La Belle de Mai, « c’est mon quartier, c’est moi »

Un témoignage de Simonne Usai,
né(e) le 26 septembre 1929
Mémoire recueillie à

Parlez nous de votre enfance...


Je suis née le 26 septembre 1929 au 76 rue Clovis Hugues, alors que je devais naître à la maternité, mais l’accouchement étant rapide, Maman n’a pas pu aller jusqu'à la maternité. Alors, elle a été aidée par une sage femme qui n’habitait pas loin. Donc je suis née dans la maison et j’y ai grandi. Après j’ai acheté au 74, il aurait fallu faire un trou dans le mur pour déménager. Et au 74 j’y suis toujours.
Dans mon enfance j’avais un frère, qui avait 7 ans de plus que moi, que j’adorais, c’était mon idole que je suivais partout, que je défendais bec et ongles si on l’attaquait. Mon père ne voulait pas qu’il joue au football, donc s’il rentrait avec les souliers crottés, je l’attendais en bas de l’escalier avec un chiffon et du cirage pour vite lui passer le cirage sur les chaussures. En 39, j’avais dix ans quand il y a eu la déclaration de guerre. Mais entre temps, pendant l’été, on partait en colonie de vacance, les sœurs étaient vraiment des pionnières de la chose, parce qu’elles emmenaient des enfants avec des moyens limités, alors que les allemands étaient partout. On partait de Marseille jusqu’à Nîmes, on couchait dans une gare et pour arriver en Haute-Loire c’était toute une expédition. Mais on nous enlevait de Marseille pendant que les parents ne pouvaient pas…. Les colonies, c’était formidable, on découvrait la campagne, nous les enfants de la ville, et puis on faisait la java parce que on était enragés. Les sœurs, elles avaient de la vertu de nous garder. Les sœurs lisaient le courrier qui arrivait ou partait de la colonie, et moi quand une lettre de mon frère arrivait je disais à la supérieure : « Vous l’avez lu ? » Elle répondait « Oui », alors comme j’étais toujours en rébellion je lui disais : « Donc vous pouvez la garder. » Je préférais me passer de la lettre de mon frère que de sentir cette brimade.

La guerre


Elle nous a marqué car des gens qui étaient proches de nous ont été fait prisonniers. Un de mes engagements a été de convaincre tous les habitants de la rue Clovis Hugues de fermer les volets lorsque les allemands arrivaient en chantant « la grand mère à cheval ». Du coup, les allemands descendaient toute la rue avec les volets fermés. Ils ne voyaient personne, les commerçants se mettaient en retrait, et eux descendaient sans voir une tête à une fenêtre. Ils pouvaient chanter jusqu'à demain ! C’était déjà une volonté forte de prouver qu’ils nous occupaient, mais on restait quand même libre de nos opinions. Nous, on a pour nom « Usai. » Un employer de mairie a fait un « U » qui ressemblait à un « I ». Et ils sont allés fourrer un tréma, donc ça faisait « Isaï » et on a eu la gestapo deux fois. Il a fallu leur montrer l’extrait de naissance de mes parents. Sans ça, ils nous auraient embarqués à cause d’un U mal fait. C’est encore un souvenir que l’on n’oublie pas quand on est jeune.
Si vous alliez sur la cannebière, il y avait un cinéma pour eux, les allemands. On mettait des barrières pour que ces messieurs sortent tranquillement et prennent les cars. Sachez qu’en haut de la rue Clovis Hugues, il manque un morceau de façade, les gens croient qu’il manque juste un morceau qui est tombé. En réalité c’est qu’une fille qui s’était mise à la fenêtre d’en haut, et les allemands ont tiré à la mitrailleuse, ils ont eu le mur mais ils ont aussi eu la fille. C’était des sauvages… Ils ont tiré sur la fille qui passait la tête par la fenêtre, et d’en haut ils ont démonté un morceau. Moi, je sais ce que c’est puisque je l’ai vécu. Les gens pensent que c’est un morceau qui est tombé avec le temps, mais ce n’est pas vrai.
Mais ils n’étaient pas tous comme ça. Mon frère avait été pris dans une rafle à la gare Saint-Charles. Les allemands faisaient des ronds noirs et des ronds rouges, et ceux qui avaient le rond rouge étaient mis tout de suite dans un train pour l’Allemagne. Quant à ceux qui avaient le rond noir, ils pouvaient passer. Un allemand lui a pris son stylo et lui a fait un rond noir sur ses papiers et il a pu passer. On n’a jamais su sur quels critères ils faisaient les ronds. Mon frère a cherché à retrouver cet officier mais il n’a pas pu. Ils n’étaient pas tous pourris, il y en a qui étaient anti-guerre et qui étaient loin de chez eux et qui en souffraient autant que les nôtres.
Après le bombardement à Marseille, il y avait tellement de morts qu’on vous réquisitionnait dans les trams pour clouer des caisses. Mon père et mon frère qui avaient reconnu les corps de ma tante et de ma marraine ont été réquisitionné pour clouer des caisses tellement on en manquait. On ne pouvait pas vous ouvrir votre tombeau, il fallait l’ouvrir vous-même. C’était affreux, moi, je n’en pouvais plus. De la fenêtre, on voyait passer des camions pleins de morts.
Alors avec mes parents et ma grand-mère, on a plié bagage et on est parti à Meyreuil dans la ferme où était mon frère, chez une fermière, jusqu'à ce que Marseille soit libéré après 44. Là aussi c’était une période épouvantable. J’étais la seule à pouvoir aller chercher du pain. Je faisais 22 km par jour jusqu'à Aix, mais entre temps les maquisards descendaient et me tiraient le pain du porte bagage. J’arrivais et je n’avais plus de pain. C’était une période de guerre, les hommes ne pouvaient pas circuler puisque les allemands faisaient des rafles.
On a été libéré par les Américains, à Meyreuil le 20 août et à Marseille le 25. Mais on n’a pas pu réintégrer Marseille tout de suite puisque les routes étaient bouchées. Et c’ est là que je suis descendue à la mine en juillet 44, pour voir où travaillait mon frère. Mon frère, c’était la prunelle de mes yeux et le savoir là-dedans ! Vous imaginez manier un pique quand vous n’avez jamais fait des choses comme ça ! Il n’était pas manuel du tout, il avait tous les doigts écorchés, c’était atroce. Dès qu’il y avait une descente, les mineurs allaient tous se cacher dans les vignes et on n’était pas à l’abri que les allemands tirent des rafales sur les vignes et qu’ils tuent tout le monde. On a vécu avec la peur au ventre des bombardements à Marseille et à Meyreuil, des Allemands qui étaient partout et la moitié était barjo.

Quel est le souvenir qui vous rattache le plus à La Belle de Mai ?


Le bombardement … parce que là, nous avons été touché dans notre chair quand même. Moi, j’ai perdu ma tante et ma marraine, l’une a pris la porte sur la tête lors de l’explosion et la seconde, elle a reçu un éclat de bombe, et comme on n’avait pas les moyens pour soigner les gens, on n’a pas su qu’elle avait une hémorragie interne. Voir tous ces morts entassés les uns sur les autres, c’est une vision atroce, en plus c’étaient des gens que je connaissais. Et puis c’est vrai que ça avait éclaté à la Belle de mai. Moi, je ne pouvais plus rester à cause des bombardements, on avait peur. On est donc parti à Meyreuil rejoindre mon frère qui travaillait à la mine

Vous avez du ressenti envers les Allemands ?


Moi, je n’avais pas de ressentiments envers les Allemands, mais j’avais du ressentiment envers les Américains, parce que c’est les Américains qui ont bombardé, ce ne sont pas les Allemands. Ah oui mais les Allemands, les ressentiments on les avait toujours, moi je n’arrive pas des fois à dire Allemands, je dis « boche ». Nous, on était entourés d’Allemands à Meyreuil, et puis après on a eu le quartier Américain, et ils étaient autant barjos que les Allemands. Les Allemands aussi, ils en avaient assez. Je vous assure que 44, ça a été une année tordue.

Quel est pour vous l’âge d’or de La Belle de Mai ?


C’était avant la guerre, avant 39. C’était un quartier semi-ouvrier. Il y avait beaucoup d’employés municipaux, de travailleurs. Il y avait beaucoup de travail. Vous perdiez un travail le matin et vous en trouviez un le soir, ce n’était pas un problème pour la jeunesse. C’était l’âge d’or, il y avait une convivialité, les portes n’étaient jamais fermées. Il y avait des gens qui descendaient les chaises sur le trottoir et puis discutaient. Tout le monde se connaissait, c’était une vie de famille même avec des gens qu’on ne connaissait pas ! C’était agréable. Parfois, quand je rencontre des gens de mon âge, on repense encore à ces moments, à quand on était jeunes. Moi je me souviens que j’allais de La Belle de Mai au Bon Pasteur, mes parents n’avaient même pas peur de me laisser y aller seule. Il y avait des gangsters qui étaient en bande organisée et pas de jeunes gamins de 13/14 ans, ça n’a rien à voir. C’est pour ça qu’on disait que La Belle de Mai était un quartier de truands, mais les truands avaient quand même une éthique ils ne se seraient pas attaqué au sac d’une dame âgée. C’était l’âge d’or. Après il y a eu la guerre.

Pour quelles raisons La Belle de Mai a t elle perdu son charme, sa vie de famille ?


Parce qu’il y en a pas mal qui ne sont pas revenus après la guerre, d’autres sont morts dans le bombardement, et quand les enfants grandissaient, ils déménageaient, ils quittaient le quartier. Et il y a eu une nouvelle population qui est arrivée, ça s’est fait petit à petit, pas en seul jour. Par rapport à certains quartiers, ce n’était pas dramatique, mais on sentait qu’on avait perdu cette convivialité. C’est pour ça qu’on s’est retrouvés à œuvrer dans la Maison Pour Tous. C’était une nouvelle Belle de Mai, ce n’était plus la vie de famille telle qu’on l’avait connue, avant il n’y avait pas de voleurs, il y avait des fêtes organisées, des bals ouverts.

Qu’est ce que représente pour vous l’engagement ?

L’engagement, moi je pense que je me suis engagé très jeune. Ma mère n’aimait pas du tout La Belle de Mai. Alors j’allais beaucoup à Bon Pasteur, vers le boulevard National. Mon premier engagement était pour les prêtres qui nous faisaient le catéchisme. Lorsqu’ils ont été prisonniers, on essayait de se rendre utile. Je crois que ceux sont les seuls qui ont reçu autant de colis durant leur emprisonnement. On était jeune, on avait 9 ans et demi. On était déjà engagé dans la collecte de nourriture, il n’y en avait pas à ce moment là, il n’y avait que les tickets. On avait aussi recensé toutes les personnes âgées du quartier, qui ne pouvaient pas venir jusqu’au Bon Pasteur pour le jour de Noël afin de leur apporter de quoi manger. On était bien engagés, c’était la survie à ce moment là, alors qu’on n’avait que 10 ans. Alors que maintenant, les enfants sont assistés jusqu’ à je ne sais quel âge. Moi, mon neveu, il a 23 ans et il est toujours chez papa et maman.

Quel a été l’engagement qui vous a le plus marqué ?

Un engagement sportif, parce que j’ai signé ma première licence à l’Olympique de Marseille quand j’avais 14 ans et depuis je suis toujours abonnée. Actuellement, ils sont en train de faire un musée. Alors ils m’appellent et me demandent de leur prêter tout ce que j’ai encore en ma possession, mes licences ou encore mes maillots.
Moi, je me suis engagée aussi à la Maison pour Tous lorsqu’elle a été créée. J’ai réuni tous les retraités du coin et on a fait du soutien scolaire, avant même qu’on entende parler de soutien scolaire, et on était 5 ou 6 à faire du soutien scolaire deux fois par semaine. On rattrapait je ne sais combien de gamin en lecture, parce que, quand ils venaient, c’était volontaire, donc ils n’avaient pas les mêmes comportements qu’ils avaient à l’école et nous non plus. On n’était pas la pour faire de l’éducation. On leur expliquait que, s’ils venaient, c’était pour combler leurs lacunes. On en a rattrapé plein, les mères étaient contentes et les professeurs aussi, parce qu’ils n’avaient pas le temps de repêcher les enfants en difficultés. On a fait un boulot terrible; là oui, je suis contente, un contentement personnel parce que ça n’existait pas. Donc la Maison pour Tous a été un engagement. Dès l’ouverture je me suis engagée, ça a été un de mes plus gros engagements. A La Belle de Mai, j’ai fait partie du comité au Conseil d’Administration pendant très longtemps.

La Belle de Mai, quel avenir ?


J’aimerais que les gens se sentent un peu plus responsables de la vie de leur quartier et s’impliquent d’avantage. Hélas, le comité de quartier n’intéresse personne, que quelques anciens. Alors qu’il suffirait de peu pour faire changer les choses. Si les gens se mobilisent, et renforcent leur solidarité, nous pourrions faire des miracles.
Il nous manque des espaces de jeu pour les jeunes. Ils sont tous dans la rue, pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas d’endroit où aller. Il faut bien qu’ils fassent quelque chose, et quand on est oisif, on fait n’importe quoi et puis il faudrait comprendre une bonne fois que la répression ne sert à rien, ce n’est que par l’éducation que l’on pourra s’en sortir. Pour redonner vie à ce quartier, il faudrait que les jeunes essaient de prendre notre relais mais on n’y arrive pas. On a essayé de faire un comité de quartier en impliquant des jeunes, ils sont venus quelques fois et puis plus rien. Il faudrait aussi beaucoup plus d’animateurs, beaucoup plus de crédit pour les associations. De nos jours les crédits sont refusés de plus en plus. Il ne faut pas se faire d’illusions. Il faut que La Belle de Mai renaisse, que les associations soient un peu plus soutenues par l’Etat et que le quartier ne soit plus mis à l’écart des autres quartiers de la ville de Marseille, mais aussi que les gens deviennent plus responsables de leurs actes : donc un peu plus de responsabilité de la part des habitants et le respect du quartier. Peut -être qu’on peut y arriver, il y a des nouveaux arrivants dans le quartier, peut -être qu’il y a un espoir. A titre d’exemple, le théâtre « le Gyptis » est un lieu où tous les habitants peuvent se rencontrer, mais ce n’est pas suffisant de se retrouver devant une pièce de théâtre. Donc, quand on a un bulletin de vote dans la main, il faut faire attention à ce que l’on fait.

Pourquoi vous ne voulez pas quitter La Belle de mai ?


Pour tous les investissements que j’y ai apporté, investissements pour avoir un stade à la Busserine, investissements pour qu’on agrandisse la Maison pour Tous, investissements pour restaurer l’école. Et puis je ne veux pas quitter tous les gens que je connais ici, c’est mon quartier, c’est moi.

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