Femme de médecin

Un témoignage de Anne-Marie Gaultier,
né(e) le 1 janvier 1930
Mémoire recueillie à

J’ai fait mes études au Mans à Notre Dame de Scillon chez les bonnes sœurs. Ensuite je suis revenue chez mes parents et j’ai pris des cours de reliure.

En 1950, mon mari qui était médecin m’a demandé en mariage et nous nous sommes mariés dans une chapelle. J’avais 20 ans, lui avait 10 ans de plus que moi mais ça ne s’est pas senti, on a était très heureux tout les deux. (Elle nous montre des pastels fait par son père et des photos de famille)

Et puis je suis heureuse ici, il faut bien l’avouer je suis heureuse ici. Le personnel est tellement gentil avec nous, vous l’avez remarqué ça ? Il y a un accueil extraordinaire, ça contribue bien aussi à ce que je me plaise.

On disait que vous avez atterri à Bordeaux parce que votre fille habitait là mais vous n’avez pas vécu sur Bordeaux ?

Ah jamais. J’ai vécu à Vanière-Vinxain entre Paris et Rouen. Mon mari y était médecin, on est resté là presque toute notre vie. Après ça, mon mari était à la retraite on est allé à Paris où mes parents avaient un appartement qu’ils vendaient, alors on y est allé. Et puis après ça il est décédé. Je suis restée deux ans et puis on s’est rendu compte que je m’ennuyais, et puis on a su qu’il y avait des places à la maison de retraite, et c’est pour ça que je suis venue. Ma fille s’occupe de moi, elle vient me voir souvent. Elle est infirmière. Donc voila comment j’ai abouti à Bordeaux. Ca a été dur quand j’ai fait mes affaires, ma fille m’a dit « Maman prends tout ce qui t’intéresse tu ne reviendras jamais à Paris ». Alors j’ai pris toutes les affaires qui m’intéressaient, c’étaient toutes mes affaires personnelles, et mes photos parce que ça, c’est ma vie.



Est-ce que vous avez été mère au foyer ou est-ce que vous avez travaillé quand vous avez eu des enfants ?



C’est très compliqué. Je travaillais si on veut, parce que mon mari était médecin. Alors je l’ai aidé dans ce sens où je ne quittais pas la maison, je l’ai aidé à prendre les rendez-vous mais je n’ai jamais été payée. Maintenant ça ne se ferait plus, mais je l’ai aidé dans ce sens où par exemple quand j’emmenais les enfants en classe, il n’y avait plus personne pour ouvrir la porte, voilà. J’étais un peu prisonnière de la maison et du métier. Alors le jour par exemple pour faire mes courses, c’est un détail de rien, il avait un jour de repos, ce jour là je mettais plein de choses dans le frigidaire parce que je ne sortais pas autrement, j’étais toujours à la maison. J’étais donc tenue à la maison par la situation de mon mari. On venait me voir pour des papiers, pour ci, pour ça : « je viens les chercher dans une heure ou deux », et quand il venait entre deux consultations, je lui demandais de les remplir. Maintenant la vie de femme de médecin est complètement différente.



Du coup il y avait quand même des temps où vous pouviez vous détacher ? Par exemple, le week-end, il ne travaillait pas forcément ou si ?



Un dimanche sur deux il était de garde, et donc il fallait qu’il soit à la maison. Non maintenant c’est fini, on prend tout par téléphone, c’est totalement différent. Par exemple, pour amener mes enfants à l’école j’ai eu du mal à trouver du temps et après j’ai eu une bonne. J’ai eu 4 enfants quand même, il fallait m’aider à faire du ménage et tout. Mais je ne sortais pas de la maison. Et j’avais du mal quand mes enfants étaient pensionnaires un peu plus loin, et il fallait aller les chercher le samedi et les ramener le lundi. Bon, à ce moment là je me suis débrouillée pour avoir une bonne pour que je puisse garder la maison. J’ai été prisonnière sans avoir à me sauver.



Du coup est-ce que les enfants avaient des activités à l’extérieur un peu ?



Non, c’était compliqué parce qu’il y avait une école un peu plus loin. Pour les amener, il fallait que j’aie toujours une bonne pour garder la partie du médecin. Je les amenais, j’allais les rechercher à midi, je les ramenais à deux heures, et je les ramenais le soir à quatre heures pour faire les devoirs. Alors là, il fallait que je travaille avec eux, il ne fallait pas être dérangé. J’en ai souffert quand même. Maintenant c’est fini, mais c’est mon mari qui travaillait, il fallait bien que je le fasse, c’est comme ça.



Après comme il a eu son examen de médecine du travail, il a pu s’en occuper davantage et être libre. Il a vendu sa clientèle quand il a quitté son travail quand il a été malade. Ca se revend une clientèle de médecin, on la reprend à celui qui était avant. Enfin, comme ils s’entendaient bien les médecins, ils ne prenaient pas quelqu’un pour reprendre le poste pendant les vacances, et on avait deux mois de vacances. On était avec les enfants.



Est-ce que vous voulez raconter un moment particulier de votre vie ?



Ma vie a quand même toujours était tenue à la maison parce que c’était un médecin. Maintenant ça ne se ferait plus. Autrement, ma vie a été tout à fait simple, enfin j’ai eu quand même un gros chagrin, j’ai perdu deux enfants. Autrement j’ai rien à dire de spécial.

Le soir vous savez, il avait beaucoup de travail, il rentrait des fois à 11h-minuit, enfin, minuit j’exagère peut être un peu, mais jamais avant 10h le soir, la vie du médecin c’est ça. Il avait des visites à voir chez untel, chez untel, chez untel. Là qu’est-ce que je faisais moi ? J’attendais pour préparer son diner. On ne se rend pas compte de ça non plus. Préparer le dîner puis… Moi j’avais pris le pli de manger à 7h puisque c’était trop long et j’avais peur… Et quand il rentrait j’étais toujours là pour préparer son repas. Donc il ne fallait pas avoir quelque chose qui attende. Il fallait réfléchir à ça aussi, parce qu’il fallait le faire à la dernière minute : du jambon ou un bifteck par exemple qu’on faisait à la dernière minute. Il ne fallait pas qu’il y ait quelque chose dans le four, parce qu’il avait qu’une envie lui aussi, c’était d’aller se coucher. Maintenant ça ne se ferait plus, mais j’ai eu la vie assez dure quand même à cause de ça. Et je ne regrette rien de ce que j’ai fait. Et un de ses enfants a pris la place chez lui, il a fait des études de médecine aussi, mais bon, il est mort dans un accident de voiture. Voilà ma vie.



Est-ce que vous voulez vous arrêtez sur un sujet en particulier ?



Oui, la vie que j’ai eue avec mon mari. Nous nous sommes mariés avec dix ans d’écart, mais on a fait un couple très agréable et on a eu quatre enfants, deux garçons et deux filles. J’ai été heureuse toute ma vie, maintenant c’est un peu plus difficile parce que je suis toute seule. Ils n’ont pas voulu me laisser seule à Paris donc je suis venu à Bordeaux où j’ai une fille à côté. C’est pour ça que je suis dans cette maison sinon je serai à Paris, et je suis beaucoup plus heureuse comme ça.



J’ai beaucoup voyagé avec mon mari. Je suis allé en Turquie, en Angleterre trois fois, en Russie et en Sicile où il y avait dans un cimetière des choses anciennes qui ont été retrouvées et que tout le monde peut voir maintenant. On a fait ce voyage en Deux-chevaux.



Et vous partiez que tous les deux ou avec vos enfants ?



On a fait un voyage avec deux enfants en Sicile. Sinon, vous savez, au bout d’un certain âge les enfants ne veulent plus partir en vacances avec les parents, alors ils préfèrent aller tout seul à l’étranger très souvent. Et puis on se retrouvait dans notre maison en Bretagne, à côté de Vannes. Alors même si on y allait que tous les deux on prenait ma voiture, on allait jusqu’à la gare et on prenait le TGV et on avait la ligne directe. On l’a fait plusieurs fois ça. Vous savez, ça change la vie quand on est heureux tous les deux et puis qu’on voit qu’il y en a un qui s’en va… ça a été dur à accepter.



A quelles fréquences étaient vos voyages ?



Alors on faisait un grand voyage dans une année, et souvent mon mari reprenait des vacances pour faire un petit voyage où mon mari pouvait se reposer un peu. C’est toujours moi qui conduisait parce qu’il voyageait tout le temps en voiture, étant médecin. On allait toujours chez les gens, maintenant on fait venir les gens au cabinet, tandis que là c’était le médecin qui se déplaçait chez les patients, c’est pour ça qu’il a eu une vie très difficile.



On aurait voulu savoir si vous vouliez parler de votre travail quand vous travaillez à la reliure ?



C’est difficile parce que j’en ai pas fait longtemps, mais j’ai fait des livres qui étaient très bien. Je travaillais à 20km du Mans. Papa allait souvent au Mans alors il m’emmenait puis il me ramenait le soir. Alors s’il y avait un livre à recoudre je continuais. Ca m’a beaucoup plu ça. J’ai appris la reliure chez un professeur au Mans que je payais, mais j’étais toute seule alors je pouvais bien savoir comment recoudre un livre, comment bien nettoyer un livre.



Est-ce que vous voulez nous parler de la vie que vous meniez lors de vos études chez les bonnes sœurs ?



Alors j’y suis entrée en sixième et je suis restée jusqu’en troisième, j’y suis restée quatre ans. (Elle nous montre des photos de son collège) Regardez comme on est habillées : des chaussettes blanches… et obligatoire la tenue ! Je trouve ça très amusant d’avoir gardé ces photos. On avait une croix et il ne fallait surtout pas perdre sa croix. (Elle nous montre un ruban qu’elle porte en bandoulière) Vous voyez ça, ça veut dire que j’avais bien travaillé cette semaine là. Je trouve ça très drôle de le montrer comme ça. On devait aussi avoir toujours les mains qui se tenaient quand on se promenait ou autre, il n’y avait pas de signification mais les sœurs de Sillon se tenaient tout le temps comme ça. C’était très strict. C’était pendant la guerre alors quand ils lançaient des obus on descendait à la cave et on disait le chapelet.



Comme vous dites sur les photos, vous avez l’air triste, mais est-ce que le souvenir que vous avez est triste aussi ?



Oui, je m’ennuyais un peu parce que je n’étais pas très courageuse, je n’aimais que jouer.

Et alors à côté du dortoir il y avait la salle où on prenait les bains, mais il fallait payer pour prendre un bain. Et alors celles qui avaient leurs règles devaient se changer dans un coin, à l’abri du regard des autres.



Est-ce que vous voulez nous raconter une journée type chez les « bonnes sœurs » ?



Les sœurs nous faisaient lever vers 8 heures, et après on devait aller à la messe qui était obligatoire. Et au bout d’un moment elles se sont dits « les pauvres petites elles doivent avoir du travail », alors on avait le choix entre la messe et le travail pour faire ses devoirs.

Il y avait aussi la visite des frères, parce que mes deux frères étaient pensionnaires tout près, chez les religieux. Et alors ils venaient voir leurs sœurs un jour par semaine. Moi ça m’ennuyait parce que j’étais grande joueuse, et je préférais jouer au ballon que de voir mes frères. Ce qui était drôle, c’est que les rencontres se passaient dans un petit couloir et il y avait le mélange de toutes les filles et de tous les garçons. Ensuite il y avait des cours toute la journée et il y avait la messe encore le soir

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