Histoire d’une vie engagée: Partie 5: L’engagement auprès des malades de la poliomyélite au Cameroun

Un témoignage de Michel S,
né(e) le 11 mars 1936
Mémoire recueillie à

L’engagement auprès des malades de la poliomyélite au Cameroun

 

Après ça, en fait, mon métier d’infirmière je ne l’ai pas pratiqué longtemps parce que dans cette région d’Afrique il y avait énormément d’enfants victimes de la poliomyélite.

Des enfants que la plupart du temps les gens appelaient « les enfants serpents » parce qu’ils étaient obligés de ramper pour marcher, se déplacer, il n’y avait rien…

Alors je suis revenue en France faire un diplôme d’état de kiné.

 

« C’est une maladie qui atteint les jambes ? »

Pas que les jambes ! Ça atteint un peu de partout, quand ça n’atteint que les jambes ce n’est encore pas trop grave parce qu’avec un appareillage on pouvait se déplacer, mais j’ai eu à soigner par exemple une fillette, elle était complètement handicapée des jambes et du tronc.

Les bras et les mains fonctionnaient à peu près mais elle avait du mal à tenir sa tête et, peu à peu, à force de travailler, elle a pu la tenir, mais c’était quelque chose…

Il a fallu l’appareiller complètement et ça, ça a été quelque chose de très dur…

Cette enfant était courageuse et consciente de l’état dans lequel elle était, et elle se battait pour arriver à sa verticalité. Mais, malheureusement elle avait un père qui n’avait rien compris et qui n’a jamais rien voulu comprendre.

C’était un intellectuel, quelqu’un d’important et ce n’était donc pas digne de lui d’avoir une enfant qui quand elle n’avait pas sa ferraille autour du corps n’était pas capable de se tenir, c’est quoi ça alors ?!

Il en a retiré son enfant du centre.

Je n’ai jamais revu cette enfant elle a dû mourir comme un chien dans un coin de la case…

 

Il y en a d’autres qui se sont battus et dont les mamans se sont battues.

Il y avait un enfant qui devait avoir cinq ans à l’époque et qui était justement handicapé des deux jambes, il avait beaucoup travaillé à fortifier ses bras pour pouvoir se déplacer avec ses deux appareils et on l’avait bien remis d’aplomb.

On a prévenu la famille qu’ils pouvaient venir le chercher et le récupérer à condition qu’ils le ramènent régulièrement pour qu’on puisse adapter l’appareil.

Alors la maman est arrivée et elle était très émue de voir son enfant dans cet appareil mais en même temps tellement contente de le voir debout !

J’ai dit à la maman « maintenant il faut qu’il monte sur la table pour que je vous montre comment faire » et la maman s’est précipitée pour l’aider à se mettre sur la table.

L’enfant « non, je fais moi seul !» et il s’est débrouillé pour grimper sur la table tout seul avec ses deux appareils aux jambes.

Ça faisait lourd parce qu’on n’avait pas de matériel léger mais « ça fait rien ! Je fais moi seul ! ».

Et c’était vraiment sa volonté de vivre, de se battre et de se déplacer.

Il fallait les voir c’était magnifique tous ces enfants qui se battaient pour récupérer une capacité et le soin des mamans, la fidélité des mamans c’est quelque chose.

Nous avons fait un internat pour les enfants les plus handicapés qu’on pouvait garder et on s’était dit « on va les faire travailler, on va s’en occuper ! ».

Puis il y a eu tellement d’enfants que ce n’était plus possible.

On avait au départ gardé le jeudi après-midi pour pouvoir s’occuper des enfants qui étaient scolarisés par ailleurs mais très vite ils ont cessé de venir parce qu’ils se débrouillaient déjà un peu pour se déplacer.

Ils ne sont plus venus et plutôt que de laisser une après-midi sans rien faire on s’est dit « on va faire une école des parents ! ».

Et ce jour-là chacun prenait le maximum d’enfants qu’il pouvait prendre et la maman, le papa ou un adulte responsable apprenait à faire travailler son enfant, ce qu’il devait faire, quel gymnastique, quel soin, comment s’y prendre pour s’occuper de son enfant.

On s’était vite rendu compte que ces enfants-là qui étaient soignés par leur maman progressaient bien plus vite que ceux dont nous étions responsables.

Et oui bien sûr, parce que nous, on prenait chaque enfant tous les deux jours alors que les mamans les prenaient deux, trois fois dans la journée et elles recommençaient les mêmes choses donc elles s’acharnaient beaucoup à soigner leurs enfants.

C’est comme ça qu’on a pu en soigner un grand nombre.

 

Ce qui était magnifique un jour, à la consultation des  nouveaux, c’était une maman qui est venue avec son enfant et qui nous a dit « Il y a un an, un jour, il s’est réveillé, le dos là ça ne tenait pas, les jambes là ça ne tenait pas, les bras là ils ne tenaient pas alors la voisine m’a dit -oh moi mon enfant a fait la même chose et je suis allée aux handicapés et ils m’ont dit il faut faire comme ça, comme ça …- Alors j’ai fait. Le bras là ça va, son dos ça va, le pied là ça va, mais le pied là ça ne va pas ».

Alors j’ai dit « mais maman tu n’es jamais venue ici encore ! ». Je connaissais tous les enfants depuis le début je les suivais. Elle me dit non. C’est là qu’elle nous a raconté l’histoire avec sa voisine. C’est sa voisine qui était venue avant soigner son propre enfant, qui a su lui apprendre à elle comment soigner son enfant et cette maman l’a fait de façon efficace !

Ça c’était la plus belle récompense qu’on pouvait avoir, on s’est dit que le travail n’était pas inutile au contraire, il avait payé, des répercussions inattendus et inconnus…

Quand j’ai quitté le Cameroun j’avais vu à peu près cinq mille enfants et très vite les groupes ont augmenté parce que le centre était devenu nationalisé Camerounais.

Alors d’un centre qui avait été bâti pour rééduquer les enfants, on avait aussi bien des grands-mères que des nouveau-nés et il y a eu beaucoup de gens qui sont venus se faire soigner de trente-six mille choses.

C’était très bien car ça les aidait, c’était une bonne chose.

 

Entre le départ au Cameroun et le retour définitif en France, il y eu juste 25 ans (dont 23 ans en Afrique).

Après toutes ces années passées à rééduquer des nourrissons, et surtout des jeunes enfants, c’est le soin de personnes âgées qui m’a été confié, puis un foyer d’étudiantes. Cinq années consacrées surtout à une insertion paroissiale ont précédé mon envoi au Liban.

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