« Il faut tenir compte de ce qui se passe, des mentalités et des modes de vie qui changent »

Un témoignage de Père Gaston Fontaine,
né(e) le 12 mars 1926
Mémoire recueillie à

Le temps des études
Je suis né à Albens et je suis resté là-bas jusqu'à l’âge de 12 ans avant de commencer des études secondaires à Rumilly qui se sont terminées à 25 ans, par les études du séminaire - c'est là où on où on forme les prêtres - à Chambéry.
Le temps de la guerre
La guerre a éclaté quand j’avais 14 ans, ça a été le basculement pour moi. J’ai vécu le temps de l’occupation en étant adolescent. Ca a été un énorme bouleversement pour chacun, ça a changé toutes les données de la vie. Enfant, on ne le vit pas tout à fait de la même manière qu'un adulte. On se rend compte du drame, mais sans avoir conscience de toutes les implications que ça va avoir. Le monde a évolué : en 39-40 on n'avait peu d’informations, elles étaient très localisées et passaient soit par les journaux locaux, soit par le bouche-à-oreille. Par exemple dans mon village d’origine il y avait juste une famille qui avait un poste de radio, c’est vous dire! Ce qui explique que l’on n’avait pas conscience de tout ce qui se passait. Notamment, il y a eu une surprise énorme c’est l’effondrement du pays en quatre mois...complètement! Vous imaginez?! En quatre mois ! On est entré en guerre en septembre et pendant l’hiver 39 on a rassemblé l’armée française. On a mobilisé des gens, mon père est parti en guerre alors qu’il avait fait la guerre précédente déjà. Il n’est pas resté longtemps mais il est quand même parti...
Ça a bousculé toutes les manières de vivre : par exemple, les femmes restaient seules à la maison. C’est le système des guerres, il ne faut pas se faire d’illusions! Pendant un certain temps, on nous a fait rêver en nous disant qu’on était paré pour la guerre. Les hommes partaient pensant qu’ils n'en auraient que pour 6 mois avant d'atteindre Berlin. Six mois après, les Allemands étaient là. Alors imaginez ce que ça fait ! En décembre, les gens faisaient sécher leur linge sur la ligne Maginot en toute tranquillité. Un jour, il y a eu une patrouille française qui s’est risquée dans la Sarre, passant la frontière allemande, on en a fait une espèce de grand titre des journaux. C'est comme si l'invasion de l'Allemagne était commencée!
L'image qui me reste de cet effondrement c'est la débâcle de l'armée française. C'est ahurissant de voir une débâcle : des troupes en déroute qui filent en petits groupes sur les routes sans savoir où elles vont. Dans mon bourg d'origine on faisait des barrages avec des bouts de bois pour contrer les chars: vous voyez à quel point c'était dérisoire! Après ça on a eu les Allemands sur le dos, ici on n’a pas connu la pression des allemands de la même façon que dans le nord de la France. (Il y avait la zone libre et la zone occupée)
Il y a eu tout le moment de la Résistance, mais je n'y ai pas trop été mêlé sinon par les contraintes de la vie. On en parlait entre nous, mais comme on voyait les Allemands de loin on n’avait pas la même pression. Par contre, quand les maquis ont pris de la consistance il y a eu beaucoup plus de contrôles qui étaient de plus en plus contraignants surtout vers 42-43.


Après la guerre
Après ça, je suis rentré au séminaire en 45 pour un an et demi. La guerre était finie mais il y avait eu beaucoup de destructions: les trains circulaient mal. Ensuite, à la reconstitution de l'armée je suis parti en Autriche en occupation dans les environ de Kitzbühel, maintenant on y fait des championnats de ski. En arrivant là-bas, on s'est concrètement rendu compte de la casse que pouvait produire la guerre. Par exemple pour se rendre à Kitzbühel on devait passer par l'Allemagne car on ne pouvait pas passer par la Suisse. Il n'y avait plus que des baraquements qui servaient de locaux pour les gares car elles étaient toutes par terre.
Dans les environs d'Innsbruck, dans une zone marécageuse ils avaient empilé tout ce qui avait été détruit par les bombardements : il y avait au moins…50 hectares de véhicules entassés. On voyait des véhicules que les allemands avaient piqués en France.
On était des nouvelles recrues donc ils ne nous en demandaient pas trop mais parfois on avait des contrôles à faire: on se disait que nous on avait lutté contre eux par le maquis alors pourquoi eux n'en feraient-ils pas autant? Il y avait aussi le lien avec les gens du pays, qui étaient terrorisés d'ailleurs. Il y avait une majorité de femmes parce que les hommes étaient prisonniers en Russie ou avaient été tués. On vivait ça comme on pouvait. Quand une armée d'occupation est là, elle joue sa force, qu'on soit français ou allemand c'est pareil. Quand on fait partie d'une unité on est pris là dedans, alors est-ce qu'on joue de la force bêtement ou est-ce qu'on réagit? Quand on nous envoyait perquisitionner quelque part et bien il y avait toujours des camarades qui étaient prêt à cogner avec leur crosse. Alors que j'étais chef de groupe, une fois, j'ai du intervenir auprès de camarades sympathiques mais qui, tout d'un coup, parce qu'ils étaient occupants, se croyaient supérieurs.
Le temps du séminaire
C’est les études qui continuent, l’approfondissement de la foi : d’où ça vient, à partir de quoi, qu’est ce que ça veut dire, comment c’était vécu au cours de l’histoire et comment agir sur le terrain.
Ça à duré jusqu’en 51 et à la fin de ce parcours on est ordonné par l’évêque. Après quoi on se met à la disposition de l’évêque pour les tâches qu’il nous indiquera.
Je suis ensuite resté trois ans à Yenne comme vicaire. Ma tâche principale à été de me préoccuper de l’enfance, d’aider les prêtres sur le terrain, à revoir leur manière de faire vis-à-vis de l’enfance. Une enfance qui est en évolution, celle que j’ai connu ca n’a pas été la votre, ca a été autre chose, un autre environnement !
Puis on m’a demandé de m’occuper des jeunes en milieu rural (années 65-70), la société était déjà en grande mutation. Les jeunes ruraux de l’époque d’avant guerre vivaient encore à l’intérieur de leurs familles. Par exemple, parmi les anciens élèves de ma classe de primaire d’Albens, sur les 20 élèves, seulement 4 dont moi sont partis en études. Tous les autres, à 12 ans, le lendemain de l’obtention du certificat d’étude, ils rentraient dans leurs familles pour arracher les pommes de terre avec leurs parents, ils aidaient leur père maréchal Ferrand et voilà.
Les jeunes des années 65 avaient déjà dépassé ce stade, la majorité partait déjà vers les écoles, soient des écoles professionnelles soit des écoles qui menaient plus loin. Je m’occupais donc d’eux avec mes confrères en essayant de les responsabiliser au maximum : notre tâche n’était donc pas simplement de dire la foi mais aussi de discuter sur leurs réactions. Le souci à été d’amener le plus possible de personne à se responsabiliser quelque soit le type d’activité qu’elle réalise : c’est ça qui fait la personne. Ce n’est pas par ce que quelqu’un est dans une fonction qui, dans la hiérarchie, est considérée comme inférieure, qu'il n’est par responsable de quelque chose et qu’il n’a pas de valeur humaine.
Sept ans plus tard, j’ai vécu, pas moi directement, des choses très dures : c’était la guerre d’Algérie.


La guerre d’Algérie
Il y a eu des jeunes de ces groupes qui étaient pris dans la guerre, qui étaient sur le terrain. Ils ont vécu des choses horribles.
Un jour, j’ai un de ces jeunes qui revient nous trouver, qui était en permission. Alors …il faisait partie d’un commando de choc : un commando de choc c’est un groupe qui part seul à 12 ou 15 sous la direction d’un officier, qui part dans la nature. Alors imaginez ces jeunes qui partent, qu’on balance dans un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ignorent tout à fait bien qu’on claironnait de tous els côtés que l’Algérie c’était la France. Cependant, combien on dit quand ils sont arrivés là bas que ce n’était pas la France. La France elle est là où elle est.
C’est pour dire à quel point les jeunes de cette époque-là ont vécu des choses difficiles. Donc il m’explique qu’un jour ils partent en commando comme ça, il le faisait la nuit. Pourquoi ? Parce que la nuit tombait sur les groupes de fellaghas*. Alors imaginez ça dans l’obscurité totale…sans trop savoir où ils allaient…ils avaient bien des cartes mais…parfois ils se faisaient tirer dessus et l’un ou l’autre était tué et puis c’est tout. Et puis, il me raconte aussi qu’un jour, l’aube commençait à pointer, ils approchent d’une mechta* : ce sont des villages qui sont plus ou moins perchés d’ailleurs et ils entendent des cris de tous les côtés, ils voient des flammes… ils approchent prudemment, ils ne savaient pas de quoi il s’agissait. Ils se sont aperçu qu’il y avait la Légion là déjà, qui s’était fait tirer dessus et donc avait enlevé le village, brulé les maisons enfin …les casbahs. Encadré par des légionnaires, sur la place du village il y avait des cadavres...ils avaient exécuté des gens, comme ça…il y avait même des « bourricots » tués par-dessus.


Les jeunes et l’orientation professionnelle
Il y a donc des générations qui vivent des situations extrêmement dures, difficiles. Ils sont un peu déséquilibrés. Enfin bon c’est pour dire…il y avait ces problèmes mais pas que ça. Il y avait l’orientation professionnelle, et tous les problèmes causés par le déracinement aussi. Maintenant vous êtes habitués à bouger mais à cette époque on bougeait un peu moins. Alors…il fallait se déraciner de son « coin » pour aller ailleurs. Certains ruraux allaient à l’usine, alors qu’ils n’étaient pas habitués à travailler là-bas. Aujourd’hui, les usines se sont perfectionnées, quoiqu’il y ait encore du travail à faire au bout du compte. Donc, ils avaient du mal aussi à rentrer dans le système, dans l’ambiance d’usine…et puis il y a des choses qu’ils ne comprenaient pas. Pourquoi ? Parce que dans le monde rural, on est confronté à sa propre responsabilité, alors que dès que vous aller en usine, vous êtes dépendants.
Je voyais beaucoup de ces jeunes qui souffraient de ça : par exemple en rural, quand les jeunes étaient dans le petit métier d’artisan de leurs parents, quand un travail n’est pas fini à 18h et bien on ne le laisse pas. En usine ou sur un chantier… on arrête, même un peu avant ! Peu importe le reste ! Alors ce faire à ça…il y a beaucoup de ruraux qui n’aiment pas ça. Le travail réalisé, bien fait, c’était une de leur valeur. Mais en même temps il fallait qu’ils comprennent qu’ils étaient dans un autre système !


Aujourd’hui comment voyez-vous la place des jeunes et des personnes âgées dans notre société ?
Vous savez, quand on arrive à la fin de sa vie, on se dit qu'on a essayé de donner ce qu'on a pu, à un moment ou à un autre on a essayé de faire autre chose, peut-être mieux, mais c'est toujours avec le recul, on sait qu'il faut le faire quand même, et puis on voit que ça en vaut la peine. On voit aussi des gens qui on prit leur vie en main, dans des responsabilités importantes.
Aujourd'hui on reçoit une formation, moi à l'époque la formation n'existait qu'à l'état embryonnaire, l'école était loin d'être à la portée de tout le monde donc il fallait que les gens se débrouillent par eux-mêmes avec leurs petits moyens - il y avait des fois des cours complémentaires, des choses comme ça, mais encore fallait-il y aller.
On est sortis de toute une génération qui était marquée par la terre - c'était l'occupation de base pour la génération d'avant vos parents - et pour les jeunes, il n'était pas question d'aller prendre des vacances ou des choses comme ça : quand un garçon arrivait au certificat d'études, le lendemain il fallait qu'il aille arracher des pommes de terre, ou moissonner, des choses comme ça.
Je pense que les jeunes sont encore trop isolés de la société, ils participent peu par eux-mêmes. Il me semble que c'est tout un donné qui vous est offert, et vous allez "gratter là gratter là gratter là", mais en même temps votre personne risque de se calquer là dessus et de ne pas sortir assez. Votre dynamisme risque d'être étouffé par ça, à force d'être dans une société mécanisée et super-conditionnée, qui ne laisse pas la place à l'initiative, et ça c'est dommage parce que chaque personne a sa personnalité propre qu'elle a aussi à faire valoir au service des autres.


Je pense à quelqu'un que j'ai bien connu, que j'ai eu au catéchisme, et qui, il n'y a pas très longtemps, est devenu président national d’une grande banque. C'est un garçon que j'ai toujours apprécié, mais je me dis qu'il a été un peu préfabriqué par le système. Je lui en ai parlé avec lui, et il disait : " le système est bon par lui-même" alors qu'on voit bien toutes les failles qu'il y a. Le système bancaire par exemple, qui prétend avoir la vérité sur tout, alors que quand on voit les résultats des banques en pleine crise, on se pose des questions. Alors voilà, quand je pense à cet homme-là, je me dis que s'il avait été moins dans le système, un peu plus indépendant du système, peut-être qu'il ne serait pas arrivé là où il est arrivé.
Il y a aussi l'aspect mécanique, où on dit : quand vous aurez grimpé tous ces échelons, vous serez arrivé au sommet de la vie. On peut avoir une belle maison, mais si on est isolé derrière des haies parce qu'on a choisi la bonne filière pour se faire du fric et se faire construire une villa, où va-t-on ?


* Diocèse : circonscription de l'Église catholique correspondant en gros à un département et gérée par un évêque
* Paroisse : circonscription de l'Église catholique calquée sur les communes
* Fellaga (ou fellagha) : combattant algérien entré en lutte pour l'indépendance de son pays alors sous domination française
* Mechta : hameau d'Afrique du Nord

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