Je me suis trouvé engagé involontairement

Un témoignage de François Merle,
né(e) le 8 août 1935
Mémoire recueillie à


Lors de la conversation, Monsieur Merle nous fait une déclaration sur son mariage, un thème plus intime qu’il aborde ici.


"Oui, je me suis marié assez tard. Je m'étais mis dans la tête de ne jamais me marier avant d'aller au service militaire. Bon alors, quand j'ai fait mon service, je suis revenu à 22 ans et je me suis dit qu’il était temps que je me marie. Alors là, je me suis retrouvé à une soirée avec des amis et il y avait une fille qui avait mon âge. On a décidé de se revoir en septembre pour l'anniversaire de l'un ou de l'autre. Entre temps j'ai perdu ma mère, je l'ai perdue au mois d'août, et le rendez-vous étant début septembre, je n’y suis pas allé. Je ne voulais plus me marier. Alors là, il y avait une dame qui avait une usine à coté de chez nous, qui me connaissait très bien puisque je lui empruntais assez souvent de la bordure de fil. Elle a dit à mon père qu’elle connaissait une jeune fille très bien pour moi, et qu’il fallait me la présenter. Mon père m'en a parlé, il n’y avait pas de secret ni des uns, ni des autres. J’ai répondu à mon père que je la trouvais bien gentille, mais ce n’était pas le moment car j’étais toujours en deuil. Elle est revenue l’année suivante... Mais je ne voulais toujours pas me marier, ni la troisième année.


J'ai réfléchi et je ne voulais pas finir vieux garçon. Il fallait bien que je me marie. Vous savez bien, chez nous il n’y avait quasiment aucune fille valable. Si vous voulez, j'étais un peu en porte à faux, j'étais le fils du patron, alors les ouvrières moi je les connaissais bien et je ne me voyais pas me marier avec ces filles là. Je ne dis pas que je suis intelligent, enfin je ne suis pas complètement idiot. Si j’avais été en ville ça n’aurait pas été pareil. Mon père a quand même fini par me dire : « allez quand même François, un beau jeune homme comme toi, il faudra bien que tu te maries ! ». Alors j'ai dit : « allez, dis lui dont que je veux voir cette fille ». Et finalement, je l’ai rencontrée. Il y avait alors une fête au mois de septembre, elle nous a invités à déjeuner parce qu'elle n'avait plus sa mère. Elle vivait avec son père qui était atteint de la maladie de Parkinson. Ils habitaient à 3 km de chez nous dans la campagne. On y est allé et mon père me dit : « elle n'est pas si mal que ça ». Je lui réponds : « écoute, je vais la fréquenter tout l'hiver, et puis on verra ça au printemps ».


Ça c'était au mois de septembre, et v’là ti pas que son père meurt au mois d'octobre. Cette fille, n’ayant plus de famille, était donc seule. Elle n’avait que des cousins éloignés qui n’étaient pas intéressants, enfin très gentils mais c'était des paysans qui n'aimaient que la terre, que la terre. Et elle, n'était pas paysanne, son père était dans les impôts, vous voyez elle n'avait pas l'esprit campagnard. Alors elle se retournait vers moi, elle s'accrochait à moi comme une prise d'otage. Alors, le jour de l’enterrement, tout le monde a voulu que je l'accompagne. Les gens ont dit : « ils sont fiancés ! ». Chose qui n'était pas vraie. Mais d'un autre coté, elle ne me plaisait pas au point de ne pas vouloir d'elle. Je me suis trouvé engagé, involontairement... Mais d'un autre coté, si vraiment elle ne m'avait pas plu, ça n'aurait pas duré.


Elle était toute seule, nous n’étions que deux quand je montais chez elle. Cependant, elle allait chez des amis, à droite, à gauche, je ne la voyais plus. Alors je lui ai dit : « bon, Marguerite, tu es en deuil, si tu te maries, tout le monde va rouspéter ! Mais d'un autre coté, comme c'était prévu, tu viens habiter chez nous ». Mon père habitait une grande maison, c'est pourquoi, suite à mon mariage, j'habiterai d'un coté de cette même maison avec ma femme, et lui continuerait d'habiter de l'autre. Alors j’ai dit à Marguerite : « tu descends à Nontron, tu seras dans ta maison, tu pourras l'arranger comme tu voudras. Moi comme je ne travaille pas loin, je pourrai venir te voir assez souvent, on mangera matin et soir ensemble ». Parce qu'au départ, elle voulait rester chez elle. Moi je connaissais la route mais je ne suis pas un bon chauffeur. Je lui ai dit que si je partais le lundi je ne serais de retour que le samedi, mais là autant ne pas se marier. En plus de ça, la route était désagréable tout plein car il y avait souvent du verglas. Nous avons fini par nous marier le 29 novembre 1964. Elle est finalement descendue chez nous. Moi j'ai toujours eu envie de faire construire une maison. Comme mon père avait un terrain, il m'a dit qu'on allait le partager, moi d'un coté, ma sœur de l'autre. Ma femme, elle, n'a jamais voulu. Je vous explique...


Lorsque ma mère est décédée, j’avais 25 ans. Ma sœur, elle, n’en avait que 13. Alors, si vous voulez, il s’est occupé d’elle. Ensuite, elle s’en est allée à Paris pour faire ses études d’infirmière, mon père s’est donc retrouvé seul. C’est pour cette raison qu’il voulait considérer ma femme comme sa fille. Je ne sais pas pourquoi elle ne me l’a jamais dit, mais ça ne lui a pas plu. Elle venait de perdre son père, elle avait perdu sa mère, je pense qu'elle devait être un peu désorientée. Avec mon père, ça a fait étincelle, il y a eu un froid, ils ne se parlaient plus, du moins sur la fin ils ne se parlaient plus. Alors, ça été assez compliqué. La discussion a donné : « si on fait construire sur un terrain qui appartient à ton père... », je l’ai coupée : « mais il n'appartient pas a mon père puisqu'il me le donne », et elle a rétorqué : « oui mais il lui appartient un peu puisqu'il te le donne ». Je ne comprenais pas pourquoi mais elle ne voulait pas. Alors, je suis allé voir notre notaire qui s'en occupait, en voulant acheter un lot.


Quelque temps après il m’a téléphoné : « François est-ce que tu veux acheter la maison de la mère X ? ». Cette maison n’était plus habitée depuis 20 ans, mais puisque moi, j'ai toujours habité dans le pays, je la connaissais, elle était au milieu d'un grand parc. Il y avait tellement d'arbres, que de la route on ne voyait plus la maison. Certains ne savaient même pas qu’il y avait une maison, c'est pour vous dire. Mon notaire m’a affirmé qu’elle était à vendre, même si le panneau était tombé. Elle n’appartenait plus à la mère mais à la fille. Elle avait donné la maison à sa fille à condition qu’elle reste vivable. Le logement existait toujours mais étant malade, elle s’était faite hospitaliser. Pendant ce temps, le notaire avait bien acheté la maison à la fille. On s'est mis d'accord. Cependant, il fallait attendre que la mère meure pour certains papiers. Théoriquement, j'étais propriétaire mais on ne pouvait pas signer de papiers tant qu'elle était vivante.


Il fallait son autorisation, et elle ne voulait pas la donner. J’ai dit au notaire que je la connaissais, c'était l'institutrice de mon cousin. Je lui ai dit : « écoutez, je vais monter la voir, et je vais lui promettre qu'on garde son logement en état ». C’était une maison à deux étages. Moi, il y avait surtout le garage qui m’intéressait. J’aurais habité au premier et elle au rez-de-chaussée. On lui aurait laissé son logement. On a donc pris rendez-vous... Elle est morte dans la nuit. La fille, elle, n’habitait pas sur place. Elle a fait le déplacement pour l’enterrement, et a pu signer les papiers par la même occasion. De toute façon c'était à moi. J'ai acquis la maison, j'ai fait une bonne affaire, c'était une belle maison et pas bien chère. Et j'ai eu de la chance parce qu'il y en avait plusieurs qui la voulaient, et qui auraient sûrement mis plus que moi. Ils l’auraient donc eue ! Parce qu’un acheteur, croyant que c'était la mère qui était propriétaire, téléphonait tous les matins à la maison de retraite pour savoir si elle était morte ou pas. Quand ça été acheté, j'ai fait couper tous les arbres, il y en avait 6 brasses (une brasse, c'est 3 mètres cube de bois). C'était une forêt vierge. Et là, je suis resté jusqu'à décembre 2004. "


Monsieur Merle nous a ici livré une bonne partie de sa vie, sans tabou. On en retiendra particulièrement sa force de vivre et sa facilité à nous parler de son handicap. Cet homme généreux, cultivé et souriant nous manquera.



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