Du jour au lendemain, se retrouver sans rien faire

Un témoignage de François Merle,
né(e) le 8 août 1935
Mémoire recueillie à
M. Merle nous livre ici l'arrivée du handicap dans sa vie et la longue adaptation qu'il a menée pour garder au maximum sa mobilité et ses activités. Malgré des temps difficiles, il est aujourd'hui très investi dans la vie de la maison de retraite, il est notamment membre du conseil de la vie sociale de la maison St Joseph.
"J’ai 75 ans. Je suis né le 8 août 1935 à Nontron en Dordogne. C’est dans le Périgord, au nord de la Dordogne. C’est une sous-préfecture mais il n’y a que 4000 habitants. Alors je suis issu de la campagne tout en étant en ville. Je suis au courant de bien des choses de la campagne. Jusque l’âge de 5 ans, je n’ai pas beaucoup de souvenirs. Enfin, je me rappelle parce que j’ai vu des photos.

« J'ai toujours été à voir du monde »
A la classe de maternelle, l’école des filles était séparée de celle des garçons. On montait à l’école avec ma cousine. Aux récréations, on n’avait pas de cour commune. Mais il y avait une feuille ajourée et souvent elle me parlait à travers le mur.
En 1943, l’école était occupée par des troupes allemandes. Et nous sommes venus à l’école des filles. Alors, les garçons le matin et les filles le tantôt, ou le contraire et ça a duré 3 mois juste avant les vacances. Et il y en avait une qui avait un pupitre qui se relevait. Alors comme on partageait la classe des filles, elle me laissait un livre pour que je le lise le tantôt. Vous savez ce que c’est, elle avait 10 ans et moi j’en avais 8.
Je me souviens aussi qu'il y avait une distribution de lait gratuite. Dans une grande bassine, on nous donnait à tous une tasse.
Depuis l'âge de 5 ans, j'allais à l'usine par un petit chemin privé, quand je rentrais de l'école. J'allais rejoindre mon père, mon oncle et mon grand-père. Ensuite, je montais à la maison, collée à l'usine, j'allais voir ma tante et ma grand-mère. Alors voyez, j'ai toujours été habitué à voir du monde, avec du bruit. Alors comprenez que je n’aime pas le vide et ne pas parler, ça me manque.
Mon grand-père avait donc une usine de pantoufles. Il s’est associé avec ses fils et ses fils se sont associés avec leurs fils. Comme j’étais le fils, j’étais associé. Mon père faisait la comptabilité, mon cousin l’a aidé. Mais moi, je n’ai pas voulu travailler avec mon père. J’ai été avec mon oncle dans l’usine. Je servais de « bouche-trou ». Je faisais un peu de tout. Si vous voulez, je suis plus manuel que comptable. Seulement, j’ai débauché le 11 décembre 1981, et depuis je n’ai jamais repris le travail.

« Il ne faudra pas reprendre votre travail »
C'est depuis novembre 1982 que je suis handicapé à 100%. Mon neurologue, de chez nous a d'abord dit que ce n’était pas une urgence : « vous allez rester tranquillement chez vous et le 18 janvier vous revenez me voir ». Alors j'ai eu peut-être 40 prises de sang, une biopsie de l'œil, un encéphalo-cardiogramme, puis un scanner, bref la totale. Bilan : « C'est que vous avez le cervelet défectueux, bon et puis, il ne faudra pas reprendre votre travail. ».
Alors d’après lui, c’est de naissance. Je me suis dit : « comment ça se fait que je ne l’ai pas senti plus tôt ? ». Et puis il a dit : « Monsieur, je n’en sais rien, vous auriez pu être comme ça jusqu’à 90 ans sans rien avoir ». Mais j’avais été opéré deux fois de l’hernie discale et puis je pense que les deux chocs opératoires ont déclenché quelque chose. Vous savez au début, j’ai souffert. Surtout que la deuxième fois je suis resté quand même 3 mois avec un plâtre. Et quand j’allais chez quelqu’un, je ne pouvais pas m'assoir sur des chaises. Alors j’ai marché avec une canne, puis j’ai pris le déambulateur et maintenant, je ne marche qu’en fauteuil.
Après ma première convalescence, j'étais bien reposé, ça allait beaucoup mieux. Mais vous savez, toucher 80% de mon salaire, moi ça ne me suffit pas. Mon docteur m'a donc dit : « ne vous inquiétez pas, on fera ce qui faudra mais il ne faut pas que vous retravaillez. A mi-temps ou bénévolement peut-être, mais il ne faut pas assurer un travail ». Je n’ai rien trouvé. Alors je suis resté chez moi.
Mais moi, j’étais plutôt intrépide, à toujours travailler. Du jour au lendemain, se retrouver sans rien faire... J'ai toujours été en usine, avec du monde autour de moi, me retrouver tout seul avec ma femme... Bah, j'en avais gros sur la patate.
Alors je me suis réinstallé chez moi. Je m’étais fait un ascenseur. J’avais mis des tapis dans toute la maison parce que je tombais assez souvent, je me faisais moins mal que sur le plancher. Je m’étais installé des douches. Il y avait aussi un balcon mais il n'était pas ouvert, alors je sortais une table avec mes bouquins pour faire mes mots croisés mais tous les soirs il fallait que je la rentre. Alors un beau jour, il y a eu une rentrée d'argent, je me suis fait faire une véranda. Comme ça, j'avais ma table dehors, mon téléphone, mon poste avec des cassettes d'accordéon, car moi je travaille toujours en musique. Voilà, je passais mes après-midi comme ça. Le matin, quelque fois je descendais en ville, parce que c'est moi qui faisais les courses. Ça faisait l'occasion de voir du monde, de pouvoir parler.
Heureusement parce que je ne vous cache pas que si j'avais dû rester à ne rien faire, eh ben ça aurait été dur.

« Tu devrais rentrer en maison de retraite sur Nantes »
De ce temps là, ma sœur était infirmière en maison de rééducation à Nantes. J'y allais donc pour ma rééducation, 3 semaines tous les ans. Alors j'y ai vu une neurologue de Nantes. Je m'y suis fait soigner et en sortant de l’hôpital, ma sœur m’a dit « François tu devrais rentrer en maison de retraite ». Je vous dirai que moi, je savais très bien qu’un jour ou l’autre, étant handicapé, veuf, il faudrait que je finisse en maison de retraite. Mais quand on est chez soi, ça faisait 62 ans que j’habitais Nontron... Alors on n’abandonne pas son pays, sa maison comme ça, du jour au lendemain. Surtout que j’avais bien fait aménager ma maison pour mon handicap.
Alors, j’ai hésité quoi. Toutes les collègues de ma sœur me le disaient « oh Françoise a raison, vous devriez rentrer en maison de retraite, tant que vous êtes à Nantes ». Alors un jour, j’ai dit à ma sœur : « écoute, tu vas en sélectionner une dizaine que je voie ce que c’est, et puis on verra ». On a fait le tour de plusieurs maisons de retraite, aucune ne me plaisait. A l’époque, je marchais en déambulateur, pas en fauteuil. Alors ma sœur m’a dit : « écoute, la directrice de la clinique m’a dit d’aller voir à Saint Joseph, moi je ne connais pas ».
Je suis donc arrivé ici, j’ai vu ce grand parc, c’était bien. Et alors, ce qui m’a enthousiasmé, c’est qu’ils m’ont pris en temporaire pour 3 mois. Au bout de 3 mois, si ça ne me plaisait pas, je m’en allais, au revoir et merci ! Alors, je suis rentré là le 4 janvier. Et puis, j’étais à l’est, il y avait peut-être un mois que j’étais là, j’ai dit à ma sœur : « écoute, je me trouve bien ici, tu fais les papiers, je reste ! ». Il m'aurait fallut une chambre un petit peu plus grande pour pouvoir manœuvrer. Et puis au mois de mai, je me suis luxé l’épaule. Alors j’ai été à l’hôpital, ils m’ont ramené en fauteuil et je ne pouvais plus rentrer dans ma chambre. Alors ils m’ont trouvé en catastrophe une chambre. Au bout de quelques temps, je souffrais le martyre au bras, alors ils sont donc intervenu et m’ont enlevé ma prothèse.
Du fait que j'étais en fauteuil avec un seul bras, je ne pouvais plus aller dans le parc à cause d'un seuil d'une porte que je ne pouvais pas le passer. Bon, je sortais de l’autre côté, mais pour rentrer il y avait une petite côte et je ne pouvais pas la monter. Alors j’ai dit à ma sœur : « je ne veux pas passer tout mon été enfermé dans ma chambre, je m’achète un fauteuil électrique ! ». Oui, mais le fauteuil électrique ne logeait plus dans ma chambre parce qu’il fallait un chargeur. Donc j’ai demandé une chambre plus grande que j'ai obtenu. J'y suis très bien, la seule chose c'est que je suis au nord, je n’ai pas le soleil.
M. Merle nous livre dans un second article un témoignage plus intime.
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