Infirmière à l’hôpital en 1941

Un témoignage de Marie-thérèse Richard,
né(e) le 18 avril 1920
Mémoire recueillie à

RICHARD Marie-Thérèse : Quand j’étais jeune c’était dur, comme il y avait mon père, ma mère était décédée mais il y avait mon père, et c’était « boulot boulot ». Il ne fallait pas aller courir le dimanche, il fallait ne pas sortir avec un jeune homme. Il n’y avait que le boulot qui comptait. Tout de suite après la mort de ma mère, parce que mon père il savait pas quoi faire de nous, donc on y est allé toutes les deux, ma sœur avait quatre ans à l’époque et moi j’en avais trois. Qu’est ce vous vouliez qu’il fasse avec deux gamines ? Si ça avait été ma mère elle nous aurait gardées. Mais mon père était agriculteur alors il travaillait seul mais avec sa femme parce qu’il s’était remarié, il a eu un fils avec la seconde femme, il est vivant, il habite à St Alban-Leysse.


Volontaires : Ah d’accord, et vous votre maman elle avait accouché à la maison ?
RICHARD Marie-Thérèse : Ben oui, vous savez à l’époque les femmes elles accouchaient à la maison ça se faisait comme ça. Moi mon gamin, je l’ai accouché à la maison. Je me vois encore les cuisses écartées. Je n’étais pas toute seule il y avait un docteur et une sage femme. Ça se faisait sans piqure mais ça c’est très bien passé, j’avais l’habitude avec l’hôpital quand même.


V : Ah oui c’est vrai que vous avez travaillé à l’hôpital en tant qu’infirmière et dans presque tous les services.
R : Oui, la maternité par contre je n’ai pas fait. La maternité et les personnes âgées qu’ils y avaient au-dessous, à la place de l’hôpital maintenant. L’hôpital de maintenant il avait été démoli, enfin les petits pavillons parce que c’était des petits pavillons, ça a tout été démoli pour reconstruire l’hôpital. Alors après on prenait tout à l’hôpital, hommes, femmes ce n’était pas séparé comme avant. Avant on ne mélangeait pas les hommes avec les femmes, il y avait des nonnes, il fallait faire attention. Si elles étaient parties avec un gosse ça aurait été un drame ! (rires)
Je me souviens, j’avais 20 ans quand je me suis mariée, donc 21 ans par-là je suis entrée à l’hôpital et jusqu’à ma retraite ! Parce que je suis rentrée à l’hôpital après il y a eu des examens, donc j’ai acheté des livres et puis j’ai travaillé, j’ai potassé, j’ai dit si je le réussi, je le réussi. J’avais une collègue qui m’a dit, achète ça et tu verras tu réviseras bien et je l’ai fait et puis finalement je l’ai eu !


V : Et quelles sont les grandes évolutions que vous avez pu constater en travaillant 40 ans à l’hôpital ?
R : Oh beaucoup de choses quand même, les sœurs c’était plus elles qui commandaient c’était les toubibs avec les civils un petit peu, les sœurs étaient mises de côté, elles restaient dans le service parce que c’était… comment dire…. un régiment à part (rires).
Ils ont achetés, aussi, les instruments plus perfectionnés qui manquaient, parce que c’était ça qui manquait : l’argent.


V : Vous me disiez qu’il y avait des maladies à l’époque et qu’on ne voit plus maintenant, comme la polio ?
R : Oui ben la polio, j’en ai soigné beaucoup ! J’en ai appris à faire marcher beaucoup ! Je vous ai bien dit qu’ils reviennent me voir encore maintenant certains ! Ah oui c’est eux qui me téléphonent, ce n’est pas moi ! Ils aimaient travailler avec moi, ils aimaient être avec moi, ils trouvaient qu’ils travaillaient mieux, qu’ils récupéraient mieux avec moi qu’avec les autres !


V : D’accord et quel aspect de votre métier vous aimiez le plus ?
R : Oh ben tout, j’ai tout fait ! J’ai donné la tétée ! Oh riez pas, pas les miens ! (rires) Mais j’avais des petits enfants, des bébés quoi surtout quand ils étaient malades, qu’ils avaient des choses infectieuses.


V : On disait tout à l’heure que vous aviez accouché toute seule, et quelles sont les autres changements majeurs que vous avez pu constater concernant la vie des femmes et leur rôle ? Par exemple quand vous n’aviez pas le lave-linge…
R : À Cognin il n’y avait pas de lavoir ! Donc on lavait tout chez soi, c’était au sous-sol pour tous les locataires, on était trois dans la maison, et puis on avait chacun notre fil de fer dans le jardin pour étendre, après on a eu la machine à laver et puis on pouvait étendre le linge sur la balcon, j’avais un fil de fer et un trépied que j’avais acheté avec des barres, et puis s’il séchait pas dans la journée je le rentrais le soir parce qu’il y avait des pigeons qui venaient caquer !


V : Et pour le réfrigérateur, comment vous faisiez pour conserver les aliments sans réfrigérateur ?
R : Ben le réfrigérateur je l’ai eu tout de suite ! C’est la première chose que j’ai acheté dans mon ménage !


V : Vous me disiez ce matin, que votre mari était parti à la guerre et que c’est après quand il est revenu que vous vous êtes mariés et que vous avez emménagés ?
R : Ah ben oui, oui ! C’est quand il est revenu qu’on s’est marié, mais on s’était fréquenté avant ! Parce que la guerre était en 39, ils sont revenus (les prisonniers) en 41, 42 je crois et quand il est revenu un mois après, on s’est marié. Il travaillait déjà à l’hôpital lui. Il était plus âgé que moi, et après on a habité un peu plus bas dans les petites villas là en bas. On se connaissait déjà du pays, on était du même village, pas tout à fait à côté les uns des autres mais du même village oui.


V : Et qu’est ce que vous faisiez comme activités ensemble quand vous étiez jeune ? Vous me disiez qu’avec vos amies vous n’aviez pas trop le droit de sortir ?
R : Ben non pas trop, mon mari il allait bien courir d’un côté ou de l’autre pour dire qu’il sortait, mais je ne sais pas où il allait, je ne pouvais pas le suivre. Il le faisait quand je travaillais. Et puis bon après on s’est marié donc après chacun avait son travail. Mais par contre après il m’aidait bien à la maison, parce qu’il avait travaillé dans les restaurants et tout ça, donc il savait comment faire la cuisine, comment surveiller la cuisine et comment ranger et tout ça, donc quand j’arrivais la table était mise et tout ça donc ça avançait quoi. Il pouvait faire la vaisselle aussi si ce n’était pas moi qui la faisait, il essuyait, c’était un bon ouvrier.


V : Et vous partiez en vacances avec votre mari ?
R : Oui, oui deux ou trois fois dans le nord, huit jours ce n’était pas beaucoup mais c’était déjà ça. On prenait une chambre à l’hôtel on mangeait à l’hôtel, là où on avait retenu la chambre. Et puis on faisait des voyages, c’est moi qui conduisais. On faisait des petits voyages dans les alentours : à la mer mais on pataugeait parce que je ne savais pas nager et mon mari non plus on ne voulait pas aller au fond. (rires)


V : Vous aviez peur de l’eau ?
R : Il y avait des ruisseaux là, et des lacs, on y allait pas, y’a que autour de ma maison où je suis née où il y avait un ruisseau qui passait. D’ailleurs là je baignais mes pieds, je quittais ma culotte et les bas et je remontais le ruisseau, je pataugeais bien dedans. Mais il ne fallait pas trop courir ailleurs, les parents étaient plus sévères que maintenant, surtout pour des histoires comme ça. Il ne fallait pas parler de sortie, de plaisir et d’amusement avec les parents, c’était boulot, boulot même le dimanche. Des fois on allait à la messe. J’ai trouvé du travail chez un ingénieur des ponts et chaussés. J’allais faire des ménages deux fois par semaine chez lui, j’y allais en vélo, à St Pierre d’Albigny dans le bas du village. J’y faisais le ménage, j’y faisais la lessive à genou je rinçais le linge dans le ruisseau y’avait pas l’eau courante. Et chez nous, je vous dirais carrément que mon père l’a jamais fait mettre, comme le ruisseau passait tout le tour ça servait pour donner de l’eau aux vaches il n’allait pas chercher plus loin. Et pour boire, nous, l’eau potable on allait la chercher au bassin qui était au milieu du village un peu plus bas qui était une eau potable soit disant. D’où elle venait ? On en avait pas vu le départ, il y avait que le robinet sur la rue c’est tout.


V : Vous avez déjà été malade à cause de l’eau du ruisseau?
R : Non, non mais c’est pour dire… le ruisseau il venait de mont Lambert là-haut au sommet, la source elle partait de là-haut alors des fois il était très haut avec des belles vagues. Alors là je me lavais les pieds et je me régalais. Mais pour faire la cuisine, l’eau (du ruisseau) n’était pas potable. Pour se laver on mettait un peu d’eau au fond d’une cuvette, on n’avait pas le temps de la faire chauffer, avec les parents il ne fallait pas s’amuser à rester deux heures devant une glace. Par contre mes habits je les ai toujours fait. Ça c’est moi qui l’ai tricoté (nous montrant son gilet). Sans manche c’est pratique. Hier je la cherchais je ne la trouvais pas et je l’ai trouvé et je lui ai dit « tu ne pouvais pas me le dire bourrique !» (rires). Je faisais même mes robes, je faisais tout enfin sauf pour mon mari là on achetait. J’avais la machine à coudre de ma mère alors j’en profitais. J’ai appris toute seule, avec un patron on peut se débrouiller.


V : Comment vous vous déplaciez autrefois ?
R : A pied ou en vélo. Mais le vélo on appréhendait un peu parce qu’on avait peur de ne pas le retrouver en sortant. Il y avait aussi des charrettes tirées par des chevaux, j’en avais dans ma famille, c’était tiré par des bœufs, ils étaient à l’écurie. On avait un cheval et on avait trois vaches pour le lait, ça faisait un rendement de pognon. Le lait on le trayait et on le vendait à la coopérative au milieu de St Jean de la porte.
Vous savez comment on fait du vin ? Je pourrais vous le faire. D’abord on le pilait dans une cuve pour faire sortir les premiers jus. Après on les mettait sur le pressoir en carré, et après on mettait tous les plots dessus. Et on baissait tout doucement, doucement et puis ça coulait pour mettre dans les bouteilles. Mais on le vendait pas hein c’était pour la maison. Et puis on le consommait assez vite. On ne mettait pas de conservateur ni rien. Au début il était encore pétillant un petit peu.


V : Vous me disiez que vous aviez connu les bombardements à Chambéry ?
R : Oh ben oui alors. On descendait de l’immeuble et on regagnait l’hôpital sans même savoir s’il y avait des besoins ou pas… on venait tout de suite à l’hôpital, et on attendait plusieurs heures, enfin plusieurs minutes, et puis si personne venait et bien on rentrait chez nous. Parce que tous ceux qui travaillait à l’hôpital on devait revenir à l’hôpital surtout pour les chirurgiens. Parce que avant l’alerte il y avait déjà du monde, mais lorsqu’il y avait eu un gros coup ce n’était pas seulement eux qu’il y avait nous aurions pu faire face avec tous les blessés.


V : vous aviez manqué de nourriture pendant la guerre ?
R : Non jamais, il y avait les Carrefours qui s’ouvraient à ce moment-là, ils étaient bien achalandés. On prenait les légumes qu’on voulait, il suffit de prendre le temps pour les éplucher et les faire cuire.


V : Et par exemple à Noël, qu’est ce que vous faisiez quand vous étiez petite ?
R : Ho ben tu sais quand j’étais petite, je ne faisais rien parce que j’étais chez mes parents et eux faisaient rien non plus. On voyait bien les souliers mais c’était bien maigre. On les mettait parce que c’était Noël en espérant bien les voir pleins mais c’était bien maigre. Et puis après on a grandit donc ils ont arrêté ça. Et puis après j’ai eu un petit frère du second mariage de mon père. Alors on ne mettait que les siens.


V : Vous avez eu le certificat d’études ?
R : Oui le certificat d’études c’était ça à l’époque, et même mes fils, ils n’ont pas été plus loin. Ils voulaient des sous, je leur ai dit, ben, travaillez, vous verrez ce qu’est le travail ! Je leur ai dit surtout faites pas de conneries, soyez réglos ! Moi, j’ai beaucoup travaillé. J’avais une collègue qui m’aidait un peu et qui m’a dit quoi acheter pour avoir quelque chose de correct. J’ai regardé si je les avais encore mais ma vue a baissé et je ne vois pas. Je peux encore tirer mon œil pour voir un peu mais c’est dur. Là je ne vous vois pas, je vois tout blanc. Alors des fois je touche mes yeux et celui-là il est tout dur, ce n’est pas normal. Celui-là je l’ai perdu quand je me suis fait opérer de la cataracte, le soir même je voyais plus.


V : Quand vous travailliez à l’hôpital, est-ce que vous avez vu des résistants ?
R : Oh oui, oui.


V : Et les allemands venaient les chercher ?
R : Ben les résistants ils s’échappaient plutôt, parce qu’il y avait bien quelqu’un qui les attendait à la porte…


V : Ah oui ?
R : Ah ben oui parce qu’ils se seraient pas échappés tout seul sans savoir qui venait les récupérer et où c’est qu’ils les emmenaient. Ils se donnaient rendez-vous devant l’hôpital, en dehors même de l’hôpital. L’ancien hôpital, je ne parle pas du nouveau, le nouveau n’était pas construit encore.


V : Il y avait du personnel qui les aidait ?
R : Ah non moi je ne sais pas ça, je ne peux pas vous dire. Ca devait être secret s’il y avait du personnel. C’est possible mais je ne peux pas vous le dire. Je me souviens, nous on prenait le matin à 6 heures on finissait à 11 heures et demi (quand ce n’était pas midi) et puis après on reprenait à 14h et on finissait à 19h. Et puis il ne fallait rien dire ! On avait un seul jour de congé, un seul ! Que le dimanche. Oh pour ça on n’a pas été gâté ! Il ne fallait pas augmenter les journées.


V : Et il y avait un syndicat à l’hôpital ?
R : Oh oui, oui bien sûr, il y en avait même deux ! Les mêmes que maintenant, c’était la CGT, je faisais partie de la CGT, et puis l’autre la CFDT. On avait des réunions quelque fois quand il y avait quelque chose de nouveau, quand il y avait quelque chose que les syndicats prévoyaient, pour nous mettre un peu au courant. Moi je n’avais pas beaucoup de responsabilité mais il y avait beaucoup de femmes au sein du syndicat.


V : Dehors il neige fort c’est vraiment joli, est ce que vous avez le souvenir d’un hiver particulièrement vigoureux ?
R : Oh bien sûr il y avait des mètres et des mètres de neige ! Des mètres de neige ! Ca durait tout l’hiver ! Et puis encore le printemps. Il ne faisait pas chaud hein !



Merci beaucoup à Mme Richard, pour sa gentillesse et son humour et grâce à qui nous avons pu inaugurer notre premier entretien. Nous lui souhaitons un bon rétablissement.

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