De l’imprimerie à la lecture

Un témoignage de Marcelle Dufrénoy,
né(e) le 29 décembre 1919
Mémoire recueillie à

Madame Marcelle Dufrénoy est une résidente de la maison de retraite « les Magnolias » à Loos. Nous l'avons rencontrée afin de savoir quels passages de sa vie l’ont marquée.
Mme Dufrénoy, comme toute personne âgée, a une histoire de vie très particulière, marquée par des moments de bonheur, de joie, et aussi de peine......


Mme Dufrénoy est née à Lille le 29 décembre 1919 et s'est installée à Loos à l'âge de 4 ans avec ses parents qui avaient une maison grâce à l’entreprise KHULMAN le long de la DEULE juste en face de la prison de Loos. A cet âge, ne pouvant pas aller à l'école, elle a été inscrite à la « maison des sœurs de charité » qui faisait office de crèche et à 6 ans elle fut inscrite à l'école laïque qui était située sur la grande route de Loos. Etant l'aînée de la famille, elle ne pouvait pas aller dans une école catholique qui était payante : ses parents n'avaient pas les moyens d'assumer financièrement la scolarité de toute la famille.

A six ans elle savait lire normalement, et lisait le journal à son père. Mais le problème c'est qu'elle lisait « en chantant » et lors de son inscription à l’école, son institutrice avait mentionné : « elle a appris à lire chez les religieux... ».
Elle a suivi la sixième, la cinquième, la quatrième et aussi la troisième ! Comme elle le dit elle même « j'étais trop forte ». En seconde son professeur s’appelait Madame SORLIN.... L'école porte son nom actuellement ! A l'âge de 10 ans, elle était déjà en première classe et a passé son certificat d'études à 11 ans et demi, et elle a été reçue. Comme il était interdit de travailler avant l'âge de 12 ans, elle a dû attendre parce qu’elle ne pouvait pas faire d’études supérieures, il fallait payer. Mais ses parents n'avaient pas d'argent pour le faire.

A 12 ans elle a rencontré une religieuse qui lui demanda ce qu'elle faisait maintenant et elle lui répondit qu'elle cherchait du travail. La religieuse lui proposait donc d'aller se présenter à l'imprimerie DANELLE. C'est une usine qui appartenait à la famille DANELLE et THIRIEZ. Mme Dufrénoy se rendit donc à cette imprimerie et comme elle avait son certificat d'études on lui a proposé d'être typographe. En ce temps là, pour apprendre un métier il fallait apprendre sur le tas. Elle a donc appris ce qu'était un cadrant, une interligne. Elle a appris à utiliser une case où il y avait toutes les lettres de plomb qu'on mettait dans un composteur, car comme elle le dit si bien: « il y avait pas tous vos trucs de maintenant, internet et tout ça.... »


En 1936, les premières grèves éclatent

Mme Dufrénoy est passée demi-ouvrière (qu'on appelait « dormir à la case ») ce qui voulait dire qu'elle ne devait plus trier les caractères. Elle a ensuite travaillé sur les claviers.
Après le métier de typographe, elle a été dactylographe. Elle a donc appris le clavier parce que dans le clavier il y avait le bas de case (les minuscules), les capitales (majuscules), l'italique (les caractères penchés) et les petites capitales (les points, les virgules...etc).
En tapant cela faisait des sortes de « trous » dans un rouleau de papier et après on le portait à un fondeur et le fondeur le sortait en plomb et ça partait a l'imprimerie qui éditait le livre.

En 1940, l'usine a été bombardée et puis brulée. Le personnel fut donc transféré dans une autre usine à Lille appartenant aussi à M. DANELLE qui se situait dans la rue nationale juste à côté du PETIT QUINQUIN [fameuse chanson du nord en ch'ti].
Pendant la guerre elle a donc travaillé dans cette usine. Après la guerre, le personnel est revenu à Haubourdin et elle a travaillé là-bas jusqu'en 68 : son patron a vendu l'usine suite à la grève de mai 68, et l'usine a été délocalisée en Belgique. Elle est donc revenue chez BIGAULT DANELLE à Loos et elle y est restée jusqu'à ses 60 ans.
Dans cette usine, on a voulu l'initier à l'informatique, mais elle refusa car trois mois plus tard elle était à la retraite. De ce fait, avant ça retraite elle est devenue lectrice, un métier qui consistait à vérifier les éventuelles fautes commises par les imprimeurs, et aussi le travail de nuit dans les banques pour vérifier que l'impression des bordereaux était sans erreur.

Elle s'est fiancée en 1939 et son fiancé était sur la ligne Maginot. Son fiancé étant dans la ligne active de l'armée, il ne pouvait pas revenir en permission ! Il a fallu qu'ils se marient pour qu'on puisse lui accorder une permission. Alors elle s'est mariée en février 1940 à tout juste 20 ans. Son père accepta qu'elle se marie mais à une condition, qu'elle reste chez lui jusqu'à ce que la guerre soit terminée. Il est resté 3 jours, mais son régiment lui accorda une permission supplémentaire de 15 jours. Il est donc rentré le 18 février 1940 et ils ne se sont plus vus pendant cinq ans car il a été prisonnier de guerre. Les allemands sont arrivés en mai 1940 et la ville a dû être évacuée.

Sa famille a fui mais en arrivant à Béthune, les allemands étaient déjà là. Le lendemain, son père et son frère ont été arrêtés par les allemands et devaient être fusillés. Un SS s'est approché de Mme Dufrénoy et l’a tenu par le cou en lui demandant qui était sur la photo qu’elle avait dans sa poche. Elle ne pouvait pas lui mentir : c’était son mari ! Alors il s'est tourné vers un autre SS, il lui a chuchoté quelque chose en allemand qu’elle n’a pas compris et ensuite ils ont relâché son père et son frère. « Cette photo a donc une importance à mes yeux parce qu'elle nous a sauvé la vie et c'est la plus vielle photo que je garde avec moi »
Ils voulaient fusiller son père et son frère parce qu'ils pensaient qu'ils avaient volé les armes des officiers.

Son mari est donc rentré cinq ans plus tard et il était bien malade. Elle a eu une fille, trois petits enfants (deux petites-filles et un petit garçon) et deux arrières petits enfants. Elle a eu sa fille à 24 ans. Une de ses petites filles est professeur de piano [....parce que c'est une famille de musiciens...!], et le garçon, qui est le plus jeune, est professeur de saxophone et celle du milieu est psychiatre à l'hôpital d'Hénin-Beaumont. Son arrière-petit-fils est directeur d'une école de musique. Ses arrière petits-enfants jouent tous les deux de la musique: du saxo pour l’un, et l'autre de la trompette.

Elle a fait bâtir une maison dans la rue à côté de l’hôpital de Loos et malheureusement son mari est décédé quelques années plus tard. Elle est restée quelques années toute seule. Ses enfants lui rendaient visite régulièrement : « Un jour ils m'ont retrouvé chez moi, j'avais eu un accident et ils ont du me conduire à l'hôpital de Loos pour ne pas rester toute seule. Ma fille s’occupait déjà de ses enfants elle n’allait pas en plus s’occuper de moi ! On s'est bien arrangé, et depuis je vis ici tout doucement. »

Voilà en quelques lignes la vie de Madame Dufrenoy et nous, volontaires UNISCITE, sommes heureux d'avoir partagé ce moment avec elle et nous la remercions de nous avoir accordé de son temps.

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