J’ai fait trois guerres !!

Un témoignage de Roland Rossel,
né(e) le 26 mai 1924
Mémoire recueillie à

Bonjour ! On vient pour parler de vous…
-Ah… ah… ah… j’ai fait trois guerres.


Déjà, si vous pouvez nous parler de tout ça…
-Alors… Une guerre en Algérie…et deux guerres pour la France…


Donc la guerre 39-45 ?
-Ouais


Et vous vous souvenez de la deuxième ? Précisément ?
-Oh… [Un long moment de silence – il va chercher ses trois médailles de guerre et nous les présente]
Croix de guerre…


Vous en avez trois ? C’est celle-la plutôt la croix de guerre ?
[il nous montre une médaille ‘combattant volontaire 14-18’ ; on pense que c’est une médaille ayant été remise à son père]


A chaque fois vous avez été décoré ?
-Oui. Le général De Lattre de Tassigny … [silence, émotion]. Trois guerres…


Est- ce vous pouvez nous raconter précisément ce que vous faisiez exactement là-bas ?
-J’étais sur des chars. Un char d’assaut. [Silence...]
Et...
-C'est-à-dire qu’on était en première ligne, quoi. Pendant toute la guerre on n’a fait que ça. On était en première ligne, on était en première ligne…


Pendant les trois guerres, à chaque fois, vous étiez à l’intérieur d’un tank ?
-Oh bah oui ! En Algérie, c’est pour la France que j’ai fait ça, et puis les deux autres c’est pour la France aussi. C’est le général de Lattre de Tassigny.
Ah c’était quand même le général de Lattre de Tassigny.
-Oui


C’est vraiment quelqu’un d’historique ! Vous avez été décoré de quel ordre ?
-C’est marqué dessus [il reprend ses trois médailles].


« Médaille d’honneur »… c’est la légion d’honneur ?
-Celle-là vient des chemins de fer.
Ancien combattant ?
-Oui.


Et avez-vous été le seul décoré de ceux qui étaient dans le tank ?
-Oui, on était cinq. Donc il y avait le tireur, le pointeur, le radio, le chef de char, et puis le chef de tank venait de Paris. Il était natif de Paris.


Et vous, qu’est- ce que vous faisiez dans le char ?
-Moi j’étais tireur.


Et vous avez des anecdotes à nous raconter ? Je suppose qu’il y a plein de choses qui vont ont marquées...
-J’ai fait mon devoir c’est tout. [Silence] J’ai fait ce que j’ai eu à faire.


Vous avez vraiment eu le sentiment de faire votre devoir ?
-Oui oui. J’ai fait mon devoir et trois fois le général est venu me voir. C’était en dehors de tout ça, mais… [il s’arrête, il commence à être ému, à avoir les larmes aux yeux].


Et quand vous avez fini la guerre, qu’avez vous fait ?
-Je suis rentré à la maison.


En France ?
-Ben non, en Algérie, je suis natif d’Alger ! A la suite de ce que j’ai fait, j’ai eu trois décorations… [silence] une pour l’Algérie, deux en France.


Et quand vous avez fini la guerre, vous faisiez quoi comme travail ?
-J’étais employé des chemins de fer.


Vous y avez travaillé avant, et après la guerre ?
-Oui, j’y suis rentré j’avais 19 ans et j’avais 19 ans et demi quand j’ai été mobilisé !


Et quand vous étiez mobilisé vous travailliez déjà ?
-Oui oui, je travaillais à la SNCF.


Donc en fait, vous avez travaillé, vous avez été mobilisé, puis vous êtes reparti travailler, puis re la guerre, et ainsi de suite…
-C’est ça… long moment de silence]


Et vous faisiez quoi aux chemins de fer ?
-J’étais un petit, un petit employé.
[Il parle à nouveau de la guerre]
-J’en ai vu des morts, avec les têtes coupées, avec les noirs là, qui faisaient le… [silence], qui entouraient le char et qui protégeaient le char.


Les tirailleurs ?
-Oui, les tirailleurs.


Ils protégeaient le tank ?
-Oui, ils étaient à pied.


Et ils étaient autour du char ?
-Ah oui oui oui… [Long moment de silence]
Et vous aviez des contacts avec les militaires français, vous vous battiez à leurs côtés ? Et


vous, vous êtes arrivé d’Algérie ?
-Oui oui.


Et vous combattiez à leurs côtés, avec les Français qui étaient sur place ?
-Oui d’accord oui. Exactement, c’est normal qu’on défende notre patrie.
[Long silence]
-Je n’ai fait que mon devoir…
[Très long silence]
-Alors moi j’étais tireur sur le char, il y avait un pointeur… [Il parle à nouveau de la guerre]


Et après, quand la guerre était terminée, vous êtes reparti en Algérie ?
-Oui oui.


Vous êtes allé en France après ?
-Après oui, j’ai été en France. Je suis rentré en France et j’ai été aux chemins de fer aussi. C'est-à-dire qu’avec la guerre, ils m’ont muté quoi.


Et c’est vous qui vouliez retourner en France ?
-Ah non pas moi ! On avait l’intention de rester avec ma femme, qui est morte il y a deux ans d’ailleurs…j’arrive pas, j’arrive pas…


Et votre femme était algérienne ou française ?
-Elle était française d’Algérie. Elle était née elle aussi… [Silence, il est visiblement ému]


Et que faisaient vos parents ?
-C’est mon père qui m’a fait rentrer dans les chemins de fer, il était gardien de sécurité. Il travaillait toutes les nuits. [Long moment de silence]


Votre mère était française ou algérienne ?
-Non non, française d’Algérie.


Et elle faisait quoi come travail ?
-Elle était à la maison.


Je peux vous demander si vous avez des frères ou des sœurs ?
-Je n’ai rien à cacher. [Rires]


Et vous avez des frères ou des sœurs ?
-J’ai trois enfants.


D’accord, donc vous avez trois enfants…
-Oui, mais ils n’ont rien fait. Dans la guerre je veux dire.


Par contre vous, vous avez des frères ou des sœurs ?
-Oui. [Silence, il réfléchit] Ils ont fait exactement comme moi. [Ses frères]

Et vous avez combien de frères et combien de sœurs ?
-Trois.


Trois frères ? Et pas de sœurs ?
-Non pas de sœur. Elles ne faisaient pas, elles ne faisaient pas… les femmes ne faisaient pas la guerre.
[Long moment de silence]
Et vos frères travaillaient aux chemins de fer si j’ai bien compris.
-Oui c’est ça.


Ils faisaient exactement le même travail que vous à la SNCF ?
-Non non. Ils ont été à l’école, et et… [Il est fatigué, il cherche ses mots ; il respire longuement, long silence] Excusez-moi, ça réveille des choses… [Silence] Enfin j’ai fait mon devoir, personne n’a rien à dire.
Non non, avec les médailles que vous nous avez montrées…
-Pour être décoré par le général… !!![De Lattre de Tassigny]
[Il est très ému, il cherche ses mots]


Vous nous aviez dit que vous avez été champion d’Afrique du Nord de pétanque ?
-Ah oui mais c’était après coup.


Donc ça c’était après la guerre ?
-Oui oui, et puis je suis rentré en France, et j’ai fait des concours de pétanque. Et puis c’est là où, dans mon travail…


Donc en France, vous avez fait de la pétanque en compétition ?
-Oui oui. Je suis rentré en France après, je me suis marié. C’est là où j’ai eu tous ces … [Long silence, il s’arrête]


Et vous avez eu trois enfants ?
-Oui. Deux garçons et une fille.


D’ailleurs, on a vu votre fille, elle est médecin.
-Les femmes n’étaient pas mobilisées en Algérie. [Il parle à nouveau de la guerre]


Votre fille est médecin. Et que font vos deux garçons ?
-Les autres étaient dans le… dans le… [Long silence, il remontre ses médailles] Ça c’est la médaille des anciens combattants. [Silence] Celle-là, c’est celle que m’a value un shrapnell. C’est les Allemands qui m’ont envoyé ça. Le pot, c’est qu’il y avait le casque… qui m’a protégé.


C’est une balle ?
-Oui oui, là. [Il montre sa cicatrice sur le front]
[Silence collectif]


Vous n’avez pas de médaille de champion de pétanque ?
[Rires]
- La pétanque ce n’est pas la guerre ! Ça n’a rien à voir.
On parlait avec votre fille l’autre jour. Elle me disait que vous adoriez compter à la belote, et que ça vous rappelait votre travail à la SNCF.
-Exactement oui.


Que faisiez-vous précisément à la SNCF ?
-J’étais… Je ne me souviens pas... A chaque fois on était les premiers face aux Allemands. C’était dur à avaler. Et ça c’est un shrapnell… Heureusement qu’il y avait le casque…
[Long silence]
Et quand vous êtes revenu travailler en France à la SNCF, vous travailliez dans les bureaux ?
-Oui. Mais c’était plus la guerre après.


Et vous étiez à la comptabilité ?
-En comptabilité oui.


Vous dirigiez du monde ?
-Il y avait 18 bonhommes dans mon service.


C’était à Nantes ?
-J’ai d’abord travaillé en Algérie. Puis quand je suis rentré, c’était à Nantes. En comptabilité quoi. [Silence]


Est-ce que vous vous souvenez de ce que vous avez fait comme études ? Vous avez été à l’école ?
-Oh oui, oui oui oui. J’ai eu le brevet. A 19 ans. C’est ça.
Est-ce qu’il y avait le baccalauréat à l’époque ?
-Oui mais je l’ai pas eu. J’ai passé le brevet. Je l’ai eu, je n’ai pas eu le …


Et vous avez travaillé après votre brevet ?
-Oui. [Silence]


Quand vous travailliez à la SNCF à Nantes, vous habitiez à Sautron après ?
-Oui.


Et votre fille habite à Sautron ?
-Exactement, avec nous quoi, avec ma femme. Ma femme étant morte. Elle est morte il y a 2 ou 3 ans. Je voulais me fusiller… J’étais à plat…
[Long silence, on demande quelle est la personne qui est sur la photo au dessus de son lit]
-Ça ! C’est mon père !
D’accord.
-Il a fait la guerre de 1914. Je n’étais pas né.


Vous êtes né en quelle année ?
-En 1924, Le 26 mai 1924.

[Nous décidons d’arrêter l’entretien. M. Rossel semble vraiment fatigué à l’évocation de tous ces souvenirs. Nous le remercions et le laissons se reposer]

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