Du Jura à Marseille

Un témoignage de Monique Verne,
né(e) le 6 février 1925
Mémoire recueillie à

Son enfance

Je suis née à Arbois dans le Jura. Mon père était commerçant à ce moment-là. Il était coutelier et il avait ajouté une quincaillerie. Mon père n’a jamais été à l’école car il a toujours été malade, il n’a même pas le certificat d’étude. Il a eu une méningite, de l’asthme et une maladie de peau en même temps et heureusement son grand père était médecin en Lorraine. Il s’est déplacé et est venu habiter à Poligny dans le Jura, pas loin d’Arbois où habitait mon père avec sa famille. Mon grand père était un officier de carrière.


Ma mère est née à Arbois. Ses parents sont morts alors qu’elle n’avait pas dix ans. C’est sa grand-mère et beaucoup de personnes de la famille qui l’ont élevée. Elle avait des cousins qui étaient photographes et ils l’avaient embauchée pour les aider mais elle leur servait plus de bonne qu’autre chose. Mais enfin ils étaient très bien élevés. Il paraît que dans le temps - il y a 300 ans environ - ma famille était à la cour du roi, rien que ça! Les hommes étaient tous capitaines dans ma famille.


Papa a fait de mauvaises affaires dans le commerce, à Arbois. D’abord il y a eu le crack boursier de 29. D’autant qu’il avait un frère qui était venu soi-disant pour l’aider, mais je crois qu’il lui glissait plutôt des cailloux dans les chaussures! Chez papa, ils étaient cinq frères et une sœur. Le frère en question c’était l’oncle Victor. Il aidait papa, il lui faisait faire des choses mais il voyait trop grand! Papa a dû faire une liquidation judiciaire et on a quitté Arbois à ce moment-là pour arriver à Besançon, sans travail. Alors ils ont eu le choix entre un appartement où il y avait un tas de gens ou une petite villa, et Maman a dit « On n’habite pas une villa quand on n’a pas de métier ». Nous sommes donc partis habiter dans l’autre appartement. Je pense qu’elle l’a regretté toute sa vie.


Moi, à ce moment-là, j’avais 8 ans et demi mais ce que je considère comme ma jeunesse, c’est quand on habitait à Arbois. Après, ce n’était plus du tout pareil parce qu’à Arbois, on avait beaucoup de famille un peu partout, beaucoup dans les alentours de Paris. Dans la famille de Papa, ils étaient sept garçons et une fille. Mais je n’ai connu que l’oncle Victor, le fameux, celui qui avait fait médecine et qui a tout lâché un an avant la thèse. On avait toujours de la famille à la maison. J’avais une cousine, la fille de l’oncle Victor, qui venait souvent nous voir. Elle nous faisait un peu honte. Arbois, c’était un petit bled, et elle, elle venait habillée à la mode de Paris. Je la vois encore avec sa robe verte et son sautoir. Je trouvais que c’était trop voyant. Elle venait me chercher à l’école quand elle était en vacances, moi j’étais gênée. Ma mère avait trois frères et une sœur. Maintenant il ne reste plus personne et ça, ça me manque.


A 4 ans j’ai été paralysée. Mes parents rentraient un soir, j’étais dans la chambre de grand-mère sur le divan. J’ai fait signe que j’étais là et que je n’étais pas bien. Je suis restée paralysée des bras et des jambes de novembre à Noël. Le docteur venait toujours à la maison. Il allait aussi consulter un malade qui avait la même chose que moi, un petit garçon dans un village voisin. J’ai été chouchoutée, je ne peux pas vous dire à quel point. Je recevais des colis des cousins, j’étais extrêmement gâtée. Je ne pense pas qu’il y avait beaucoup de gosses dans mon cas.


Avant, j’avais deux sœurs et deux frères, mais aujourd’hui il ne me reste qu’une sœur avec laquelle je ne m’entends pas du tout. Ce sont ses enfants qui viennent me voir, mais pas elle. J’étais trop gâtée, c’était sûrement parce j’étais souvent malade. J’ai eu la rougeole vers l’âge de 5 ans et, à 6 ans, j’ai eu une otite dans l’oreille gauche. On est parti un dimanche soir à l’hôpital de Besançon pour m’opérer. L’opération s’était très bien passée. Papa venait me voir, il m’apportait des fleurs et des gâteaux. Au bout d’une semaine les fleurs ont fané et la femme de ménage les a jetées à la poubelle. Je n’ai pas supporté, je suis monté à l’étage dans la poubelle et j’ai récupéré mes fleurs, je ne voulais pas qu’on jette mes fleurs !


Mon père travaillait comme facteur, il était le 2ème du département. Mon père a été élevé très sévèrement. Ma mère ne travaillait pas, nous étions cinq à la maison, alors c’était du travail. Elle faisait de la très bonne cuisine, elle cousait aussi. C’est elle qui nous habillait. Alors ça prend du temps.

Ses études

Je travaillais très bien à l’école, je lisais beaucoup à la maison, je savais lire et écrire à 4 ans ! Ça me plaisait. Quand on est arrivés à Besançon, j’étais en troisième. J’avais un an d’avance, j’ai même failli en avoir 2. J’étais dans une classe où je ne connaissais personne. C’était à la rentrée de 1933, je m’en rappelle. Je m’étais assise là où il y avait de la place et j’ai dit à la petite fille à coté de moi « Mes parents m’ont dit qu’il fallait que je sois dans les 5 premières ». La petite m’a répondu en se moquant « Mais tu ne pourras pas celles qui y sont elles y sont depuis toujours ! ». J’ai été 2ème à la fin du mois ! A 12 ans, j’ai eu mon certificat d’étude avec mention très bien, 1ère du Canton. J’attendais les résultats et une fille est venue me demander : « Est-ce que vous connaissez une fille qui s’appelle Monique Verne parce que tout le monde dit que ce sera elle qui sera la 1ère ? » Je lui ai répondu : « Ben oui c’est moi !». Papa était venu me chercher. Les instituteurs l’avait félicité, il était très fier.
Après, j’ai été à l’école primaire supérieure. Ce n’était pas du tout comme maintenant. Le lycée était payant et pour les gens qui ne payaient pas, il y avait l’école primaire supérieure qui était gratuite. Je suis donc allé à l'école primaire supérieure publique mais il y avait des camarades qui étaient bien plus riches que moi ! Et puis, j'ai continué jusqu'au brevet d'enseignement primaire supérieur. Mes parents ne pouvaient pas me payer des études indéfiniment. Donc j'ai dû quitter mes études après le brevet d'enseignement primaire supérieur.

Son fiancé

J’ai été fiancée quand j’avais 18 ans. On ne pouvait pas se marier parce qu’il était jeune. Officiellement, on s’est fiancé le 1er janvier 1944 et il est mort en avril 1945. Il était dans un régiment anglais, c’était un parachutiste. A cette époque-là, juste avant la libération de la France, il y a eu le débarquement des alliés en Normandie et puis tous les petits jeunes français qui voulaient y aller partaient s’engager dans les régiments anglais.

Son travail

Ensuite, j'ai travaillé. Je me suis reposée et j'ai commencé un travail dans la sténodactylo qui consiste à apprendre à taper sur la machine à écrire mais ça ne m'emballait pas. Et donc, un jour, j'ai été me reposer dans une maison de repos dans la Haute Saône. Il y avait une camarade de Besançon qui avait sa sœur dans une colonie de vacances à coté. Elle est venue me voir un dimanche. On se rencontrait à la messe et on se parlait. Elle m'a demandé « Qu’est ce que tu vas faire à la rentrée, tu reprends tes études ou bien tu lâches? » Je lui ai répondu que je n’en savais rien. C'est vrai que je n’avais pas trop d'idée. « Mais je pense quand même que je vais travailler et arrêter les études » ai-je répondu. Elle me dit « Parce que moi je quitte le bureau au mois de septembre alors il y aura une place libre, tu veux venir? » Après elle a parlé de moi au directeur qui n'embauchait que des filles qui allaient à la messe. Comme c'était mon cas, alors j'ai été embauchée de suite! Ce travail était une sorte de sécurité sociale des agriculteurs. J’ai continué ce travail jusqu’à ma retraite ! Ça fait 50 ans. J’ai fait 47 ans à Besançon, ensuite je suis allée dans le midi à Montpellier. Mais ça ne me plaisait pas du tout, alors je suis allée à Marseille où j'ai passé des examens. La caisse centrale à Paris avait organisé des séries d'examens. J’étais une des plus âgées de France de ces années-là mais j'ai quand même été reçue avec mention assez bien. J'aurais pu aller plus loin, postuler pour un poste de directeur. Je ne m'en étais jamais rendue compte. Mais je suis timide, j'ai beaucoup de mal à parler en public. Je ne peux parler qu’en petit groupe.


L’Abbé Pierre et Emmaüs

En 1954, on habitait à Besançon et on a entendu l’appel à la radio. Il faisait un temps gris. C’était l’Abbé Pierre qui avait fait cet appel pour demander de l’aide pour tous ces malheureux qui étaient dehors. C’est ça qui l’a fait connaître et c’est bien la 1ère fois que quelqu'un avait fait une chose pareille. Il avait mobilisé tout un hôtel à Paris afin que toutes les personnes souhaitant faire un don puissent venir le faire. J’avais 29 ans quand cela s’est produit. A l’époque, habitant chez mes parents, je n’avais rien pu donner mais ça avait vraiment attiré l’attention de tout le monde. On savait qu’il y avait des malheureux mais personne comme l’Abbé Pierre ne l’avait relevé. Il y a eu un film qui a été fait à cette époque là qui montrait tous les dons des personnes... Cette histoire est restée dans les mémoires de tous. C’est le seul homme qui avait vraiment mis le doigt sur le malheur qu’il y avait. Tout le monde savait qu’il y avait des malheureux mais personne avant lui n’avait pensé à faire une chose pareille. Donc l’Abbé Pierre était présent dans cet hôtel. Je m’étais mis au milieu des journalistes pour réussir à prendre de belles photos! Il y avait Bernard Cougnère qui était un journaliste connu, il y avait aussi la sœur du Dalaï Lama. Du coup ça a attiré l’attention de l’appel qui avait été fait en 1954. C’est ce qu’on appelle le 1er appel de l’Abbé Pierre. J’avais des amis qui avaient passé quelques jours ici. Etant à la retraite, ils voulaient donner une part à l’Abbé Pierre. C’est après que je me suis posée quelques questions sur ce que moi je pouvais faire, je pouvais bien faire quelque chose, même si je n’allais pas vendre mes affaires dans des expositions. On a ramassé des choses pour faire des dons, comme des anciennes salles à manger pour Emmaüs par exemple.


Un jour, je suis allée à Emmaüs pour me rendre utile. Alors je me suis occupée de traiter tous les courriers qu’Emmaüs recevait. C’était en 1990. Il y avait 6 mois de courrier en retard. Je me suis faite amie avec une autre dame qui travaillait avec moi. Il y avait un modèle de lettres pour répondre aux gens. Dans le courrier qu’on recevait, il y avait une lettre d’un monsieur qui venait de Besançon. Ce monsieur avait donc envoyé une lettre avec sa photo mais il n’avait pas l’air très normal! Il nous demandait de lui envoyer une femme ! Il disait qu’il n’y avait personne pour s’occuper de lui. On était très embêtées et on ne savait pas quoi lui répondre. Finalement on lui a donc répondu que malheureusement nous étions dans l’incapacité de répondre à sa demande, qu’effectivement sa demande ne rentrait pas vraiment pas dans notre domaine d’activité. Notre action était plutôt de donner des armoires! L’autre dame s’appelait Monique comme moi, elle amenait des enfants voir leurs mères emprisonnées aux Baumettes.

Avant Emmaüs, je travaillais dans une bibliothèque. C’était la bibliothèque catholique. Je travaillais avec des personnes qui avaient toutes envie ou besoin de faire quelque chose donc on se retrouvait dans cette bibliothèque. Là-bas, je m’occupais de ranger les livres mais aussi d’accueillir les gens. Ils prenaient un abonnement pour prendre un livre qu’ils pouvaient garder pas plus de quinze jours. On leur donnait des conseils sur les livres parce qu’on les avait pratiquement tous lus. Au fur et à mesure, on commençait à connaître les gens et leurs goûts. Du coup, on pouvait les guider sur leur choix. Je suis resté 25 ans dans cette bibliothèque. J’y allais une fois par semaine en sortant de mon bureau. C’était du bénévolat. On se téléphone toujours avec les autres avec qui je travaillais.

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