Une grande fratrie

Un témoignage de Mme.D,
Mémoire recueillie à

« Je travaillais à l’usine; l’après-midi, on allait chez les bonnes sœurs pour coudre et faire notre trousseau, qui remplit mon armoire. Est-ce que je sais si je vais m’en servir? Je ne sais pas. Autrement ben c’est tout, je suis la deuxième de onze enfants. On était onze en tout; moi je n’ai que deux enfants, ça me suffit. Ils s’appellent Fabien et Michelle; je les adore. On avait pas trop le temps car nous étions une grande famille. J’étais la deuxième des onze enfants, alors on avait du boulot. Parfois, on jouait à la marelle par terre, ou alors à la balle. Mais on n’avait pas beaucoup de temps. On habitait tous chez maman. Pourquoi a-t-elle fait autant d’enfants? Elle n’a jamais su nous répondre. C’était son bonhomme et pas autrement.

Maman avait beaucoup de lapins et même un cochon. Il fallait lui apporter à manger, et on lui donnait n’importe quoi. On ne jetait jamais l’eau de la vaisselle, alors on mettait les pommes de terre dedans, et on lui apportait. C’est tout juste s’il ne nous disait pas merci. […]
A l’école, on allait pas à la piscine. Le matin, on faisait des calculs, de la dictée. J’étais bonne en dictée, donc j’aimais bien; le calcul, beaucoup moins. Mais j’y arrivais quand même.
On ne soufflait qu’un petit peu, on jouait très rarement, parce qu’on avait trop travaillé. On avait besoin de repos; j’allais me mettre sur mon lit.

J’ai travaillé dans le coton, c’est peut-être pour ça que j’ai les mains douces [rires]. Je ne regrette pas, nous étions devant une grande machine qui tournait, qui tournait. Elle était longue et on était payés à la pièce, alors on faisait plus, mais des fois on trichait, et on actionnait le compteur. Ça nous faisait gagner plus de pièces. Puis la machine qui tournait, elle était longue, elle était longue. Alors je suis contente car maintenant je me repose. J’ai vécu à Senones, près de Saint-Dié, dans les Vosges, et je suis la deuxième de onze enfants. Je ne sais plus quand je me suis mariée, mais alors je me suis mariée. Je crois que mon mari, je ne l’ai plus, il est parti loin. Là où on ne revient plus, alors Pierrette, ça lui arrive de pleurer un peu. Et puis la vie continue, j’ai des copines et je passe du bon temps. On essaie! Tu vois, maintenant, je passe ma vie couchée au lit.
Ma maman a fait onze enfants, j’étais la deuxième, c’était trop. Moi, j’en ai que deux pour le moment, un garçon et une fille. Vous connaissez Fabien? Fabien et Michelle ils viennent me voir de temps en temps, ça fait loin. On jouait à la marelle par terre, là, ou alors à la balle, voilà ce qu’on faisait, on avait pas le temps. Attends, je vais te le dire, «Pierrette, tu as nettoyé les escaliers? Mais oui, maman, et si je l’ai pas fait, je vais les faire». […] J’aimais bien mon travail, me lever à quatre heures du matin, ça faisait tôt, et l’après-midi, c’était de midi jusqu’à huit heures du soir. Ça faisait beaucoup. Alors maintenant, je me repose (rires). Je suis fatiguée, j’ai commencé à travailler à quatorze ans, et je ne sais plus quand j’ai arrêté.

Maman a fait onze enfants, tu penses pas que c’est trop? Alors, le repassage, la vaisselle, il y avait à beaucoup à faire! Je n’ai pas trop aimé cette époque. Je n’aimais pas le compagnon de maman, je le trouvais méchant avec nous. Papa est mort en déportation, en Allemagne, à Wolmattigen. […] Il a été emmené par les Allemands, et il est mort là-bas, en Allemagne. On n’a jamais eu son corps, on ne sait pas ce qu’ils en ont fait. C’était dur pour la maman. Pour nous, on comprenait pas, parce qu’on était gosses. On comprenait pas ce qui nous arrivait. Et je suis allée en colonies de vacances à Baden Baden, c’était bien, on était gâtés. Je me rappelle, à Pâques, on avait de grandes tables. Elles étaient grandes pour nous, c’était beau et exceptionnel. Jamais vu ça! On n’a jamais été gâtés à ce point. On avait des gâteaux, on a tout eu.

Alors après la mort de papa, maman en a profité pour en prendre un autre. On ne l’aimait pas. Une fois, je l’ai poussé dans l’escalier qui tourne. Il est allé jusqu’au bout, mais il n’a rien eu. Je ne l’aimais pas, c’est tout! On avait beaucoup de travail quand même, les lits, la vaisselle – la vaisselle que Pierrette n’aimait pas faire. Nous n’avions pas de lave-vaisselle ni de lave-linge; on allait tous au lavoir. Une fois par semaine, nous allions au lavoir.

[…] Maintenant, je me repose, je le mérite. On était à nos huit heures à l’usine, de quatre heures le matin jusqu’à midi. L’après-midi, on allait chez les bonnes sœurs pour coudre. J’ai un trousseau formidable, je suis contente d’avoir tout ça. Ma vie est pleine de bosses, maintenant je me repose.  Elle est courte aussi, quand même. Mon gamin vient me voir souvent, ma fille beaucoup moins. J’adore mon gamin. Voilà, c’est tout, maintenant, je me repose. Si je suis au lit, c’est pas parce que je suis malade, c’est parce que je me repose. Vous savez, je vous aime bien. »

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