« Je suis une pure Dunkerquoise »

Un témoignage de Marguerite Bart,
né(e) le 16 octobre 1914
Mémoire recueillie à

Je suis née à Dunkerque. Je suis une pure Dunkerquoise : le port de Dunkerque, le phare de Dunkerque, une pure Dunkerquoise. Je suis une Bart, B-A-R-T, comme Jean Bart, je suis une enfant de Jean Bart. "Vive les enfants de Jean Bart! Les enfants de Jean Bart sont des gaillards, pour les fêtes et pour les bals du carnaval".



Je suis allée à l'école jusque 19 ans et après, à l'usine. Il fallait travailler pour les parents. On s'en occupait beaucoup de nos parents, je ne les ai jamais laissés tomber. A 19 ans donc, je travaillais à Cappelle-la-Grande chez Lesieur, le fabriquant d'huile. Je me levais à quatre heures du matin pour commencer à cinq heures. On faisait la route à pied le long du canal, été comme hiver. Il n’y avait pas d'autobus par là. On lavait des bouteilles et des bidons puis on les remplissait. L'huile, c'est gras et il fallait être propre. Quand on entrait, on allait au réfectoire, on se déshabillait et on mettait une blouse blanche. Il fallait obligatoirement des blouses blanches pour pouvoir les faire bouillir. Pas de couleurs! J'ai travaillé très dur et j'avais la santé. Je dis toujours, on est sur terre pour travailler. Le travail c'est la santé !



J'allais souvent au bal à Malo. J'avais une trotte à faire depuis Dunkerque. Pour y aller, c'était rien, mais pour en revenir... Au casino à Malo, ils me connaissent, vous pouvez y aller de la part de Mme Bart. Parce que j'allais tout le temps au casino. J'allais danser, sur mes hauts talons, de ce temps là... mais maintenant on est en pantoufles. J'étais fière quand j'étais jeune. Je ne serais jamais allée chercher deux kilos de pommes de terre sans mon chapeau. J'allais faire des courses? Hop, mon chapeau! J'allais à l'école en chapeau aussi. Ah oui... Toujours en chapeau. Je m'habillais, ce n’était pas comme maintenant : hauts talons, chapeau, boucles d'oreilles... Et des robes. J'avais une cousine couturière qui me faisait de belles robes. On dansait de tout : des tangos, des valses, la polka… Pour le Carnaval, on s'habillait n'importe comment mais le samedi et le dimanche, il fallait être belle pour aller au bal. Pour chercher un homme, il fallait être belle. J'étais jeune. Maintenant, ce que j'ai, je le salis. Et mon père il disait : «tu sais à l'heure où tu pars, mais tu dois savoir à l'heure où tu rentres.» Il était sévère pour ça, mon père. Si tu désobéissais, le dimanche d'après, tu restais à la maison, tu ne sortais pas. Il avait raison, il avait deux filles. Ma sœur dormait tout le temps, elle ne sortait jamais. Moi, c'était «vive la joie», je me levais, me lavais, m'habillais et j'allais danser, mais pas avec n'importe qui. Il fallait un monsieur avec une cravate. Oh j'étais fière... Si l'un d'eux ne me plaisait pas, je n'allais pas danser et si un autre venait après lui, je ne dansais non plus. Si je refusais à l'un, je ne pouvais pas accepter pour l'autre. J'ai fini par rencontrer mon mari dans un bal. Je n’ai pas attendu mes 20 ans pour me marier. À 19 ans, hop, ça y est! On était heureux. J'ai eu une belle vie.



Il n'y avait pas que les bals, il y avait aussi le Carnaval. Pendant le Carnaval, y'a pas de nuit, y'a pas de jour! Il faut toujours aller danser. Une fois je dansais avec des hauts talons, je suis rentrée à la maison en boitant : j'avais cassé un talon. On chantait également beaucoup. Des chansons de Carnaval, de la bande des pêcheurs. Je me réveillais le matin, je chantais en disant "y'a la chanteuse qui est là". Je chantais tout le temps, même sur la route pour aller travailler, je chantais. Mon père disait «ça y est, Margot, elle est partie!» Il vaut mieux profiter quand on est jeune, il faut s'amuser. J'ai eu une belle jeunesse. Il vaut mieux ça car quand on est marié, on reste avec son mari. Quand on est marié, on est marié!



En 1940, pendant les bombardements, j'étais ici, ma maison était là, et... Boum ! J'ai vu ma maison tomber. Plus rien! Plus une cuillère à café! Plus rien! Plus rien! Plus rien! J'étais à la rue. Heureusement que ma sœur et mon père étaient là. Ils m'ont hébergée mais je ne voulais pas rester vivre chez eux, je ne voulais pas les embêter. Et ma maison, elle était là, mais je ne pouvais pas y aller, je n’avais pas le droit.



Il ne faut surtout pas me parler des allemands! On dormait sur des sacs de cacahuètes, dans l’usine Marchand, des sacs grands comme des sacs de charbon et on dormait là. Moi, j'en ai vu pendant la guerre. J'étais sinistrée à 100% : en 1940, plus de maison! En 1941, j'ai perdu mon mari! Il est mort de chagrin pour sa maison. La maison je m'en fous, mais quand on perd son mari, c'est... La maison encore, ça se remplace! mais un homme, ça ne se remplace pas...



Quand la guerre s'est terminée, on a fait la fête. Il y avait un bar, à côté de chez moi. Les américains allaient tout le temps là-bas. Et ils voulaient danser. Si vous ne dansiez pas, ils venaient vous chercher. Je me suis toujours bien amusée en étant jeune. La belle vie. On sait s'amuser à Dunkerque! Oh, Dunkerque… Je voudrais bien retourner à Dunkerque. Oh oui, c'est gai! C'est toujours gai à Dunkerque. Mais maintenant, je deviens vieille, une vieille ratatouille. Heureusement qu'on a un bon moral, qu'on a un bon caractère…



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