« Je l’ai attendu durant sept longues années, toute ma jeunesse ! »

Un témoignage de Mme Paule,
né(e) le 22 juin 1917
Mémoire recueillie à

Je suis née le 22 juin 1917 à Saint Etienne Place de l’Hôtel de Ville, issue d’une famille nombreuse, je suis la 9ème enfant. Trois sont nés à Macon, quatre à Villefranche sur Saône (on les appelle les Caladois), et trois à Saint Etienne. Je suis la dernière de la branche, mes frères et sœurs sont tous décédés mais moi je tiens bon, j’ai résisté. Il n’y a plus que moi mais j’ai pas envie de devenir centenaire !
Je ne sais pas vraiment trop quoi vous raconter, ma vie n’a pas vraiment été trépidante. Je peux vous dire que j’ai travaillé dès 1930 dans l’entreprise de chocolats WEISS, après avoir obtenu mon certificat d’études, un diplôme qui avait beaucoup de valeur à l’époque. Je n’avais alors que 13 ans. J’y ai travaillé pendant 42 ans en tant que trempeuse! Je travaillais 10 heures par jour, de 7h à 12h et de 14h à 19h ! Et plus de 11 heures le mois de décembre, en période de fêtes. Je devais donc pointer quatre fois par jour. J’ai toujours obéi pendant 42 ans. C’était un travail de manutention, c’était pénible mais malgré le fait que je ne sois pas grande, j’étais solide. Et puis les seaux de chocolats c’est lourd, ça nous abîmait le dos.
A mon entrée chez WEISS je gagnais 20 sous de l’heure soit environ 1 franc. En une quinzaine je gagnais donc 100 francs. On était vraiment peu payé mais j’étais heureuse et fière de ma paye en fin de quinzaine, lorsque mon patron m’a donné mon premier billet de 100 francs. Puis j’ai été augmenté à 1,25 francs Je pouvais ainsi aider ma mère à acheter de la nourriture ou encore du charbon de bois pour le poêle.
Durant la guerre l’usine a fermé par période de quinzaine à cause du manque de matières premières telles que le cacao, le beurre de cacao.

Mon engagement…

J’ai été bénévole tous les jeudis pendant plus de 14 ans aux Petites sœurs des pauvres à Tardy. Je faisais de l’animation auprès de personnes âgées car on disait de moi que j’étais bavarde et que j’aimais bien rire. J’avais 18 pépés et mémés avec qui je jouais au loto. Ils étaient bien perdus, beauseigne . Ils m’appelaient leur petit rayon de soleil et ne voulaient pas me laisser partir. Ils étaient si gentils. Et puis un été, j’en ai profité que c’était les vacances et je ne suis pas revenu. C’était devenu trop compliqué pour moi, c’est que ça me faisait loin à pied.

Mon premier amour…

C’était il y a tellement longtemps, j’avais 18 ans quand j’ai rencontré Louis, c’était au bal de la Terrasse à Saint Etienne, il était âgé de 20 ans. Il m’a invité à danser et nous sommes tombés amoureux ! Nous avons commencé à nous fréquenter régulièrement, Louis venait me chercher à la sortie de l’usine, j’étais très heureuse.
Puis la guerre est arrivée et Louis a été envoyé dans l’active à l’âge de 22 ans, il a été pris avec son régiment à Mons en Belgique et fut donc prisonnier en Silésie, près de la Pologne, au tout début de la guerre. Je l’ai attendu durant sept longues années, toute ma jeunesse ! J’aurais préféré finir vielle fille que de le laisser ! Il n’y avait ni cinéma, ni bal, et un couvre feux à 21 heures. On allait simplement se balader avec des amies et collègues de travail dans le Pilat, au Bessat.
On m’a bien proposé une ou deux fois ma main mais j’ai toujours refusé. Et puis avec Louis on s’écrivait quatre lettres par mois : deux petites et deux grandes. On ne pouvait pas plus. Nos lettres subissaient également la censure. Elles n’étaient pas cachetées, simplement pliées, il ne fallait rien de compromettant sinon la lettre était détruite. Heureusement la Croix Rouge est ensuite arrivée et cela a permis d’envoyer des colis aux prisonniers. Alors moi je lui glissais toujours des chocolats.
En janvier 1944, après sept longues et difficiles années j’ai pu aller retrouver mon Louis sur le quai de la gare de Chateaucreux, c’était vraiment très étrange de le revoir. On était tellement heureux de se retrouver. Il était ni blessé, ni malade simplement squelettique !

Louis a attendu un an avant de demander ma main à mon père, il n’y a pas vraiment eu de fiançailles car on ne pouvait pas se l’offrir mais sa mère ainsi que son frère et sa soeur sont venus à la maison.

En février 1946 j’ai eu ma première fille Lucienne qui malheureusement est décédée à l’âge de neuf mois d’une bronchite capillaire aigue. La seconde, Monique, naquis en juillet 1948 et enfin la dernière, Michèle, naquis en juillet 1950.

Nous sommes restés mariés 45 ans ! Et Louis s’est éteint le 21 avril 1989 à l’âge de 74 ans.

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