J’aurai pu naître Américaine !

Un témoignage de Anna LACARRERE,
né(e) le 30 juillet 1917
Mémoire recueillie à

J'ai un neveu qui porte encore ce nom du côté de chez moi.
Je suis née à Gurmençon le 30 juillet 1917, ça commence à faire !
Les parents :
Je suis née de parents qui avaient émigré en Amérique. Je n'y suis jamais allée mais un neveu à moi et une nièce y ont retrouvé la trace de mes parents quand ils étaient là bas : « Marie Jeanne Laplace épouse François Vincent Paysas en 1894 à Buenos Aires » Il y a aussi là-bas une souche d'une certaine cousine éloignée. Ma mère était orpheline, elle avait été élevée par un oncle qui était parti en Amérique. C'est là-bas, qu'elle a rencontré mon père et qu'ils se sont mariés, mais ce qui est drôle c'est qu'à la base ils étaient tout les deux originaires d'ici ! Ma mère est née en 1873 et mon père en 1852, ils avaient beaucoup de différence d'âge, environ 20 ans mais mon père on lui aurait pas donné.
Ils sont restés en Amérique jusqu'en 1900. Ils sont partis en France pour voir Paris et l'exposition Universelle, et tout était tellement beau qu'ils sont restés. Mon père est revenu au pays natal à Gurmençon où il avait une maison familiale qu'il a retapé. Mes parents ont vécu longtemps sans enfants et avaient recueilli une nièce qui avait perdu sa mère, on l'a toujours considérée comme notre sœur. En 1914, ma mère attendait son premier bébé, mon frère. Moi je suis arrivée en 1917. On a eu une vie gâtée, on était des rentiers. On avait la voiture, le cheval, le chapeau. Mon père allait faire les commissions, on a été élevé un peu en petit bourgeois, pas question pour nous d'aller travailler dans les usines à l'époque. Dans le temps ma mère avait toujours le chapeau, c'était la mode, jamais nue tête. Et moi aussi j'ai porté les petites capelines en feutre.
Métier :
A l'époque les grandes familles employaient des femmes de chambre et des maîtres d'hôtel, ma demi-sœur est partie là-bas comme femme de chambre et elle y a fait la connaissance de son mari maître d'hôtel dans la famille. Mon frère n'a pas voulu continuer les études ; pour lui c'était la mécanique, les autos. Il est rentré à l'usine d'aviation Messier, il y faisait le chauffeur des messieurs. J'ai été à l'école communale jusqu'au certificat d'études. Moi non plus je n'ai pas voulu continuer plus loin dans les études, je voulais être dans la couture. Je suis donc devenue couturière de métier. J'allais faire la couture dans les ateliers. Une patronne préparait le travail et comme j'aimais les choses bien faites et bien finies elle me donnait toujours les finitions à faire. J'étais chez une patronne sévère ; là il ne fallait pas répondre. Quelquefois elle arrivait le matin de mauvaise humeur, elle trouvait des « poils aux œufs » partout ; elle commençait à vider les cartons où il y avait les chiffons « Allez! » - elle mettait tout au milieu de la pièce - « Mettez-moi de l'ordre ! » Et on ne disait rien, il fallait rien dire. J'y ai fait trois ans quand même, quand je suis partie de là on avait les notions mais elle ne donnait pas un travail à faire depuis le début. Quand je suis sortie, j'avais décidé de faire un tablier à ma mère, ça se portait beaucoup à l'époque. Je me suis dit que j'allais le faire un peu large comme ça je pourrais toujours le reprendre, je l'avais fait assez large oui ! Elle y contenait deux fois !
Le vélo :
A mon certificat d'étude mon père m'avait acheté un vélo et c'était un événement ! Je faisais mon petit trajet Gurmençon-Oloron. J'en ai fait adulte aussi parce qu’on n’avait pas de voiture, avec mon mari quand on a fait bâtir la maison on n’avait pas les moyens d'en acheter une, et puis après il s'est senti un peu trop âgé pour passer le permis, déjà qu'il n'aimait pas l'école. On a eu une voiture sans permis, mais quand il est décédé je me suis dit « bouh pas d'histoire ! Je continue en vélo ! » Et j'ai continué à en faire jusqu'à plus de 80 ans. Après la circulation, les routes, ça commençait à être dangereux. J'ai eu un solex aussi mais quand j'ai su qu'il fallait mettre le casque sur la tête je me suis dit ce n’est pas possible. Alors j'ai continué à vélo.
Vie de famille :
Chez moi le soir vous savez, il n'y avait pas de télé, il n'y avait rien, alors dans mon village on se retrouvait entre voisins même dans la journée. Le soir, la mère de mon mari et lui venaient aussi, on passait des soirées ensemble ici et là. Et puis petit à petit, petit à petit, j'avais remarqué qu'il en pinçait un peu. Je l'avais rencontré facilement, je n'ai pas été le chercher loin ! Il n’était pas gâté comme moi j'avais pu l'être, chez eux c'était des gens de campagne. Vous savez s'il avait eu une orange pour Noël c'était beaucoup ; alors que moi j'avais quand même le petit sabot en sucre.
Je me suis mariée, mon mari était maçon et avec son frère qui était maçon aussi, ils avaient fait la maison, les murs, tout. Il a beaucoup travaillé, beaucoup, beaucoup. Il avait fait une cheminée avec une hotte en cuivre, je la briquais bien. Ce n’était pas grand chez nous mais c'était coquet. Je suis arrière grand mère de 6 arrières petites filles ! J'étais venue un peu l'hiver pour les voir, puis ma fille m'a mis les points sur les i, elle m'a dit tu sais tu as une place ici, je t'avais dit que je ne ferai pas la navette à Gurmençon comme avant, avec tous ces camions espagnols qui passent par le Somport c'est dangereux, alors tu n'as pas le choix, tu vas devoir rester ici. Alors je suis ici et en fait je m'y sens bien. Je manque un peu d'espace bien sur, dans ma maison j'avais un grand verger, mais j'en ai bien profité quand les petits enfants venaient me voir pour passer les vacances. On se donne encore des nouvelles avec les voisins de Gurmençon, on s'appelle de temps en temps, une voisine m'a dit d'ailleurs « Oh Anna ! Vous êtes partie au bon moment allez ne regrettez pas ! Parce que le quartier ce n'est plus le même ! » Tout se construit par ci par là, et puis bon les anciens ne sont plus là.


Voilà ma vie, c'était une belle aventure pour moi, mon bonheur, l'idée me traverse de temps en temps que j'aurai pu être américaine mais en tout cas je ne regrette rien !

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