En 1920, on allait à l’école normale à cinq ou six ans

Un témoignage de ,
Mémoire recueillie à

C'est notre première interview pour Thomas et moi, Michelle (notre mère à tous) nous envoi chez Mme Morisseau, une femme très active dans la vie du foyer, pour une première on ne devrait pas s'ennuyer. On monte au 1er étage, aile B et nous voilà face à la chambre.... On sonne et c'est avec un grand sourire que Mme Morisseau nous ouvre la porte de son appartement et nous invite à renter. Pas beaucoup de surprises côté déco: un lit soigneusement fait, une petite table et trois chaises sont installées près de la fenêtre, le mobilier est en bois, de vieux meubles robustes à l'image de la petite dame qui nous accueille. Mme Morisseau nous propose de nous asseoir, c'est alors que je pose le dictaphone sur la table et lui dit:
-"On va enregistrer à l'aide de ce petit appareil notre interview". Elle répond du tac au tac avec un débit assez hallucinant: -ça enregistre ça, c'est pourtant bien petit! Y en a des choses dedans! Je tente de lui expliquer calmement le pourquoi de notre visite : "Voilà, en fait notre projet s'appelle « Passeurs de mémoire », le but c'est que vous nous racontiez votre histoire, ce dont vous avez envie de nous parler: des souvenirs, des évènements qui vous ont marqué dans votre vie. L’intérêt c'est de transmettre la mémoire aux futures générations, pour qu'il reste une marque du passé." -Vous croyez que ça va intéresser les jeunes ce que je vais vous dire! On lui répond en cœur « Mais oui! » sans savoir réellement si notre travail aura un impact sur les générations futures, mais une chose est sure: nous ça nous intéresse!


-Peut être oui. En tous cas on n'a pas eu du tout la même jeunesse que vous par exemple. Nous c'est tout à fait le contraire, on se contentait de très peu de choses et n'on allait jamais nul part. Moi j'étais à la campagne, en ferme, on n'allait garder les vaches, ce n'est pas une honte de l'dire! Il en faut de toutes de façons. Pendant les vacances il fallait aller garder les vaches au champ, on n'allait pas en vacances au bord de la mer ni rien du tout. Les gens étaient malheureux autre fois vous savez, il n’y avait pas beaucoup de maniement d'argent comme maintenant, c'était très peu. Des fois, ça me met dans des colères noires car aussitôt qu'y a une récolte, c'est bien qu'on les aide les paysans mais il faut tout de suite leur donner des sous. Autre fois il y avait des années humides et des années sèches mais les paysans ils n'avaient rien. Aujourd'hui, vous entendez, quand ils perdent une récolte « on veut des sous, on veut des sous » tandis qu'autre fois on n'leur donnait rien aux paysans et ils n'en n'avaient beaucoup moins qu'ils en ont maintenant.
-J'adore! Elle parle tellement vite qu'elle mange les mots et enchaine ses idées les unes après les autres. Je sens que cette interview va être très riches et la retranscription très longue! Je lui réponds : "C'est vrai, mais c'était un métier qui était peut être plus valorisé qu'aujourd'hui ?"
-C'est vrai que les gens ce qu'ils avaient c'était à eux tandis qu'maintenant les jeunes qui s'installent avec le crédit agricole, vous voyez. Mon fils habitait pendant un bout de temps à Saint Etienne de Montluc et à côté il y avait une ferme. Je vous parle de ça il y a au moins 20ans ou plus que ça, c'est les parents qui avaient la ferme mais c'était déjà la mère qui tenait la ferme car le père avait eu un accident du travail. Et là dedans, il y avait 6 enfants, c'était bien joli mais y en avait qu'un seul qui voulait bien reprendre la ferme. Bah, vous savez les parents ils avaient du vieux matériel, ils s'en contentaient mais quant le fils à repris il fallait qu'il ait des machines neuves lui. Oh et puis il en a eu depuis, je peux vous dire qu'il en à eu des machines neuves, enfin peu importe. Mais tout ça c'est des machines qu'il a eu avec le crédit agricole! Ils n’ont rien à eux finalement! Nous, nos parents ils n'avaient pas de crédit, comme ça tout leur appartenait. C'était des petits machins, des petits outils, des petites fermes mais c'était à eux. Les maisons étaient à eux, un peu de terre de location, c'était des petites choses mais c'était à eux.
-Aujourd'hui c'est peut être plus compliqué d'avoir des choses à soi?
-Aujourd'hui ce n’est pas la même chose ils ont beaucoup plus de comptes à rendre. Avant il n étaient pas contrôler comme maintenant.
-Oh la la, je sens qu'on va vite partir dans tous les sens alors j'essaie de tout reprendre depuis le début par une question simple mais indispensable: -Juste pour vous situer, vous êtes née où, vous venez de quelle région?
-Tout près de Nantes, du Bignon à 20 kilomètres de Nantes.
-Vous êtes née à quelle époque?
-En 1920, on allait à l'école normale à cinq ou six ans parce qu'il y avait trois kilomètres à faire. Alors on ne pouvait pas aller à l'école à deux ans et demi comme maintenant, ça n'existait pas ces choses là, on allait à l'école à cinq ans. Et à 12ans on arrêtait l'école, on allait jusqu'au certificat d'étude et après c'était fini. Dans les campagnes c'était ça, on allait travailler avec les parents, on faisait autre chose si on voulait mais il y avait pas autant de déboucher en ce temps là, ce n’était pas comme maintenant. Et puis, on n'avait pas de radio, on n'avait pas de télé, on n'avait rien alors vous savez on ne connaissait rien! Je n’ai pas honte de vous le dire, on n'était vraiment en retard. Mais tout le monde était comme ça, on n'était pas en retard sur les autres mais sur ce que l'on voit maintenant. Mais nous on ne connaissait pas autres choses, on n'était content avec ça. Je vois bien quand on parle entre nous, il y a beaucoup de personnes du même âge, on était tous des campagnes mais pas du même coin et on a tous fait à peu près les même choses. C'est très curieux mais des fois on parle de ça, on n'était loin les uns des autres mais finalement on n'a fait la même chose. C'est une époque.
-Quand Mme Morisseau parle on arrive bien à se représenter son passé car c'est le passé de mes grand parents et de beaucoup d'autres. Comme elle dit « c'est une époque ». Je lui réponds qu'aujourd'hui je pense qu'on ne pourrait pas regrouper les gens de cette façon
-Ah bah non me répond elle, parce qu'aujourd'hui les gens ont voyagé, on écoute la radio, on regarde la télé, on écoute un tas de choses alors ils sont beaucoup plus avancés que nous, jeunes qu'on était. On allait à l'école à pied, on n’avait pas de vélos, on faisait tous les jours trois kilomètres à pied pour aller à l'école avec notre panier et notre casse croute. Ah bas oui c'était comme ça!
-Et des jeux vous en aviez?
-Des jeux!! On n'avait rien! On s'amusait avec ce que l'on avait. On s'amusait par exemple avec des joncs, vous savez ça pousse dans des haies la où il y a de l'eau, on faisait des jeux, des sifflets, des petites chaises. Avec le maïs on faisait des poupées voyez vous? C’était comme ça, on se contentait de ça. A Noël on avait une orange, c'est tout ce que l'on avait on n’avait pas autre chose, il n'y avait pas de jouets comme on voit maintenant. Quant je vois aujourd'hui chez mes petits enfants oh la la la ya même pas moyen de rentrer dans la pièce tellement ya de jouets. Mais on n'était pas malheureux car il n’y avait pas autre chose. On ne peut pas comparer ma jeunesse avec la votre par exemple parce que même avec mes enfants c'est déjà autre chose. Moi j'ai perdu mon mari mes enfants étaient jeunes, je suis restée toute seule avec mes deux enfants mais j'aimais mon travail déjà c'était quelque chose, je travaillais à l'hôpital!
-Vous avez commencé à travailler à quel âge?
-J'avais 18ans, je suis rentrée à l'hôpital de Nantes. Je suis rentrée à l'hôpital quant ils ont changé les statuts. Ça à été modernisé, avant vous savez on travaillait toute la journée il n’y avait pas de titulaires. Moi je n'ai pas connu ça, je l'ais entendu, car moi je suis rentrée titulaire pendant la guerre, en 38
-Vous connaissiez un peu Nantes?
-Oh bah oui et on a vite apprécié, mais Nantes c'était rien à côté de maintenant! C'est pareil que vous alliez n'importe où même en campagne, vous vous dites « ce n’est pas possible ya encore ça de fait! ». Partout il y a des constructions neuves. La population a augmenté aussi. Mais vous savez avant, mes parents ils n'ont pas touché aux allocations familiales. Si, ça a commencé la dernière année, je devais avoir 12 ou 14 ans, ils ont du toucher un an mais à l'époque c'était en francs ça devait être 20 francs même pas par mois; alors vous voyez un peu ce que ça pouvait être.
-Vous aviez beaucoup de frères et sœurs?
-Non j'avais deux sœurs.
-Du coup la ferme de vos parents n'a pas été reprise après?
-Ah bas non parce que nous étions que des filles. J'ai une sœur qu'est quand même restée tout le temps avec mes parents, l'autre s'est mariée aussi alors elle est partie. Alors après y a plus rien eu. C'était un immense village comme y avait autre fois en campagne, mais maintenant quant on y retourne on connait plus personne, c'est que des gens qui ont acheté et refait les maisons, comme partout quoi!
-Quant vous êtes arrivé à Nantes vous habitiez quel quartier?
-A ce moment là, quant on travaillait à l'hôpital on était logé. J'ai été logée à l'hôpital jusqu'à la fin de la guerre, puisque je suis rentrée en 38 on a eu toute la guerre. Moi j'ai travaillé mais vous ne l'avez pas connu, à l'hôpital qui était presque à l'emplacement du CHU, c'était le seul hôpital de Nantes.
-Lors du bombardement il n'a pas été détruit?
-Ah si, il y a eu des bâtiments de démolis, il y a eu beaucoup de morts. Mais j'étais en vacances moi, à la campagne justement. Mais on voyait d'où j'étais, les avions, mais on a su ça que le soir quand les gens sont passés sur les routes pour quitter Nantes. J'ai eu de la chance d'être là à ce moment la. Après ça on a tous été remis à l'hôpital de Saint Jacques parce que ça n'avait pas été touché. Il y a eu des bombes mais elles sont tombées deux jeudis de rang ; attendez le 23 septembre le dernier et le 15 de la semaine d'avant je crois. Le premier ça a été la ville qui a été bombardée, la rue du calvaire tout ça y'avait plus rien, tout était démoli, c'était vraiment affreux. Moi je n’ai pas vu tout ça, parce que je n’étais pas en ville.
-Et donc vous, vous êtes revenue après vos vacances ?
-On n'a été mis à St Jacques, on nous a reclassés, pis il y en a qui étaient partis aussi, pis il y a eu des morts dans le personnel aussi, surtout dans la cuisine.
-Et du coup vous avez vu beaucoup de blessés ?
-Ah ben non ils étaient partis les blessés quand je suis revenue, je devais avoir encore une dizaine de jours à prendre, alors c'était déjà éparpillé un petit peu. Au moment de Noël, ils nous avaient mis au lycée Livet, parce qu'il n'y avait plus d'écoles, alors il y avait un service de malades là bas. Et puis après ça l'a pas fait bien longtemps et après on est retourné à St Jacques.
-Vous étiez infirmière ?
-Non aide-soignante, mais on n’était pas aide-soignante à ce moment-là, j'ai passé les machins d'aide-soignante. Alors voilà, ben on a été à St Jacques assez longtemps, le CHU de maintenant il a ouvert qu'en 67. De 45 à 67, on a passé tout ce temps-là à St Jacques. Ce n’était pas grand comme c'est maintenant.
-Vous étiez logée là-bas aussi ?
-Ah non, j'étais mariée à cette époque-là, je me suis mariée en 45 moi. J'habitais là, juste dans le petit jardin là (elle nous montre du doigt un petit jardin en face de sa fenêtre). Y'avait des maisons, et il y avait une rue dans ce jardin, moi j'habitais dans la rue Vertais, eh bien j'habitais là. La rue prenait du pont de Pirmil, la rue d'Herpeille, ça suivait ici c'était la rue Petite Biaise, après la rue Grande Biaise. Et il y avait un tram qui passait dans cette rue !
-Ah bon déjà ?!
-Oui, à l'époque oui. Vous n’avez pas entendu parler du Péril Jaune ?
-Ah bah oui !
-Ah bah vous voyez, ça s'appelait le péril jaune, c'était pas du tout comme c'est maintenant. Il y avait une baladeuse derrière, on avait un truc, une plateforme où on pouvait rester dessus tout ça, les gens sautaient dedans en courant, ce n’était pas large. A ce moment-là on avait le Grand Jouan, c'était où ils ramassaient toutes les ordures. Ce n’était pas comme maintenant, ils passaient avec des tombereaux et des chevaux.
-Ah ouais.
-Ah bah ouais !!! Tout ça, dans toute la ville c'était comme ça.
-Et donc vous le quartier où vous habitiez, maintenant ça a été détruit pour construire...
-Ah bah ça a été bombardé, donc ça a été détruit, parce que c'était des maisons qui étaient quand-même très vieilles. Pis alors c'est quand ils ont fait le boulevard, ils ont démoli toutes ces maisons.
-Quels souvenirs vous avez du quartier ? Des anecdotes, comment c'était fait, comparé à aujourd'hui ?
-J'ai vu le viaduc se faire. Le bidule là. Là où j'habitais justement au Vertais, il y a du sable de l'autre côté, le train passe sur le sable là, ils amenaient le sable de la Loire à gros tuyaux. C'étaient des Hollandais qui faisaient ça, ça dépotait ! (Rires) Ah ça n'a jamais bougé, je ne pourrais pas vous dire quand ça a été fait, dans les années après 50 surement. Il y avait encore des gens qui habitaient, on qui y habitait toujours dans la rue Vertais.
-Vous habitiez avec votre mari rue de Vertais ?
-Oui, il était originaire de Legé, c'est la dernière commune du département, après c'est la Vendée. Il venait d'une famille de paysans aussi. Mais je l'ai pas beaucoup connu, parce que lui c'était le plus jeune, beaucoup plus jeune que ses frères et sœurs, alors je les ai pas beaucoup connu, pis il y en a qu'on fait la guerre, qu'on été tués tout ça alors...
Et donc vous avez eu vos deux enfants ?
-Oui.
-Et vous avez continué à exercer en tant qu'infirmière ?
-Ah bah j'ai toujours travaillé à l'hôpital. Je travaillais avant d'être mariée, et j'ai continué après.
-Vous vous déplaciez comment, en vélo?
-Ah bah non, on allait à pied ! Pour aller à St Jacques ce n’était pas loin, on ne prenait pas les bus ni les trams comme on prend maintenant. On marchait à pied, matin et soir à ce moment-là. J'étais veilleuse de nuit pendant 10 ans à St Jacques. Puisque les enfants étaient petits, mon mari travaillait de jour et moi je travaillais la nuit. Fallait bien s'arranger comme ça, on n’avait pas de moyens de faire autrement.
-C'est un métier qui vous a plu ?
-Fallait bien gagner sa vie. Mais je me suis bien plu, j'aimais bien. Pis j'ai travaillé jusqu'à l'âge de 55 ans. On avait le droit de partir à 55 ans parce qu'on était du service actif. Les bureaux non, mais nous qui travaillions auprès des malades, on pouvait. Oh j'en avais marre, je suis partie. J'étais toute seule, les enfants étaient mariés, alors je me suis occupée de mes petits-enfants plutôt que de rester travailler.
-Et quand votre maison a été détruite, vous avez habité dans quel coin ?
-On avait eu un HLM au Pont du Cens, là-bas, et puis j'ai demandé à revenir à Gustave Roch là, parce que mes enfants étaient encore à l'école ici, et moi je travaillais à St Jacques. Fallait traverser toute la ville à vélo, les bus correspondaient pas aux horaires avec l'hôpital. Alors je suis revenue là, mon mari était décédé déjà à ce moment-là. Ma fille allait à l'école à la Madeleine, sur le bord de la Loire, et mon fils allait à l'école à St Pierre. Traverser toute la ville ce n’était pas rien pour eux non plus dis donc. Alors on est resté là, les enfants se sont mariés. Moi je suis restée toute seule, j'ai continué à travailler. Je suis restée longtemps à Gustave Roch. C'est en 2000 que je suis partie au foyer logement de Pirmil. Parce que Gustave Roch, je ne sais pas si vous connaissez les cités qui sont avant le MIN là, y'avait ni commerçants, ni rien du tout, fallait aller très loin pour faire les courses. Alors à 80 ans, ça commençait déjà à ne pas trop aller bien. (Rires). Je suis restée deux ans, et depuis que je suis ici je me suis fait opérer des hanches, et avant j'avais été opérée des genoux. Avant j'avais fait une demande en foyer logement, parce que je pouvais plus faire mes courses, je pouvais plus marcher, pis c'était loin, on ne peut pas toujours demander aux autres. Ma fille habitait à La Rochelle, mon fils était à St Etienne de Montluc, donc fallait bien les laisser travailler. C'est pour ça que je suis rentrée au foyer, j'ai fait une demande ici et j'ai eu la réponse tout de suite. Je n’ai pas attendu 10 ans pour entrer, j'ai attendu un mois ! (rires) Alors vous voyez bah j'ai eu une chance inouïe, parce que finalement, foyer logement et maison de retraite, c'est un petit peu ensemble. On allait au CCAS, c'était l'un à côté de l'autre, presque le même bureau, alors est-ce que c'est pour ça, je ne sais pas. Parce que quand je suis allée elle m'a dit « vous êtes pressée ? », j'ai dit « je suis pressée sans être pressée, mais si ya une place assez vite, je peux peut-être l'accepter », parce que à ce moment-là fallait attendre du temps. Alors elle m'a dit « je 'vais vous marquer dans les plus pressés », parce qu’il y en a qui peuvent attendre, qui font des demandes des années avant. Quand elle m'a appelé j'ai été surprise, parce que ça faisait moins d'un mois que j'avais fait ma demande, et elle m'a dit « vous savez vous serez toujours surprise, dans un mois ou dans un an », alors j'ai donc accepté. Enfin je suis venue voir d'abord, pour commencer. Moi je connaissais le quartier, avant vous savez c'était un marchand de ferraille qu’il y avait là. On en a beaucoup parlé de cette maison, d'abord on l'a construite pour faire un foyer logement, et puis elle a été détournée en maison de retraite. Elle a été pleine tout de suite, avec tous les gens du coin de préférence, yen avait beaucoup qui sont entrés, pis qui sont décédés pas longtemps après.
-Et vous ça fait combien de temps que vous êtes ici ?
-Moi ça va faire 8 ans au mois de février moi que je suis là. En 2002 que je suis rentrée.
-Et, vous parliez du ferrailleur, de quoi vous souvenez-vous à propos du quartier ?
-Ah bah alors rue de Vertais c'étaient que des petits commerces : y'avaient des cafés, y'avait une cave où on allait chercher du vin au litre, au fût là, et puis y'avait une poissonnerie et une charcuterie, y'avait des bouchers, y'avait tout ! Tout ! Ça n'existait pas les grands commerces avant ici, y'avait que des p'tits commerces, c’était bien parce qu’on n’allait pas loin pour faire ses courses. J'vous dis, on pouvait choisir, y'avait des épiceries. Quand ma fille est née, ya une épicerie qu'a ouverte j'm'en souviens bien c'était en 46, et bah maintenant y sont tous morts. Vous voyez comme c'est bizarre. La fille et la mère tenaient l'épicerie, la fille est morte l'année dernière ici.
-Ah vous avez retrouvé des gens du quartier ici ?
-Ah oui, j'ai retrouvé des gens que je connais, bah oui ! Bah ici vous savez yen a pas beaucoup qui datent de l'ouverture de la maison, j'en ai connu mais bon. Yen a une qui est là depuis le premier jour, mais elle reste dans sa chambre. Moi connaissant un peu le milieu, je n’ai pas été surprise comme certains, vous voyez, des fois ce n’est pas toujours... on voit de tout, au restaurant, mais aujourd'hui yen a beaucoup qui mangent dans leur chambre.
Oui j'me souviens de tout ça, j'me souviens aussi de la construction du grand boulevard des martyrs nantais, après la guerre, et après quand ils ont construit la ligne de tramway, Si bien que depuis, ça ne fait pas vieux là. Quand on prend la p'tite rue là, juste en face, ya Guy Loire là, c'était une grosse entreprise qui faisait tout ce qui était émaillé. Il y avait des lessiveuses, des bassines, tout ça, ils faisaient toutes ces choses-là chez Guy Loir. Tous les 15 jours ils avaient le droit d'emporter des choses pour les gens qu'ils connaissaient. Et plus loin y'avait Sutry, c'était une fonderie, et là ils ont fait un beau jardin maintenant. C'est là qu'ils avaient fait les hélices du Charles de Gaulle j'crois. Vous voyez j'ai connu tout ça !
-Et vos enfants allaient à l'école dans le coin ?
-Ah oui, ils ont été à l'école de la Madeleine, ma fille a fait toutes ses écoles, elle n’a pas bougé, elle a fait un CAP de comptabilité, et mon fils il a été à St Pierre il s'est pas plu là-bas. Il a eu son BEPC là-bas, mais il n’a pas voulu y rester après. Il était rentré dans une école rue Crébillon, et puis il avait passé l'examen pour le livre, pour travailler en imprimerie, …
-A l'école du livre ?
-Oui c'est ça à l'école du livre, il a été reçu, et grâce à son BEPC il a fait son apprentissage en 3 ans, au lieu de 4 ans, parce qu'il avait plus d'instruction quand-même que les autres. Alors il est rentré dans une grande imprimerie, chez Simonneau, c'était à Carquefou là-bas. Ma fille est rentrée à la sécurité sociale, elle a fait toute sa carrière là-bas.
-A l'époque on vous demandait peut-être moins de diplômes, moins d'expérience, le boulot était plus accessible qu'aujourd'hui quand-même ?
-Oui ! C'était plus accessible. (…)
-Et donc votre maison ici, elle a été détruite pour faire de nouveaux travaux ? On vous a envoyés ailleurs ?
-Ah oui mais y'avait longtemps qu'on était partis. Mon mari il est mort en 60 au mois de juillet, et nous on a déménagés au mois de décembre. Parce qu'ils construisaient là-bas, du côté du pont du Cens, alors on a eu un logement trop petit, alors ils m'ont dit « gardez-le », c'est comme ça que j'ai du revenir rapidement ici. C'est comme ça qu'on est revenu là, pis c'était plus facile pour moi, pour aller à Saint Jacques.
-Vous êtes revenue en quelle année dans le quartier ?
-On a du revenir, oh on n’a pas du être longtemps là-bas, 2 ou 3 ans c'est tout. Et après je suis restée là. Enfin je suis descendue au rez de chaussée, je suis restée toute seule après.
-Le quartier a évolué ?
-Ben oui qu'est-ce que vous voulez, forcément, ça évolue partout, j'ai vu les grandes maisons de Mangin se construire, les grand immeubles en face de la place Mangin, c'est des logements qui ont été construits aussitôt après la guerre, c'étaient des dommages de guerre ! C'est tout des gens qu'avaient perdu leurs bâtiments pendant la guerre, leurs maisons qu'avaient été démolies, alors y ont pu se permettre d'avoir des appartements. Voilà, autrement je ne vois pas c'que j'pourrais vous dire...
-Des anecdotes, des souvenirs...
-Bah oui mais vous savez des fois ça revient après !
-Mais vous savez on est là jusqu'au mois de juin, alors si vous avez d'autres choses à nous dire on reviendra ! On laissera le recueil au foyer, pour se rappeler...
-Oui ça peut toujours servir des fois, on sait jamais. C'est vrai que dans le quartier ça a été énorme les changements qu'il y a eu, c'était une petite rue étroite, vous voyez l'emplacement du jardin là au milieu en dessous du viaduc, c'est tout ce qu'il y avait, y'avait des maisons de chaque côté. Là où il y avait le viaduc bah y'avait de l'eau ! C'étaient des p'tits cours d'eau qui se jetaient dans la Loire, on appelait ça les « Voires de Biesse ». J'me rappelle les ouvriers qui enfonçaient les pieux, y étaient dans des états, c'était dans la boue qu'ils travaillaient. L'autre côté ils étaient plus propres puisqu'ils ont comblé avec du sable. Mais y'avait des prés aussi, c'était que des prés ! (extasiée) Ah bah vous voyez ça me revient comme ça ! En bordure du boulevard, y'avait des vaches.
-Des vaches ??
-Oui ! Y'avait même des vaches ! Et les gens du quartier, moi je n’ai jamais été, mais beaucoup de gens s'en allaient tous les soirs avec leur petit bidon chercher le lait, à la ferme. Ah bah vous voyez, c'était tout près de Nantes, et on avait des vaches dans le pré, et on y allait pendant les vacances et les jours de repos avec les enfants. C'était plein de monde dans les prés.
-Y'avait des fermes du coup ?
-Y'avait une seule ferme avec des vaches à lait, c'est tout ce qu'il y avait. Y'avait aucune culture, y'avait rien. Et plus loin au bout de l'île, y'avait aussi des bêtes, il avait des bêtes pour tuer là. Alors ils les mettaient sur les prés, il leur donnait à manger, pis ils avaient la Loire, y manquaient pas d'eau, ça c'est sûr. Voyez c'est des choses qui reviennent, c'est curieux mais c'est comme ça.
Tout le machin là, les maisons c'était pareil, c'était comblé, c'était que du sable. Mon gendre qui est expert géomètre, il travaillait ici, c'était son patron qui faisait les routes à Beaulieu. Alors quand je ne travaillais pas, j'avais mon petit-fils. Ah le gosse il était content de venir chez moi, forcément. Et puis on se promenait sur le boulevard, et il a vu son père qui travaillait, avec son casque sur la tête. C'est lui qui a fait toutes les routes de Malakoff aussi, ça avait duré longtemps. Plus tard il s'est mis à son compte. Au début ça a été dur, mais ma fille elle a toujours travaillé. C'était déjà une chose, sinon ils n’auraient pas tenu le coup. Voilà.
Je ne sais pas si vous avez vu, on a fait un classeur sur l'histoire du quartier avec le directeur, il est en bas si ça vous intéresse. (…)
-Tiens hier il y a les petits enfants de Sainte Thérèse qui sont venus chanter, les tous petits là. Ils nous ont fait des petits machins, ils ont été très mignons. Ils étaient impatients de nous donner ça (elle se lève et nous ramène un dessin d'enfant) Allez-y regardez dedans. Ah bah c'est du barbouillage, c'est des gosses de 3 ans ! Ya un p'tit machin avec une bougie dedans, un p'tit bonbon qu'on avait chacun, ah y étaient impatients. Ils étaient bien une vingtaine au moins, ah pis y étaient contents, il leur faut grand-chose, un p'tit jus d'orange et un gâteau. Ça chantait, ça criait, enfin c'était plutôt crier que chanter, mais c'est les gestes qui comptent ! C'est tellement naturel à cet âge là, c'est mignon comme tout ; (elle parle du repas de Noël, nous détaille consciencieusement le menu qu'ils ont réclamé, apéro, … du restaurant. ça sera fatigant comme journée !). Hier je suis descendue après la pédicure, y'avait personne pour les enfants. Ah bah les gens rouspètent parce qu'il n'y a rien, mais ils ne descendent pas quand il y a quelque-chose, ils ne viennent pas ! C'est ça !

Ainsi se termine l'interview de madame Morisseau. On repartira avec l'image d'une femme curieuse et dévouée à son métier. Elle aura traversé des époques plus ou moins heureuses avec une force étonnante. Cela ne nous étonne pas qu'elle soit un des piliers de la maison!


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