Juliette et l’imprimerie

Un témoignage de Juliette Bredillard,
né(e) le 30 avril 1922
Mémoire recueillie à

Parlez-nous de votre ancien travail.
J’ai été 28 ans machiniste dans l’imprimerie, puis j’ai trouvé une place chez un relieur, c’est celui qui finit les livres, qui les unifie, qui regarde si c’est bien en page, qui colore les tranches, qui rend le livre le plus joli possible.
J’ai quitté l’Ariège à 2 ans et depuis je n'ai pas quitté Toulouse, alors finalement je suis toulousaine ! Depuis l’âge de 2 ans jusqu’à 88 ans, ça fait quand même un laps de temps que je suis à Toulouse ! Je me suis mariée à 20 ans, avec un parisien. C’était la guerre, il a été prisonnier et après il a été rapatrié sanitaire à la fin de la guerre à l’hôpital Larrey. Et puis voilà quoi on s’est connu, on s’est plu et on s’est marié ! Vous savez on parle actuellement des gens qui ne réfléchissent pas, mais je me rappelle ma mère me disait « Vous êtes fous ! ». Il venait d’être libéré, c’était encore la guerre, en 44, et on s’est dragué quand même ! Vous savez il fallait avoir du ventre comme on dit pour se marier en pleine guerre comme ça ! Alors vous savez on dit que les jeunes ne réfléchissent pas mais on a fait pareil ! J’ai commencé à travailler à 15 ans. De l’école au travail ! J’aurais voulu être institutrice. La directrice avait proposé à ma mère de me porter pour avoir une bourse. Seulement… Mes parents étaient ouvriers et on était 4. Si moi je continuais les études il fallait que les autres fassent pareils. Je m’en suis jamais fâchée, j’ai travaillé c’est le principal, j’ai gagné ma vie.
Pendant la guerre on avait une vie normale… à peu près. Mon imprimerie c’était la plus importante du sud-ouest, on était 800. On faisait les feuilles de carte de pain et l’imprimerie était gardée par la gendarmerie, par les allemands, pour les cartes de pain c’était sérieux. Et on réussissait à en avoir ! Il y avait des caves immenses, alors une fois il y avait un allemand qui courait après une fille qui en avait fauché, seulement il ne l’a pas trouvée parce qu’elle connaissait les coins entre les piles de papier, il était dans une colère noire ! Mais comme il l’avait pas vue, il ne pouvait, pas parmi nous, la reconnaître, alors il nous a menacé de tout, d’être fusillé, de tout ! Mais le patron nous a dit « N’ayez pas peur, ça va pas aller plus loin ». Alors elle nous a découpé les cartes et à la fin on avait des cartes de pain !
Et vous avez voyagé ?
Mon mari aimait son Paris. Tous les ans on passait 10 jours à Paris, parce que sinon il n’aurait pas pu respirer le reste de l’année, il fallait l’air de Paris pendant 10 jours pour le remettre d’aplomb ! Je me rappelle un jour on était à la terrasse d’un café et il y avait un sac de pommes de terre par terre, il passait du monde mais personne ne l’a passé dans le caniveau alors qu’il gênait. Alors j’ai dit à mon mari pour le faire rager « Tu vois comme ils sont fainéants les parisiens ! ». Il était en colère et il s’est levé et il l’a fait pour sauver leur honneur !
Mon mari n’était pas partisan d’aller à l’étranger, comme il me disait « Nous ne connaissons pas la langue étrangère, nous ne connaîtrons pas le plaisir pleinement comme ici ». Il y avait des anecdotes amusantes, je me rappelle à Marseille… Mon mari était délicat pour manger. Alors je voyais le garçon qui nous portait le plat de frites arriver, avec la sueur qui tombait dans les frites ! Je me disais si jamais il s’en aperçoit il va faire un scandale ! Alors il a posé le plat de frites et moi je n’en ai pas pris beaucoup parce que je savais pardi ! Après je le lui ai dit, il n’était pas content hein !

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