« … il m’a demandé s’il pouvait me fréquenter ! « 

Un témoignage de ,
Mémoire recueillie à

Les ascenseurs sont en panne…NON ! Après une course folle de deux étages, empruntant couloirs et escaliers, nous sonnons chez Madame Callot. 13h57, ouf ! Notre temps est compté : l’atelier mémoire de Michèle nous attend toutes les trois à 15h tapantes. La belle et fringante madame Callot nous ouvre les portes de son château, ses yeux bleus nous invitant à la suivre… Installées autour de la table et après lui avoir expliqué le pourquoi de notre venue, nous sommes prêtes à toutes les confessions de notre hôte. PANIQUE A BORD ! Le dictaphone a rendu l’âme ! Elodie se rue hors de la demeure et effectue le record du monde de rapidité d’aller-retour vers le bureau de Michèle, et revient triomphante avec un appareil en état de marche. 14h08 l’interview peut commencer…top départ !
- Vous venez de Paris ?
Oui ! Je suis parisienne. Cela ne me donne rien du tout ! Je suis parisienne, c’est tout. Oui, alors donc vous voulez savoir par exemple ce que j’ai subi.
- Comme vous voulez, si vous voulez nous le raconter oui bien sûr ça nous intéresse, c’est vous qui choisissez ce que vous voulez raconter.
Ça ne me dérange pas, mais vous allez peut-être être surprises et me prendre pour une menteuse, mais je ne suis pas menteuse du tout. J’ai supporté le bombardement de Billancourt, Boulogne Billancourt.
- C’était en … ?
1942. Mars 42. Dans la nuit du 3 au 4 mars. Je n’ai pas oublié.
- Très bonne mémoire !
Dans la nuit du 3 au 4 mars, on ne s’attendait pas à ça …je n’étais pas très solide à ce moment-là, j’étais partie chez ma grand-mère. Je suis revenue le lundi pour être sous le bombardement, j’aurais mieux fait de rester chez ma grand-mère qui était en Seine-et-Marne, à 65 km de Paris. Ca a commencé à neuf heures moins le quart, à la sortie des ouvriers de chez Renault, parce que Renault c’était Renault, très étendu, je ne sais pas ce qui il y a à la place. Renault avait la superficie de la ville de Chartres. C’est très important. C’était ! Parce que maintenant c’est dispersé tout ça. Et alors, le bombardement a commencé à neuf heures moins le quart, et il a duré jusqu’à minuit passé, et vous savez c’est très long quand vous entendez « tzzzzzzzzzzouuuuuh BOUM », on dit « Merci mon Dieu ce n’était pas pour moi ».
- Toute la journée alors ?
Ah non !
- Ah, 20h45 !
Juste à la sortie de chez Renault parce qu’ils travaillaient déjà par équipes. Enfin ça tournait toujours. Il y avait des ouvriers, je me souviens, qui sortaient à neuf heures moins le quart pour prendre le métro. Quand beaucoup ont voulu partir, ils ne pouvaient pas, enfin ceux qui étaient déjà partis, ils ont eu bien de la chance. Ca a canardé, jusqu’à minuit passée, et j’ai vu des choses… Parce que c’était la première fois qu’ils employaient des bombes soufflantes, aspirantes-soufflantes, il y a des gens qui étaient sur le pont de Sèvre …sur la Seine là…, il y a des gens qui ont été aspirés et qui sont tombés dans l’eau, et qui se sont noyés. Ah c’est difficile à imaginer, très difficile à imaginer. Et quand ça a été fini bien sûr, avec ma mère on est descendues à la cave, mon père était resté au magasin parce qu’il faisait les comptes, il n’est pas descendu. Et il a vu, vous allez peut-être pas me croire, mais il a vu des œufs s’envoler, parce qu’on avait une arrière-boutique, comme beaucoup de commerçants, et on habitait dans l’immeuble et quand mon père a vu les œufs, il était tout étonné, vous vous rendez compte ? Les œufs ne se sont pas cassés en retombant. On sentait quelque chose qui nous aspirait, enfin c’est difficile à croire. On avait l’impression qu’on avait les membres qui allaient s’arracher. Et tout de suite après ce bombardement, je ne sais pas qui c’est qui s’est occupé de ça, mais ils ont décrété qu’ils n’emploieraient plus ces bombes là. Alors j’ai vu, avec ma petite amie, j’avais une petite amie dans l’immeuble, qui devait avoir 1 an peut-être de plus que moi, et, on est allées faire un tour. On n’avait plus de vitre aux fenêtres, tout était parti, forcément, aspiré… Et puis…j’ai vu des choses extraordinaires, et j’ai vu l’engrenage en bronze grand comme ça qui est venu par la voie des airs, qui venait de chez Renault, et on avait une terrasse comme toit, et c’est la terrasse qui l’a arrêté, il est tombé dans la cour, et bon il a fait des dégâts. Ah, alors là le plus fort ! Dans une rue, la rue de Billancourt, il y avait un petit hôtel, qui devait faire à peu près 3 ou 4 étages, c’est tout, et quand on passait, comme c’était aspirant et puis ça refoulait, j’ai vu une fenêtre…pas une fenêtre, un mur qui était ouvert à la hauteur du 3ème. Le mur s’est ouvert le long de la fenêtre, très près de la fenêtre, et ça a aspiré le double rideau, alors le mur s’est refermé, le double rideau était dehors. Je peux vous dire que ça fait un drôle d’effet !
Vous aviez quel âge à cette époque là ?
18 ans. Oui, je venais d’avoir mes 18 ans (silence). Et ça m’a marqué… Deux ans avant, j’avais fait l’exode, parce qu’on a eu l’exode aussi, et comme les gens faisaient courir des bruits que les allemands c’était des monstres… Alors on a fui. On a fui de Seine et Marne parce qu’on était partis chez ma grand-mère à la campagne. On a été obligés de partir, enfin « obligés »… on aurait pu rester. D’ailleurs moi il y avait une voix qui me disait à l’intérieur « Retourne ! Retourne ! Retourne ! », et qu’est-ce que j’ai regretté de pas avoir écouté cette voix.
De retourner où ?
Chez ma grand-mère. Pour retourner… pour ne pas être sur la route… Alors donc on a fait l’exode, ça n’a pas été drôle non plus là de faire l’exode, subir les mitraillages sur la route, coucher par terre.
C’était quoi faire l’exode ?
Bah faire l’exode c’était fuir Paris, fuir tout ça. Et puis, ils allaient à une vitesse épouvantable, ils sont rentrés chez nous comme dans du beurre ce n’est pas compliqué, du beurre qui fondait en plus ! Puis j’ai vu encore d’autres choses… Les plaques d’égouts étaient grillées, des choses à peine croyables.
A cause de la bombe toujours?
Bah toujours à cause des bombes qui produisaient une déflagration terrible. Il y a eu près de 1000 morts. Cette année là, je me suis mariée justement cette année là.
Vous avez pu vous marier pendant la guerre ?! Ca ne devait pas être facile.
Ah alors là c’était encore autre chose !! C’est toute une histoire ! Mes parents m’ont dit « bon puisque tu veux te marier, occupe toi de tes papiers ». On dépendait de la Kommandantur de Montrouge, alors comme ce n’est pas loin de Billancourt, c’e n’est pas très très loin, je suis allée à la Kommandantur de Montrouge et là j’ai été refusée, refoulée. J’ai raconté des mensonges parce qu’en fait mon mari ne pouvait pas rentrer en zone occupée parce qu’il s’était évadé de prison en Allemagne. Alors il restait en zone libre.
Il s’est évadé de prison en Allemagne, et il s’est refugié où ?
Bah il s’est refugié…il ne s’est pas refugié ! Il a pris la clé des champs, et donc il a fallu qu’il saute un mur, un je me demande comment il a fait. Et ils avaient la forêt noire à côté, ils sont rentrés dedans…ils étaient trois ou quatre, ils sont partis ensemble, en général ils ne partent pas tout seul, oui bon enfin bref. Ils ont réussi à gagner là…bon parce qu’il s’était déjà évadés avant, mais il avait été repris. Il a eu le droit à deux mois de forteresse avec une soupe chaude tous les deux jours, et une planche et pas de couverture. Donc il avait maigri de 20kg, alors fallait qu’il attende d’être remis… Parce que mon mari était grand et fort. Et quand il est sorti…
Il a été en zone libre…
Mais non ! Non non non ! Mais quand il est sorti de la forteresse en Allemagne, il était sur Stuttgart. Ce n’est pas trop loin de la forêt noire. Comme il avait maigri de 20kg, un garçon de 26 ans maigrir de 20kg, heureusement qu’il était fort. Et bien ils l’ont mis aux cuisines, ils ne pouvaient pas mieux faire ! Parce que mis aux cuisines il s’est requinqué, et une fois qu’il s’est senti mieux enfin bref il s’est débrouillé pour se ré-évader……alors on l’a placé chez un maréchal-ferrant ! Le monsieur l’a fait taper sur l’enclume, il a fait exprès de taper à côté. Oh il a dit que le français était pas bon, bon enfin bref il est resté deux jours et au bout du troisième jour et il a dit qu’il avait mal au ventre, et qu’il fallait qu’on le laisse aller aux waters, alors bon bah il l’a laissé aller aux waters. Et hop, il est parti, enfin toujours est-il qu’il a réussi à s’évader. Mais quand il est arrivé à la frontière suisse, fallait qu’il fasse attention, et quand ils ont été vus par les allemands, par les deux allemands qui étaient de garde, ils ont tirés dessus. Il y en a qui avait une valise, ils étaient que deux parce qu’ils s’étaient perdus dans la forêt, et il y en a un qui avait une valise et elle a été percée par les balles. Et mon mari m’a dit « dans ces cas-là on est prêt à tuer quand on sent qu’on va être pris » et alors ils ont aperçu un képi, heureusement que c’était un garde-forestier en Suisse, il leur a dit « Ne vous inquiétez pas messieurs vous êtes en Suisse » donc intouchables, et il leur a donné du café au lait, enfin bref il les a gâtés un peu, ils avaient faim. Alors il est descendu jusqu’à Marignan, et c’est moi qui suit allée jusqu’à Marignane avec mes parents. J’ai réussi à avoir un….oh encore toute une histoire ! J’ai réussi à avoir un laissez-passer, j’ai jamais compris pourquoi.
Pour passer de la zone occupée à la zone libre ?
Oui. Mes parents ont eu un laissez-passer. Pourtant mon père était très jeune, on avait 21 ans de différence. J’avais 20 ans, mon père avait donc 41 ans, il n’était plus mobilisable parce que la guerre était finie pour eux. Et puis je suis allée voir… Ma mère m’avait dit « occupe-toi d’avoir tes papiers », ils savaient bien qu’ils ne pouvaient pas fuir. Je suis allée à la Kommendantur de Montrouge, c’est tellement vieux tout ça, je me remémore. Et à la Kommandantur de Montrouge j’ai été refoulée une fois, ça n’allait pas. J’ai raconté qu’il était… Je sais plus ce que j’ai raconté…que c’était Air France qui l’avait redemandé, enfin bref, ça n’a pas marché ! Et puis, j’ai dit « je vais attendre », et j’ai attendu quelques temps, oh pas tellement longtemps, et je suis retournée à Montrouge. Il y avait une grande table en travers comme ça, et y avait 2 ou 3 filles, et il y avait une file à chaque fille, et c’était les femmes là. Elle me dit « qu’est-ce que font vos parents ? », et bah je dis « mes parents sont commerçants », elle me dit « dans quel commerce ? », enfin mais bon, je lui explique, elle me dit « Ecoutez, si vous pouvez m’avoir des… » Elle me dit « c’est vous qui avez l’air d’une allemande, et moi j’ai du sang français dans les veines, j’ai un grand père qu’est français » (rires). Une belle fille, très belle fille ! Alors, elle me dit « si vous pouvez m’avoir des ceintures de flanelle ». (Se rendant compte de notre mine déconfite face à ce terme inconnu pour nous, jeunes et frêles volontaires d’Uniscité, elle a la gentillesse de nous expliquer la chose.) Vous vous n’avez pas connu ça, mais les maçons, dans le temps, portaient des ceintures de flanelle qui étaient hautes comme ça, et ceux qui posaient les pavés et tout ça là, ils avaient des ceintures de flanelle, haute comme ça, qui étaient rouge en principe, elles étaient souvent rouges, ou d’une autre couleur. (Aaaahh c’était donc ça ! Merci madame Callot pour le bouillon de culture !) Alors elle dit « Parce que mon père il fait des maux de reins à tout moment, et il est très fragile des reins » Bah j’ai dit « Ecoutez je vais voir », et puis elle voulait des pelotes de laine pour se tricoter des chaussettes, parce qu’ils n’avaient pas tout ça eux. Alors j’arrive chez mes parents, je dis à ma mère bah écoute elle me demande si on peut lui fournir des ceintures de flanelle ». Maman me dit « Mais ce sont des Rossignols ça !! Ça se vend plus !! » Elle me dit « bah je vais t’en donner ». Elle en avait dans les soubassements qu’attendaient là quoi. Et puis des pelotes de laine aussi. J’ai porté, elle a payé, et…Parce qu’elle m’avait dit « Si vous pouvez m’avoir ça, je me fais fort de vous avoir un laissez-passer pour vos parents. Alors…parce qu’elle me dit « je suis très bien avec le commandant de la place ». Bon. Alors elle m’a donc payée. Et elle m’a donné un laissez-passer à moi, pour mon frère qui avait 15 ans, ma mère, et mon père, qu’avait 41 ans, et pour qu’ils ne laissent pas repartir des hommes, parce qu’ils ne laissaient pas repartir des hommes hein, même 15 ans ils ne laissaient pas repartir. Enfin j’ai rien compris, tout ce que je sais, c’est que je suis descendue à Marignane avec mes parents.
Comment vous vous êtes rencontrés avec votre mari ?
Ah parce que j’ai un oncle qui était à Air France, et il avait sa maison au Bourget, et j’allais souvent chez lui. J’aimais beaucoup ma tante, mais c’était lui qui était mon oncle, et bon j’aimais beaucoup ma tante, elle était très très gaie. Pour une gamine de 14-15 ans, on est content. J’allais très souvent chez eux, et ça me faisait traverser tout Paris en métro, ce qui n’a rien d’agréable, de faire le rat ! (rires) Bon, et alors donc ma tante se servait chez une crémière, juste en face l’aéroport du Bourget, et cette crémière, elle avait un fils !
D’accord !! (Mortes de rire, nous partageons toutes les trois un moment complice : l’amour n’a pas d’époque !)
Elle avait un fils, et puis bon il s’est trouvé que un jour que j’y allais le jeudi parce que j’allais encore à l’école, à 15 ans, j’y allais le jeudi, oui parce que c’était le jeudi à l’époque notre jour de repos. Je m’arrangeais dans mes affaires, dans ce que j’avais à faire, et puis un bon jour je l’ai rencontré parce qu’il était en permission, on s’est dit bonjour, puisque ma tante parlait à la crémière, et puis, je ne sais pas, quelque chose me disait, je me suis dit « mais après tout, c’est peut-être celui-là », et j’avais 15 ans et demi. Oh c’était un très beau garçon ! (silence nostalgique)
D’accord. Et donc après ?
Alors donc il était venu, comme on faisait avant, il est venu avec sa mère, sa mère est venue présenter son fils, pour demander à mes parents s’il pouvait me fréquenter, mais enfin 2 ans après !
Deux ans après ?!!!
Je ne l’avais pas revu, non je ne l’avais pas revu. Non je ne suis pas sortie avec lui.
Ah pendant deux ans vous ne vous êtes pas revus alors ? (deux ans…une éternité pour nous, la génération internet-sms-facebook où tout va si vite…)
Non, mais j’y ai toujours pensé !
Et lui aussi ?!
Oh sans doute ! Bah la preuve….
C’est incroyable !
Un jour que je suis allée au Bourget, il m’a demandé s’il pouvait me fréquenter, alors c’est comme ça, mais j’ai rien dit à mes parents, parce que je n’osais pas ! (rires) Et puis, ma tante a prévenu ma mère. Elle avait prévenu ma mère qu’il allait venir acheter quelque chose. Il y avait un rayon pour femmes, et un rayon pour hommes : la chemiserie, et tout ce qui concerne les dessous des hommes. Et voilà qu’il vient, je m’attendais pas à ça. Il vient et il demande une cravate. Je lui ai vendu une très belle cravate en soie naturelle. Une fois qu’il a été parti, maman me dit « Mais, ce n’est pas le fils de la crémière ? », parce qu’elle ne le connaissait pas, mais quand on l’avait vu une fois, on l’oubliait pas !! Et j’ai répondu « bah, il lui ressemble… » ! (rire général) Je n’osais pas dire que c’était lui !
D’accord, et donc après sa mère est venue…
Sa mère est venue tout de suite, et puis voilà, c’était en 1939.
Ok, après vous vous êtes fréquentés, et vous vous êtes mariés.
Oui oui, et alors je me suis mariée, mais pas tout de suite parce qu’il y a eu la guerre qui a éclaté le 30 août 1939, et il a été fait prisonnier en juin 1940. Ca a été long, ça a été très dur.
Vous aviez des nouvelles quand même, par courrier, par lettres ?
Ah oui, mais c’était des petites cartes, parce que vous ne pouviez pas mettre ce que vous vouliez, fallait faire attention. Ah oui. Il y avait des cartes interzones je crois qu’on appelait ça. Oh on a eu beaucoup de misère. Beaucoup, beaucoup, beaucoup.
Vous avez eu des enfants ?
J’ai eu des jumeaux, une fille et un garçon. J’ai toujours mon fils, mais hélas, j’ai perdu ma fille en 2009, d’une rupture d’anévrisme au cerveau, à vingt mois de la retraite. Autrement je ne serais pas ici. Regardez, elle est là (elle nous montre une photo).
Elle est belle ! Je l’avais vue quand j’étais venue avec la lingère, Régine.
C’était mes jumeaux, et ils étaient beaux, ce n’est pas parce que c’est mes enfants, vraiment ils étaient beaux. Mon fils est venu me voir hier, il a 65 ans maintenant.
Comment ça se fait que vous soyez dans une maison de retraite à Nantes alors que vous êtes parisienne ?
Parce que, voilà, il faut que j’explique, on est parti en retraite en Ile-et-Vilaine, parce que mon mari pouvait plus supporter la vie de Paris. On ne voulait pas rester sur Paris, alors comme il s’était évadé, il avait droit de partir à 60 ans, et la sécurité sociale voulait lui faire sauter 10 ans, alors on a retardé, il est parti qu’à 62 parce qu’il voulait être sûr de ce qu’il allait toucher. Donc on a fait construire une maison à 90 km d’ici, du côté de la Gacilly, parce qu’on avait été en vacances là à la campagne, on avait été très bien accueillis par les gens tous les gens du petit bourg. On a dit « bon bah on va aller là tiens », puis mon mari il a eu que 5 ans de retraite, il est mort lui aussi d’une rupture d’anévrisme, mais ici (elle nous désigne sa poitrine). Il a eu que 5 ans de retraite, alors moi je me suis retrouvée toute seule sur une… Bien sûr il a eu un pressentiment, ce n’est pas possible, parce que 15 jours avant il rentre dans la maison un matin et il me dit « tu sais, je suis en train de réfléchir », bon on avait beaucoup de terrain, « si on ne ferait pas bien de construire une petite maison à côté parce que si je viens à disparaître… » et j’ai dit « bah non quand même, parce que de la construction j’en ai jusqu’ici !! » (signe de ras-le-bol) Il me dit « oui t’as raison quand même, on va pas encore construire autre chose » Et puis j’ai dit « Bah écoute si jamais ça arrive, on sera bien obligé de faire face ». Il a donc eu surement un pressentiment, moi je crois. Et puis il est décédé comme ça en deux minutes pas plus, comme Catherine ma fille, même pas, elle même pas. Et puis bon je me suis retrouvée toute seule. Et puis d’abord on était un couple qui s’entendait très très bien. Il allait avoir 68 ans, mais il était très athlétique.
Et donc vous êtes arrivée à la Madeleine ?
Alors donc… non, ce n’est pas comme ça ! Alors quand j’ai vu ça j’ai voulu vendre ma maison, et ma maison à l’époque on n’arrivait pas à la vendre. Très dur de vendre pendant un moment. J’ai vendu à perte d’ailleurs, et puis j’avais un terrain que j’ai réussi à vendre, mais là le terrain c’était moins difficile. Et comme mon fils avait une affaire à Nantes, parce qu’il a été muté de Paris à Nantes avec son salaire. Parce qu’à l’époque le salaire n’était pas le même qu’à Nantes…non qu’à Paris. Et puis après au bout de plusieurs années, d’abord il a fait qu’un employeur, il n’en a pas fait trente-six il n’en a fait qu’un, comme il était bien considéré, sérieux et tout, sa maison a acheté quelque chose à Nantes et ils l’ont envoyé pas comme directeur si vous voulez, mais il était cadre. Et donc il est resté là, pas très très longtemps, peut-être quand même vingt-cinq ou trente ans, oh oui trente ans c’est bien possible. Et puis il y a eu une opportunité à prendre, il l’a prise parce que sa maison voulait pas la prendre, il s’est installé à Mauve. Ca s’appelle Ouest Polissage sa maison, et puis il est resté là je ne sais pas moi peut-être douze ou treize ans. Et puis il a vendu, il a très bien vendu son affaire, c’était en plein…ça marchait très bien. Bah voilà il était cadre, et patron, il a une bonne retraite, une très bonne retraite. Alors moi j’ai dit, puisque j’étais à 90km d’ici, j’ai dit « je vais vendre », j’ai donc réussi quand même à vendre parce que déjà on avait une maison qui était quand même bien, c’était de plain-pied. Et puis je suis venue, j’ai habité Nantes, rue des Chalâtres si vous connaissez.
Euh non, c’est vers où ?
Du côté du rond-point de Paris. Ca donne sur le boulevard…
Rue des Chalâtres ?
Oui
Ca donne sur le boulevard du Général Buat ?
C’est-à-dire que ce n’est pas par la rue du Général Buat, c’est la première à gauche quand vous tournez le dos à Jules Verne.
Non la deuxième je crois, parce que y’en a une qui va vers le poste de police.
Oui vous avez raison ! Y’en a une qui va vers le poste de police, donc c’est la deuxième. Et donc j’habitais à côté de la place Victor Richard, le plus grand immeuble. J’avais un très bel appartement. Et puis donc j’ai eu des ennuis avec ma jambe, j’ai été opéré l’année dernière, maintenant j’ai la jambe droite sinon j’avais la jambe qui fichait le camp à droite. Je suis arrivée ici, même que je pouvais plus marcher. J’ai bien été obligé de me faire opérer. Et puis voilà.
Et vous êtes entrée en maison de retraite parce que ça devenait trop difficile ?
Ah bah les enfants m’ont mis, ce n’est pas que ça me plaisait. Je suis venue ici à reculons ! Ah oui oui ! Et puis bon on se fait à tout, on se fait à tout…
Et puis y’a les animations de Michèle ! Y’a les ateliers mémoires.
Ah bah ça l’atelier mémoire ça me va, j’aime bien ! Mais les Blouses Roses ça ne me convient pas. De toutes façons je lis beaucoup, je couds, je trouve toujours un point à faire. Alors euh…enfin…de toute façon je suis sur la fin maintenant…
Oh…
Ah bah si 88 !
Ah vous ne les faites pas !
Tout le monde me dit ça que je les fais pas, mais je les ai. 88 ans. Voilà.
Et vous avez exercé quel métier ?
Oui quand j’ai eu élevé mes enfants, quand ils ont eu environ 15 ans, j’ai commencé par aller avenue d’Orléans à Paris, comme vendeuse en extra. Alors j’étais très bien payée, je suis restée un petit moment comme ça. Par contre j’étais prise tous les samedis, et mon mari ne travaillait pas les samedis. Donc tant que mon fils il n’était pas marié, bon bah ils se débrouillaient tous les deux, ils s’arrangeaient tous les deux. Mais le jour où il a été marié, il m’a dit « bah moi je m’ennuie » Et bah j’ai dit « tu ne vas pas t’ennuyer longtemps, parce que je vais voir autrement ». Et justement à côté de chez nous il y avait une filiale Hachette qui embauchait. Et j’ai dit « je vais aller voir », je suis allée voir, j’ai été prise et on m’a mis au service courrier. Et là j’étais tout à fait dans mon élément, et je suis restée 10 ans là. Ca s’appelle « Le Livre de Paris », mais c’est une filiale Hachette qui faisait de la vente par correspondance. Alors je me suis bien plu, et je ne travaillais qu’à mi-temps, mon mari ne voyait même pas que je travaillais. Il partait à 6h du matin et il rentrait le soir à 7h, j’étais rentrée, je travaillais de 1h à 5h. Alors mais je faisais autre chose en plus : les vêtements à ma mère, les vêtements à moi et les vêtements de mes enfants. Enfin surtout à Catherine, à mon fils aussi je lui ai fait pas mal de petites choses. J’étais couturière, mais chez moi, je n’ai pas travaillé chez les autres. Enfin des fois je travaillais également pour ma cousine.
Ah oui du bouche-à-oreille.
Oui, euh mais autrement je n’ai pas travaillé. Mon mari a toujours préféré que je m’occupe des enfants, plutôt que de les laisser traîner dans la rue, parce que ça s’est toujours fait, il y a des gens qui ne s’occupent pas beaucoup de leurs enfants. D’abord il a bien fallu que je fasse ça. Parce que mon fils faisait 1kg700 et 42 cm et Catherine faisait 1kg400 et 39 cm, ils sont venus à 7 mois, c’était des prématurés. Et ils ont poussé comme des cham-pi-gnons ! (rires) Seulement c’était la guerre, je suis sortie de Baudeloque Port-Royal, on a subi encore un bombardement… Enfin bref on en a vu de toutes les couleurs hein, et il y a bien des choses que je me souviens plus.
Une vie bien remplie quand même, avec des bons souvenirs…
Oui ah bah il y a des bons souvenirs, heureusement ! Heureusement qu’il y a des bons souvenirs, c’est sur. (silence) Ces bon-sangs d’allemands, parce que ce sont les anglais, ce ne sont pas les allemands qui ont bombardé Boulogne-Billancourt, puisqu’ils étaient chez Renault, justement c’étaient eux qui faisaient marcher l’usine. Mais ce sont les anglais, les américains qui sont venus nous bombarder à Billancourt, parce qu’ils faisaient les chars même à Boulogne-Billancourt. Et les Allemands se sont fait avoir bêtement, parce qu’ils sont allés bombarder en Angleterre, et ils ont profité, ils avaient calculé ça, les anglais ont profité de ça pour suivre les allemands au retour. Ils les ont suivis, et ils sont arrivés avec eux sur la base de Villacoublay, qui est à côté de Sèvres tout ça. Et c’est comme ça qu’ils sont arrivés, ils les ont pas entendu, ils ont cru que c’étaient les allemands qui revenaient, mais derrière il y avait les anglais qui sont venus bombardés. C’est comme ça que ça s’est fait.
D’accord. Et bah on apprend de ces choses !
Enfin voilà. Oh j’en aurais bien d’autres des choses à raconter.
Mais c’est hyper intéressant, c’est agréable …
Bah c’est des histoires vraies, véridiques, moi j’ai vu des gens se battre pour du pain vous m’entendez ! Pendant l’exode, quand on a fait l’exode, qu’on est parti avec nos bicyclettes, et on a atterri 45km en-dessous Orléans. Alors là ça été une tragédie, une comédie, une comédie et tragédie ! Il y avait les deux ! Non parce que vraiment… On a vu des choses vraiment pas ordinaire. On a été pris des petites en route, on est arrivé 45km en-dessous d’Orléans avec nos bicyclettes. Et là voilà comment, enfin c’est vraiment extraordinaire, on apprend que le 6ème génie était…à Ligny le Ribault.
C’est quoi le 6ème génie ?
C’est le génie de l’armée, et mon père était au 6ème génie, alors maman s’est précipitée pour aller demander, aller voir, enfin on lui a dit les 6ème génie étaient au château, un petit château qui était dans les bois. Maman y est allée, et elle a demandé, y’avait plus que 2 militaires, et elle a demandé si on ne pouvait pas nous emmener, parce que mon père est au 6ème génie, on s’est dit on va peut-être le retrouver par-là. Et effectivement ils ont bien voulu nous monter, mais voilà qu’ils ne voulaient pas emporter nos bicyclettes et tout ça, alors on a dit non on se sépare pas de nos bicyclettes et du peu de bagages qu’on avait. Bon enfin ils nous ont pris, et on a crevé 13 fois pour aller jusqu’à Bordeaux ! (rires) Et on s’est arrêté à Leblanc, oui ils ont été réquisitionnés à Leblanc, on a eu peur, on les voyait pas revenir, et on a été bombardé à Leblanc. Ils ont été obligés d’aller transporter des blessés à Châteauroux, oui à Châteauroux, et là il y a une petite fille qui a eu les jambes coupées, je me rappelle de ça. Moi j’ai déchiré ma robe pendant le bombardement, c’est instinctif, je me suis fourrée sous la camionnette, parce qu’on a peur, et en sortant je me suis déchiré ma robe, j’ai fait un accroc grand, mais grand ! Grand comme ça (elle nous montre la taille de l’accroc) Bon bah là je me suis baladé, je n’avais pas autre chose, je me suis baladé avec ma robe. En plus de ça, tenez-vous bien, j’avais mes règles.
Oh là là !..
Et puis je perdais beaucoup. Aucune serviette.
La catastrophe !
Catastrophe vous l’avez dit. Je rentrais dans les maisons qui étaient vides, qui avaient été vidées par les occupants, et je cherchais des chiffons. (rires) Ah on rit après, mais sur le coup… Et alors on est arrivé à Bordeaux dans un état épouvantable par la poussière de la route, on était monté derrière des camionnettes. Mon père était là justement, il en revenait pas de nous voir. Impossible de trouver à coucher, mon père a dit « tant pis, j’enfreins le règlement, vous venez avec moi ». Ils avaient réquisitionné un grand garage à Bordeaux, et on a été avec lui et on a couché avec les soldats ! (rires) Comme ça, parce qu’on n’avait pas trouvé. Alors si, il y a des sœurs qui voulaient bien me prendre moi et ma mère, et puis nous, enfin je dis nous parce que j’avais ma future belle-mère avec nous, qui était venue nous rejoindre mais elles ne voulaient pas de mon frère qui avait 13 ans. Oh ! Maman était en colère tout de même, il n’allait pas les violer non ! (rires) Et donc on est resté à Bordeaux quelques jours, et j’ai vu les allemands rentrer dans Bordeaux par le pont de pierres. J’ai vu les allemands rentrer dans Bordeaux, et j’ai été époustouflée parce que il y en a qui leur ont donné des fleurs. J’ai vu, des mes yeux vus ! Et nous on est parti, on a été à Montauban, on a échoué là. Bon, j’y serais encore dans une heure.
D’accord, on va arrêter là. On pourrait en faire un film !
Une fois que c’est passé, c’est passé. Mais n’empêche qu’on a été pendant plus d’un mois et demi à rester à Montauban, on ne pouvait pas remonter, y’avait pas un train, rien.
Vous vous êtes mariée pendant la guerre, et vous avez eu vos enfants pendant la guerre !
Oui ! Pendant la guerre ! Mariée en 42, et les enfants en 44. Ah bah vous savez c’est dur. Bon, une fois que c’est passé, c’est passé. On y pense plus. Mais quand on se remémore tout ça…
C’est un truc de fou…(silence). Merci beaucoup en tout cas


Merci madame Callot d’avoir partagé avec nous ces moments de votre vie, drôles, émouvants et remplis de rebondissements. Nous repartons de chez vous avec des images plein la tête, et beaucoup moins vite que lorsque nous sommes arrivées… Nous avons du mal à retourner en 2010. L’Histoire on l’a apprise à l’école, mais rien ne vaut le témoignage de ceux qui l’ont vécue et les anecdotes, parfois croustillantes, qui vont avec. Et maintenant atelier mémoire et nouveaux fous-rires en perspective…

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