La famille c’est compliqué

Un témoignage de Ginette Pierre,
né(e) le 23 novembre 1924
Mémoire recueillie à

« J’aurais dû avoir deux frères, mais ils sont morts. Et mon père m’en voulait. Je n’y étais pour rien, parce que j’étais la troisième, donc j’étais plus jeune qu’eux. C’était eux qui m’embêtaient, plutôt que moi. C’était pas marrant, moi j’aurais aimé avoir mes frères au contraire. Est-ce que c’est parce qu’il a été fils unique que mon père avait un caractère comme ça? Il avait un gros caractère de chien. Si j’avais eu un mari comme ça, j’aurais foutu le camp. Ma mère a souffert; c’est terrible. Alors après, c’est moi qui lui ai renvoyé la balle. A chaque fois quand il me parlait, je lui disais: «laisse-moi tranquille, ce que t’as fait à maman, tu me le feras pas à moi». Parce que ma pauvre maman, elle a souffert, c’est terrible. Dans les ménages, c’est souvent comme ça.

Il y a une chose que j’ai jamais compris. Mon père était un bel homme – grand, physiquement beau – alors que maman était ce qu’il y avait de plus commun, banal, de simple. Alors pourquoi il a été la chercher? Est-ce qu’il avait peur d’être trompé? Un jour, j’ai posé une question à mon père. C’est la seule que j’ai posée: «Pourquoi tu t’es marié avec maman? Vous n’avez rien de ressemblant, vous êtes vraiment à l’opposé». Ma p’tite maman, elle était toute simple. C’était la p’tite mémé qui vieillissait tranquillement, tandis que lui c’était un homme très imposant. Il m’en a fait baver, tout ça parce qu’ils ont eu deux garçons, et que les deux n’ont pas vécu. Comme si c’était moi qui les avais tués! Mais j’y suis pour rien, moi.

Quand j’ai eu mon premier garçon, mon père était le premier à la maternité. Quand je l’ai vu, mon visage a changé tout de suite.

«- Alors, t’as eu un garçon?
– Oui, qu’est-ce que ça peut te faire?
– Rien, je suis venu voir mon petit-fils.
– C’est pas l’heure des visites.
– Comment ça, c’est pas l’heure des visites?
– Oui, pas pour les bébés. Les bébés, ils dorment à c’te heure-ci».

C’était ma vengeance. Combien de fois il a fait pleurer maman par sa cruauté! Il ne pouvait pas voir maman s’occuper de moi. Elle n’a pas eu ses deux garçons, enfin ils sont morts avant l’heure, et il lui en a voulu comme si elle était responsable. Il a été dur, il a été méchant. Quand j’ai eu mon deuxième, il a voulu le voir avant maman, et là, c’est pas moi qui l’ai renvoyé. J’avais eu un mauvais accouchement, et il fallait que je me repose. Et ça lui a pas plu, qu’on le renvoie. Pour ma fille, il s’en foutait, et moi j’étais bien contente qu’il vienne pas.

Y a des mauvais moments à passer, dans la vie, puis y a des bons. Enfin moi, j’ai pas été malheureuse; c’est plutôt ma maman. Maintenant, c’est dur, j’ai du mal à rester toute seule. Et puis je vais pas refaire ma vie. Mais c’est dur de vivre toute seule. Y a beaucoup de choses qui vous séparent des autres, alors… Le tout, c’est que les enfants soient heureux ; le reste, je m’en fiche. Pour l’instant, ça a l’air de bien se passer, en tous cas devant moi. Ça se verrait, si ça allait pas.

J’avais un mari adorable. Mes enfants, je vais vous dire, que ce soit les siens ou pas, il n’y avait pas de différence. Il avait une fierté de mes grands, alors que c’était pas les siens. C’était un gosse en plus que j’avais, mon mari. Il jouait tout le temps avec eux, et les gosses le regrettent toujours.

A un moment, on avait des voisins qui avaient un copain qui venait tout le temps chez eux. Puis bon, j’avais compris l’histoire, mais ça m’intéressait pas. Fatalement, ils le faisaient venir parce qu’ils cherchaient à ce qu’on fasse notre vie ensemble, comme j’avais plus mon mari. Ça ne m’intéressait pas – il était très agréable, très gentil, mais c’est tout. Les gosses,on aurait dit qu’ils le sentaient. Ils ne pouvaient pas le voir en peinture. Il était très sympa, il aimait jouer avec les gosses, et les gosses jouaient avec lui, mais c’est tout. J’aurais pu refaire ma vie avec lui, et lui le voulait, mais c’était mes gosses avant tout. J’aurais perdu mes gosses, alors c’est pas la peine. Des fois, on retrouve mieux que la première fois, des fois il y a des choses qui sont mieux que d’autres, mais là, non. Puis je crois que j’avais trop peur : j’ai perdu mon mari si vite que j’avais peur que ça recommence. Alors j’ai préféré garder mes enfants près de moi. Après, j’ai regretté, pas dans le sens de ce gars-là, mais pour les enfants, ça aurait peut-être été mieux d’avoir un homme à la maison. Les gosses ont besoin d’un père, parce qu’il y a des choses qu’ils ont entre eux, comme nous on a avec une maman. Je crois que ne pas avoir de papa, ça a été dur pour eux. Mais ça ne m’enchantait pas; je savais que je n’aurais plus ce que j’avais perdu. Maintenant, les enfants font leur vie, et moi je fais la mienne. »

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