« Il faut le voir pour le croire »

Un témoignage de Catherine BRETAGNE,
né(e) le 25 mai 1922
Mémoire recueillie à

Je suis allée à l'école à Irissary car la maison était à la limite d'Osses et d'Irissary mais j'étais beaucoup plus près d'Irissary que Osses. Je connaissais tout le monde dans ce village et je n'allais qu'à Osses uniquement pour aller à la mairie.


Les souvenirs d'école


A l'école j'ai eu une institutrice adorable qui était notre "maman", elle nous a tout appris de "A à Z", elle était vraiment charmante. Elle s'appelait Mme Lafite. Nous avons appris à écrire, à lire et elle nous a accompagnées jusqu'au certificat d'étude. Non seulement ça, mais elle nous a surtout appris la vie et comment se comporter avec les gens. Nous avions d'ailleurs un voisin, qui avait fait la guerre de 14, qu'il fallait saluer tous les jours et être très poli avec lui. L'institutrice nous surveillait de la porte pour voir si nous le faisions correctement et elle savait exactement qui ne le faisait pas, elle savait tous! J'ai gardé un très bon souvenir de mon école. Je parle encore de Mme Lafite aujourd'hui avec mes collègues et je pense que des institutrices comme elle on n'en voit plus. Elle nous a tous appris et j'ai vécu toute ma vie en appliquant ses leçons. J'étais une élève très curieuse et j'aimais beaucoup la géographie et l'histoire, particulièrement lorsque l'on étudiait les colonies françaises, je rêvais d'y aller! Mais notre institutrice nous disait : "Vous les paysannes, vous n'irez pas dans les colonies car seules les filles de gendarmes pourront y aller". J'étais donc très déçu de ma situation de paysanne car je me disais que je ne pourrais jamais aller dans les colonies. Mais par chance, j'ai épousé un gendarme.


A l'école j'y allais à pied et nous avions long à marcher, mais j'avais une tante qui habitait au village et chez qui je mangeais le midi. Je partais donc le matin de chez moi et je rentrais le soir. Avec mes camarades de classe, nous jouions à la corde à sauter, à saute mouton, à la marelle... juste un mur nous séparait de l'école des garçons. Nous étions quand même beaucoup d'élèves dans la même classe car à cette époque il n'y avait pas la pilule donc il y avait ce qu'il y avait. Nous étions des familles nombreuses, chez moi nous étions 7 frères et sœurs et j'étais la seconde. On m'appelait "professeur" parce que les autres n'aimaient pas du tout l'école alors que moi j'aimais ça. J'aurais voulu faire des études mais mon père avait dit : "Tous pareil". Mais je n'ai quand même pas été pareil que les autres car j'ai épousé un gendarme alors que les autres ont tous été travailler à la ferme. Mon frère qui m'appelait "professeur" il n'aimait pas étudier mais il aimait que ce soit moi qui étudie et qui lui raconte et là il retenait. Il disait : "Elle m'a tout apprit". A l'école j'avais de très bonne note et je n'ai jamais été puni, moi. Une fois seulement j'ai eu un coup de livre sur la tête que je ne méritais pas. L'institutrice était en train de nous enseigner une nouvelle chanson et ma copine m'a montré son grain de beauté au milieu des seins. Je me suis mis à rigoler mais l'institutrice croyait que je riais de sa chanson, elle m'a donc mis un coup sur la tête. Je n'étais pas contente alors je me suis dis : "Tout le monde boude ici il n'y a que moi qui ne boude pas", alors j'ai boudé. Mme Lafite l'a remarqué et m'a demandé pourquoi est-ce que je boudais? Je lui ai raconté et elle s'est mise à rire, elle m'a embrassé, m'a passé un gant mouillé sur le visage pour essuyer mes larmes et m'a donné des bonbons. Elle ne voulait surtout pas qu'on sache qu'elle m'avait disputé car elle s'était trompé et que j'étais sa meilleure élève. Je lui ai biensûr pardonné car nous étions très amies. A l'église, je vous dis qu'il fallait bien se tenir aussi car elle avait l'œil. J'en garde un très bon souvenir, elle était formidable et moi je n'en ai pas connu d'autres des comme ça.


Rencontre avec son mari


Après mon certificat d'étude, à 12 13 ans, je suis restée à la maison pour aider à la ferme. Je me chargeais des tâches ménagères car j'aimais ça, la cuisine, la couture, le crochet car je l'avais appris à l'école. Je suis restée à la maison jusqu'à ce que je rencontre mon mari. Je l'ai rencontré chez moi car il avait accompagné le chef de brigade qui était un ami à mon père. Il voulait présenter ce jeune gendarme à mon père. La maison était un vrai restaurant, il fallait toujours faire à manger pour tous les gens qui venaient. Ce jour là j'étais toute seule à la maison avec mon père et il m'a demandé de leur faire une omelette au jambon. "Pourvu que je la réussisse!" je me disais. Je l’avais finalement réussi et mon mari a toujours dit : "C'est l'omelette qui m'a fais tomber amoureux de toi" car je la faisais baveuse, à son goût.


Les voyages sur les îles


Quand on a commencé à se fréquenter, je lui ai donc demandé si nous pourrions aller voir les colonies. Il m'a dit qu'à la fin de la guerre, les gendarmes présents sur les îles devront être remplacés, nous pourrions donc y aller. Un jour nous avons eu la chance de pouvoir partir et de choisir 3 destinations : la Martinique, l'Ile de la réunion et la Nouvelle Calédonie. Nous sommes donc partis pendant 3 ans à la Martinique avec notre fils aîné qui avait 6 ans. Je me suis plu là-bas... Seul mon fils et moi avons pleuré quand nous sommes partis. Mon fils y retourne tous les ans, il est devenu martiniquais de cœur.


Quand nous avons vécu à la Martinique, nous habitions au pied de la montagne Pelé et tout le monde nous demandais si nous n'avions pas peur. Mais nous ne craignions rien et nous aurions été prévenus assez à l'avance en cas de catastrophe. Autrefois les habitants n'ont pas cru les alertes de catastrophes et j'ai pu voir le reste des ruines et un musée à l'effigie de ces accidents. Il faut le voir pour le croire!


Quand nous sommes partis de l'Ile les habitants nous avaient fait une haie d'honneur de chaque côté de la route. Nous n'avons fait que pleurer avec mon fils. Tout me plaisait là-bas, les gens étaient très gentils. Il faisait toujours beau, nous n'avions jamais froid malgré les saisons qui défilaient, nous ne voyons pas la différence de température. Ma fille (son deuxième enfant) avait dit : "Moi je suis comme maman, je ferai en sorte d'être fonctionnaire et j’irai à la réunion".


Après ce séjour de 3 ans, moi je voulais aller à l'Ile de la Réunion. Mais nous n'avions le droit d'aller à l'Ile de la réunion seulement si nous reprenions du service en France où bien il fallait faire 2 séjours au même endroit. Les enfants avaient grandi et ils devaient faire leurs études donc nous avons repris du service en France à St Pe de Bigord à côté de Lourdes. Oh, nous sommes restés 18 mois, juste le temps de faire la demande pour partir à l'Ile de la Réunion. J'ai le goût des îles, on y est tellement bien! Nous sommes donc partis à l'Ile de la Réunion et nous y sommes restés 4 ans pendant lesquels j'ai eu mon troisième enfant. Un garçon que je n'aurais pas voulu car mon mari avait déjà 50 ans et à ce moment là 50 ans c'était vieux. Alors on se demandait comment nous allions faire s’il lui arrivait quelque chose. Enfin nous avons fait notre temps là-bas et nous sommes revenus avec le petit qui avait 3 mois et qui va avoir 50 ans cette année. Vous voyez comme le temps passe vite!


Nous, nous avons bien éduqués nos 3 enfants. L'aîné est expert comptable à la rue Monpesat, ma fille est contrôleur principal des impôts à Paris et notre petit dernier qu'on ne savait comment faire pour l'élever, il est visiteur médical, délégué du personnel et délégué du syndicat. Il est en ce moment en formation à Berlin. Tous mes enfants s'en sont sortis et c'est vrai que mon institutrice m'avait dit : "Toi tu ne manqueras jamais d'argent". Il est vrai que je n'ai jamais manqué d'argent et tous ce qu'elle m'avait dit s'est réalisé! On aurait dit qu'elle était sorcière, oui elle nous étudiait individuellement et elle savait de quoi on était capable. J'ai commencé avec elle et j'ai fini avec elle mes études. C'est aussi le même curé qui m'a fait le catéchisme, la communion, la confirmation et qui m'a mariée, le même curé!

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