J’ai planté 50 abricotiers en 2 ans

Un témoignage de Eugène CHATRON,
né(e) le 12 juin 1927
Mémoire recueillie à


Je suis à la Maison de Retraite depuis 37 ans. Avant ça, j'étais jardinier, je plantais des arbres et des légumes. Il mime longuement les gestes à faire pour planter des arbres, en utilisant sa canne pour « creuser ». Je suis né le 12 Juin 1927, à Saint-Vallier.


Il a brusquement un grand sourire.


C'est ma grand-mère qui m'a donné le goût de la peinture. Quand j'avais 13 ans, j'ai vu une peinture que ma grand-mère avait faite, et je l'ai adorée. J'ai quitté l'école la même année, donc en 1940. Cette année a été mouvementée, car j'ai aussi sauvé un petit garçon de la noyade ! (Rires) J'étais au bord du Rhône pour couper des branches d'acacia pour les lapins et j'ai vu un petit garçon d'environ 5 ans en train de se noyer. Je ne savais pas nager, mais je n'ai pas hésité : j'ai troussé mes pantalons, et je suis entré dans l'eau. Comme le niveau de l'eau était bas, je n'ai pas eu de mal à rejoindre le garçon. Quand je l'ai atteint, je lui ai dit : « Eh, petit ! Donne-moi la main ! ». Il tend la main et mime la nage. Alors il m'a tendu la main, et nous avons réussi à rejoindre la berge.


Les gens qui étaient présents m'ont félicité, j'étais fier de moi. Ses yeux se perdent dans le vague, il revit certainement la scène.


Le soir même, un monsieur est venu à la maison et a dit à mon père : « Votre garçon a sauvé mon petit ». Alors mon père a répondu : « Comment ça ? ». Et le monsieur a répété : « Votre garçon a sauvé mon petit, votre garçon a sauvé mon petit ». Mon père a dit : « Mais non ». Il rit de bon cœur, puis redevient plus sérieux et poursuit, presque triste :


J'aimais beaucoup lire, écrire, dessiner. Je lisais surtout les journaux. Maintenant, je ne peux plus dessiner, je tremble trop. Il me montre ses mains, qui tremblent en effet.


J'aimais voyager, aussi. Je prenais le train le samedi pour aller à Valence. Nous avons vécu un an à Lyon, avec mon oncle Robert et mes cousins. Je pouvais voir le Rhône par la fenêtre, même s'il était souvent pris dans le brouillard. J'allais à l'église St François, j'aimais beaucoup cette église. Mon père était pâtissier et ma mère nous a abandonnés quand j'étais petit. Il fronce les sourcils. Je ne lui ai jamais pardonné. Mon père s'est marié une seconde fois quelque temps après. En souriant : Parfois, le soir, il disait : « Il travaille bien à l'école, ce garçon » et il me donnait un cadeau. Avec des amis, nous avons composé des chansons que nous chantions ensuite. Quand j'avais 14 ans, nous avons par exemple écrit le « Chant de la poupée », en hommage à une petite fille infirme. J'ai moi-même failli être infirme : quand j'avais 4 ans, je n'arrivais pas à faire plus de quelques pas sans tomber. J'ai écrit le « Chant du soleil » et le « Chant de la route », aussi. Un jour, j'étais dans le salon avec mes parents, et on a entendu un bruit étrange qui venait d'une chambre. Il imite le bruit en question (Brrr brrr brrrrr). Ma mère a dit : « Ça doit être quelqu'un qui ronfle, c'est tout ». Nous sommes allés voir, mais il n'y avait personne dans la chambre. On a alors regardé les murs et le plafond (il regarde autour de lui, l'air soucieux), et on a vu un nid de guêpes qui venait de s'installer. On a tout de suite fermé la porte en se demandant ce qu'on allait faire. On a tenté de les empoisonner au soufre, mais ça ne les a pas toutes tuées. On cherchait d'où elles pouvaient venir et on a fini par remarquer une fissure dans le haut du mur. On a tout de suite compris que ça donnait sur la maison du voisin, alors on est allés le voir. Les pompiers sont venus et nous ont sortis d'affaire. L'air content de lui, il continue : Parfois, je décidais de ne pas aller à l'école, et d'aller à la place dans le jardin pour regarder les plantes, retirer des mauvaises herbes, arroser... Il est maintenant embarrassé : Une fois je me suis fait gronder par un passant... Il m'a fait les gros yeux et m'a demandé comment ça se faisait que je n'étais pas à l'école. J'ai eu peur qu'il dise à mon père que j'avais fait l'école buissonnière, alors j'ai couru comme un lapin jusqu'à ma salle de classe. Notre maison faisait 20 mètres de hauteur, celle du voisin en faisait 22. Alors le voisin en profitait pour nous surveiller. Nous utilisions un briquet à essence que je rechargeais tous les matins. J'allais dans la cave et je mettais 10 litres d'essence dans le réservoir. Nous avions 500 litres d'essence en stock ! La patronne disait : « Attention, s'il y a ne serait-ce qu'une étincelle, la maison va sauter ! ». Un matin en 1940, j'étais allé ramasser les feuilles pour en faire des tas, quand il y eu un bombardement. Triste, il poursuit : La maison s'est écroulée, et ma tante et mon chien, qui étaient à l'intérieur, sont morts écrasés. Il arbore maintenant un sourire gourmand : Quand je rentrais de l'école, je mangeais une tartine de confiture. L'hiver, nous nous chauffions au charbon bleu, un charbon qui ne salit pas si on se frotte dessus. Un jour, sous mes yeux, un camion est rentré dans la vitrine d'une boulangerie pâtisserie et a tout démoli à l'intérieur ! Il a fallu refaire les vitres, les carrelages et le ciment ! En 1950, je suis allé chercher les cerises de l’arbre qu'il y avait près du chemin de fer, à l'écart de la maison. Je suis parti vers 8h30, le matin. J'ai fait une chute en grimpant dans l'arbre, et je suis resté 2 heures par terre, sans pouvoir bouger. Je n'ai été retrouvé qu'à midi ! Les gens de la Croix Rouge étaient là, les pompiers aussi et ils ont dit : (grand sourire satisfait) « Il est courageux ce jeune homme »!


J'ai été appelé sous les drapeaux en 1947, alors je suis allé à l'armée, mais je n'ai pas fait de guerre ! (ceci dit en souriant) J'ai suivi des cours pour apprendre à tirer : l'instructeur me disait « tu vois le point rouge ? Vise-le ! » Il pointe sa canne droit devant lui, en utilisant la poignée comme une gâchette, et Pan ! « Raté. Réessaye. » Il repointe sa canne dans la même direction, ferme un œil, et tire une seconde fois. « Dans le mille ! » Nous nous lavions en utilisant de la terre glaise comme savon. J’étais jardinier. J'ai planté 50 abricotiers en 2 ans. Je les ai plantés dans le jardin d'une brasserie. Plein de gens à qui je l'ai dit m'ont traité de menteur, et je déteste ça. Pour planter un arbre, je traçais une croix sur l'emplacement voulu, puis je prenais une pioche et je creusais. Il place sa canne verticalement au-dessus d'une croix imaginaire, puis il la fait descendre et monter quelques fois, tout en estimant la hauteur.


Quand il pleuvait trop, je me lançais dans la restauration de meubles, j'aimais beaucoup ça. Je travaillais dans la cave de la maison.


Mon père voyageait beaucoup. Il est entre autres allé à Marrakech. Il ramenait de ses voyages pleins d'objets qu'il revendait ensuite à Saint-Vallier. Par exemple, il ramenait des casseroles, des filtres à café, des moulinettes… Un jour, alors que j'avais 6 ou 7 ans, il m'a demandé « Tu veux quoi pour Noël ? ». Je lui ai répondu (un grand sourire aux lèvres) :« Une toto ! ». C'est comme ça que je parlais d'une automobile. Alors il m'a offert une petite voiture en fer-blanc. « Tu vois cette petite clé ? Tournes-la trois fois, et ta voiture avancera ! ». Il fait semblant de tourner une clé et mime une voiture qui part à toute allure.


Quand j'avais 4 ou 5 ans, je suis tombé malade et une Sœur m'a soigné. Au lieu de dire « Sœur », je disais « Fleur » et elle me disait « Il est bien élevé, ce petit ! Et il aime les fleurs ! ».


Dans les années 40, il y a eu une sécheresse. Les jardins étaient tous secs, c'était horrible. Un jour alors que j'étais avec mon cousin de Paris, j'ai rencontré un vieil homme d'au moins 80 ans qui poussait une charrette. Nous l'avons vu lutter pour déplacer son chargement, jusqu'au moment où il a trop levé les bras, et sa charrette s'est renversée ! Il rit et continue de rire en poursuivant : Nous avons appris plus tard qu'il s'appelait Germain et nous l'avons surnommé « Haut les Mains Germain » ! Nous avons passés un très bon moment, à tel point que je me suis inspiré de son prénom pour composer une chanson ! Il se met à chanter, les yeux dans le vague :« Germaine, Germaine si tu savais comme j'ai de la peine


Car j'ai travaillé contre ma peine


Car j'ai travaillé au gré du vent


J'ai moins de peine sitôt que l'on est là


Germaine, reviens


Reviens auprès de moi »


À mon départ de l'école, en 1940, mon grand-père m'a dit « Tu dois apprendre un métier. Tu prends l'usine ou le jardin ? ». J'ai choisi le jardin, bien sûr ! Voilà comment je suis devenu jardinier. J'ai naturellement appris comment planter des arbres, mais j'ai aussi appris plein d'astuces, comme utiliser la piqûre d'orties pour lutter contre les rhumatismes. (Sourire) J'ai testé cette astuce, mais ça n'a pas marché et j'ai dû appliquer une pommade à la lavande pour soigner les piqûres ! Parfois, j'allais au bureau de tabac et je demandais une histoire. Le buraliste me répondait d'acheter tel ou tel magazine et (haussant la voix) « 10 francs 50 ! ».


Un jour j'ai rencontré une famille faisant partie d'un cirque qui avait acheté un terrain au bord du Rhône. L'ancien propriétaire avait abandonné la vigne et cette famille a récupéré la parcelle. Elle vivait dans une roulotte et mangeait dehors quand il faisait beau et dedans s'il pleuvait. Malheureusement pour eux, à chaque fois qu'un bateau passait dans le Rhône, il refoulait de l'eau derrière lui et cette eau creusait les rives ! Vivre aux bords du fleuve était trop dangereux, alors la famille a dû partir.



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