Je n’avais pas vingt ans

Un témoignage de Jeanne Christin,
né(e) le 15 octobre 1924
Mémoire recueillie à


Je m’appelle Jeanne Christin et je suis née en 1924 à Fontaine dans la ferme de mes parents.


J‘y ai passé toute ma vie. Commençant très tôt à participer à l’activité de la ferme avec mes trois sœurs et mon frère, j’ai dû arrêter l’école à 14 ans sans obtenir mon certificat d’études.


Nous n’arrêtions jamais, le dimanche était un jour comme un autre.


Mes parents étaient maraîchers, nous vendions des légumes, du lait et tout ce que la ferme produisait. Mon père était aussi maquignon (vendeur de bestiaux) beaucoup de gens de la région passaient dans notre ferme pour acheter nos produits.


Nous avions beaucoup d’ouvriers agricoles et mon père allait souvent à la barrière du train pour récupérer ce que l’on appelait «les étudiants de la barrière», des vagabonds qui acceptaient de venir travailler quelques jours à la ferme, nourris et logés.


Notre ferme était appelée «La ferme des cloches» car il y avait énormément de monde qui s’y rendaient, que ce soit des gens de passage qui cherchaient où dormir, des fontainois, des clients, la maison était toujours pleine de monde. Un de mes neveux disait d’ailleurs qu’on commençait le repas à dix et qu'on le finissait à vingt.


On faisait aussi souvent les commis, les éboueurs d’autrefois, passant avec les chevaux pour ramasser les bassines et en hiver nous avions aussi pour mission de déblayer la neige avec le tracteur.


Mes sœurs, mon frère et moi, nous nous occupions principalement du bétail et surtout de la traite des vaches. On tirait le fumier, changeait la paille et nettoyait les pis des vaches. Il y avait souvent des accidents, les vaches se battant, plus d’une fois je me suis retrouvée les quatre fers en l’air, c’est douloureux et salissant car le lait était très gras. Une fois je me suis fait piétiner l’estomac, mes intestins étaient meurtris. J’en ai connu des pépins avec les vaches…


Au début de la seconde guerre en 39, mes parents logeaient des soldats, ils réquisitionnaient les granges à l’arrière pour loger les hommes avec leurs chevaux. Quelquefois les généraux prenaient même une de nos chambres.


Lorsque les troupes allemandes arrivèrent, les départs forcés et les rafles étaient courants.


Beaucoup de jeunes entraient en résistance, dont mon frère et mon père, qui logeaient en plus des personnes en difficultés.


La ferme fut brûlée en 43 par les allemands qui savaient ce qui se passait. Ils revinrent en juin 44 pour arrêter mon père et mon frère, qui au courant de leur avis de recherche, avaient pris la fuite auparavant. Ils sont restés toute la nuit espérant leur retour, au matin comme ils étaient toujours bredouilles, ils m'ont embarqué, laissant mes sœurs cadettes seules. Heureusement, mes sœurs ont été recueillies par des voisins. Ils m'ont emmenée à l'hôtel Gambetta, qui avait été réquisitionné pour servir de siège à la gestapo, j'y suis restée 13 jours. J'y ai subis des interrogatoires violents pour savoir où était ma famille. On me tabassait, me mettait des coups de poing et de pieds pour me faire parler. J'ai tenu le coup pour tout le monde, mais je ne méprisais pas les gens qui parlaient... ça devait être affreux. Ma cellule se trouvait sous la salle d'interrogatoire, j'entendais les rires, les hurlements des gens qui y passaient et les fêtes des membres de la gestapo. J'avais aussi les échos de ce qu'il se passait dans les autres cellules, je me souviens surtout d'avoir entendus des personnes incarcérées parler d'un petit garçon juif, Daniel, âgé de deux ans, qui fut emmené.


Le 15 juin on m’emmena à la caserne Bizanet, en attente d’un train pour l’Allemagne et le 17 juin je partis. C'est deux jours plus tard lors d'un arrêt à la gare de Belfort que je pus m'enfuir. Étant mélangée aux volontaires pour rejoindre l'armée Allemande, je suis passée inaperçue lorsque je suis descendue en même temps qu'eux pour leur pause. Apparemment la gestapo n'était pas là pour surveiller les voyageurs. J'en ai donc profité pour suivre le long du quai afin de rejoindre un immeuble en ruine suite aux bombardements. J'y suis restée un moment et après avoir constaté que personne ne me recherchait, je suis sortie de ma cachette et partie en direction de la campagne. Quand je suis passée sous le pont le plus proche, le train qui devait m'emmener en Allemagne est alors passé au dessus de moi. Je me rappelle m'être dit « alors là ma petite, tu l'as échappé belle. »


Un couple dans les environs de Belfort m’a recueilli durant deux / trois jours, quand je suis repartie ils m'ont donné de l'argent et des provisions pour m'aider dans mon voyage.


J'ai erré un bon moment dans la campagne en évitant les villes, j’ai rejoint ma sœur qui habitait la Drôme depuis son mariage. Je ne pouvais pas retourner à Grenoble, j'étais sûrement recherchée.


Sur la route je me nourrissais de ce que je trouvais, principalement des fruits et pour éviter de croiser des troupes pendant les couvres feu, je dormais dans les bois. Quelquefois sur ma route je croisais des soldats allemands, mais je n'avais pas de problème, ils ignoraient que je fuyais. Ensuite je suis allée chez une tante de mon père à Poliénas dans le département de l’Isère. J'y suis restée jusqu'à la libération, sous une fausse identité délivrée par le maire du pays.


Quand nous sommes tous revenus à Fontaine, la ferme était saccagée, la production brûlée et les animaux saisis. Mais comme on dit « perte d'argent n'est pas mortel », il fallait bien recommencer, se reconstruire petit à petit pour reprendre notre « petit train-train de vie. »


L'important c'est que nous soyons encore là, tous ensembles.


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