai repris mon travail à la SNCF au mois de septembre. Après j'ai fait des stages et je suis devenu conducteur de locomotives électriques. J'ai tout conduit : vapeur, diesel, diesel-électrique, électrique, tout sauf l'autorail.

array(0) { }