Il fallait que je m’occupe des terres, des vaches, des granges, de toute la ferme.

Un témoignage de Clémence CAZEMAYOU,
né(e) le 20 octobre 1920
Mémoire recueillie à

Nous étions une fratrie de six enfants. En 1944, mon frère aîné a été tué à la guerre. J'ai eu deux sœurs dont une est morte jeune de la méningite. Après moi il y avait deux jumeaux. Quand on était occupé par les Allemands, il fallait que mes frères passent en Allemagne pour travailler dans les camps de jeunesse. Alors ils se sont cachés dans les bois et du coup il fallait s'en occuper. Dans la région de Rébénacq-Nay il y avait des espions, on le savait mais on ne savait pas qui c'était. Alors comme mes frères étaient cachés dans les bois il fallait que j'aille leur porter à manger. Il fallait faire très attention. J'ai beaucoup souffert à cause de ça, j'avais peur aussi. Un jour on était au coin du feu, et on avait une fenêtre qui donnait sur le jardin, il y avait des barrières devant et on les avait enlevées pour que mes frères puissent s'échapper au cas où les Allemands viendraient. Un jour on sonne à la porte. Mon frère qui revenait du camp de jeunesse s'était échappé avec d'autres. Et là c'était son chef de chantier, mon frère avait appris qu'il faisait parti des Allemands. Alors il a sauté par la fenêtre et moi je suis sortie voir son chef qui voulait des renseignements. Je lui ai répondu que je ne savais pas où ils étaient : «Ils sont partis mais on ne sait pas où». Mon frère était parti pieds nus, il a fallu que je lui porte des chaussures, mais il fallait faire attention aux Allemands ou si quelqu'un pouvait me voir. Un voisin de ma sœur, Joseph, faisait partie du maquis. Il avait eu chez lui un homme qui disait faire partie du maquis mais c’était l'inverse en fait, il faisait partie des Allemands. Et il les a dénoncés. Un jour, la sœur de Joseph sortait de chez elle et qu'est ce qu'elle a vu ! La maison cernée par les Allemands. Elle est vite rentrée et l'a dit à ses frères, un s'est caché dans la cheminée. Joseph a été emmené par les Allemands. Huit jours après il est revenu, les Allemands lui avaient fait une piqûre, il a parlé mais il ne savait plus ce qu'il disait. Il leur avait dit qu'il avait caché un fusil sous le fumier. Ils sont revenus chez lui et ils lui ont fait déterrer le fusil. On m'a dit qu'il avait le dos plein de plaies, de coups, c'était un massacre. Quand ils sont revenus à la maison les Allemands ont demandé à manger, ils étaient 3 ou 4, ils ont pris un fromage de quatre kilos et deux miches et ils ont tout mangé! Le fils était accroché avec les mains derrière le dos, ils ne lui ont rien donné, ils l'ont ramené avec eux et plus tard il a été délivré par les Anglais la veille du jour où il devait être fusillé. Quand il est rentré chez lui, il savait qui l'avait dénoncé, c'était un habitant de Pontacq, il est donc allé le voir, le premier coup de poing il l'a reçu dans le ventre ! D'autres aussi avaient dénoncé des maquisards et en avaient faits tuer. Un de ceux là a été arrêté un jour dans son champ, il leur a dit «Vous m'avez eu, mais moi j'en ai eu des vôtres !» sans aucun regret, rien du tout... Ce sont des choses de ma jeunesse que j'ai vécu, à vrai dire je n'ai pas eu de jeunesse parce qu'on a beaucoup souffert. C'était en 1944, maintenant c'est vieux tout ça mais ce sont des souvenirs qui restent que j'ai vécu, on ne peut pas oublier. J'étais costaud à cette époque là, je pesais 66 kilos et en un mois je suis passée à 50. Je ne dormais plus la nuit à cause de la peur, je me disais qu'ils allaient nous faire cramer la maison. Les Allemands étaient partis à la recherche des maquisards dans tout le coin de Rébénacq-Arudy. On a vécu des trucs ; le plus terrible c'est que les gens se dénonçaient entre eux, on ne savait plus qui était nos amis. Avec mon père qui avait été opéré il fallait que je m'occupe des terres, des vaches, des granges, de toute la ferme; en plus de m'occuper de mes frères dans les bois. J'avais peur qu'on me voit alors il fallait que je fasse des détours, prendre des petits chemins pour leur amener à manger. Il fallait que j'aille couper les farouches aussi, ce sont des plantes que l'on mélange avec de la paille et que l'on donne à manger aux vaches. Parce que les vaches, elles sont tellement gourmandes que si vous ne le mélangiez pas elles auraient enflé. Mais les farouches, il fallait les couper, mais comment ? Avec la fourche je n’y arrivais pas. Je le faisais avec la faucheuse en surveillant les vaches en même temps pour ne pas qu'elles s'échappent. Vous voyez ça, ça me reste et des choses assez récentes je les oublie ! Des fois j'entends des femmes ici qui parlent de leur jeunesse, des bals, où elles se sont amusées, où elles ont beaucoup dansé. Alors que la jeunesse que j'ai eue ! Enfin bon, il y a toujours pire… A la libération, je pouvais me marier à la campagne, mais j'y ai tellement travaillé et souffert que j'ai dit «Non ! Moi je pars en ville!». Travail en ville: J'ai trouvé mon mari à Pau. Il était chauffeur-livreur et ça a très bien été avec lui. On avait la paix. Mon mari avait été prisonnier pendant la guerre, ça a été très dur pour lui aussi, surtout le travail. Mais il n’était pas malheureux, il avait de quoi manger et les Allemands avec qui il était, n'étaient pas méchants avec lui. J'ai travaillé chez Monsieur Labarrère, lorsqu'il est revenu du Canada quand il commençait à faire de la politique, et aussi chez un docteur très gentil. Monsieur Labarrère avait une pile de costumes oh la la ! Quand il fallait repasser les pantalons, il fallait faire chauffer le fer sur le gaz et bien l'essuyer pour ne pas laisser de traces. Et quand il faisait un repas Madame Labarrère, sa mère, avait une nappe qui était superbe toute brodée pour 14 personnes. Il fallait 3 heures de temps pour la repasser. Tandis que maintenant avec les fers à vapeur, c'est vite fait. Et puis il y avait les repas, il fallait faire les services, ce n’est pas évident. Il fallait faire le service complet : d'abord servir la personne à gauche du maître de maison et faire le tour ainsi de suite en recommençant à chaque plat. J'aimais beaucoup ça. Pendant le repas, il fallait rester dans un coin sans bouger à attendre au cas où il manque quelque chose. Ca pouvait durer jusqu'à quatre heures du matin. Après il fallait tout ranger et enfin je rentrais chez moi. Monsieur Labarrère n'était pas exigeant comme certaines personnes qui prenaient leurs domestiques presque pour des esclaves. Un jour la bonne de Madame est tombée malade, avec 40 de fièvre; c'est moi qui ait dû la remplacer. Le dimanche, Madame organisait un repas et la petite bonne n'était toujours pas rétablie. Eh bien quand elle est revenue, elle a été renvoyée, juste parce qu'elle avait été malade et qu'elle n'avait pas pu être là, alors que j'étais quand même là pour la remplacer. Ouhlala, ça ne m'a pas du tout plu cette histoire ! Heureusement maintenant on n'a plus le droit de faire ça, il y a des lois. Mais quand même avant quand j'y repense, beaucoup de monde faisait ça. Et encore même aujourd'hui ça arrive encore, je le vois à l'émission de Julien Courbet, il y en a encore ! Mais maintenant on peut se défendre. Même si je n'ai pas eu de jeunesse, je suis contente de moi parce que ça a été dur mais j'y suis quand même arrivée. Pour me déplacer j'ai eu une petite voiture sans permis qu'on a trouvée à Mérignac. J'étais partie avec un neveu pour aller la voir. J'ai fait un tour avec et ça allait bien. Mais c'était cher, quatre briques ! Soit 40 000 francs. Je l'ai gardé pendant 14 ans et je n'ai jamais eu d'accident ! Je l'ai donné dans un château avec un grand parc où des enfants handicapés jouent, comme ça ils peuvent s'amuser avec. J'ai toujours la clef, ça ne me sert à rien mais je la garde en souvenir. Je m'en suis toujours plus ou moins sortie dans la vie, alors ça va même si ce n'était pas toujours facile. Je préfère vivre à la ville qu'à la campagne, ici il y a du monde et tout est à côté. J'aurai pu repartir à la campagne mais non je n'ai jamais voulu. Je suis bien ici.

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