La cour des miracles

Un témoignage de ,
Mémoire recueillie à

Née dans les Bouches du Rhône près de Marseille. Elle a ensuite déménagé pour s'installer à Le Teil à l'âge deux ans. Elle a une sœur (deux ans de moins qu'elle).

Parcours professionnel :

Après l'obtention de son brevet, son père qui travaillait dans une société (Société Hydro-électrique de l'Isère), essaya de lui trouver un poste. Le patron approuva mais elle n'avait pas encore 18 ans, donc il lui conseilla d'apprendre la dactylo. A ses 18 ans, elle entra dans cette entreprise. Elle travaillait au service des abonnés sur Valence.

« La cour des miracles » :

Cette cour se situait vers le Boulevard Jean JAURES (boulevard du Midi). Aux yeux de Melle Y.R, cette cour représentait quelque chose d'immense malgré sa petite taille (50 à 60 m de longueur). Les enfants avaient de la place pour jouer, les logements n'étaient pas très grands (une cuisine, une alcôve, la chambre des parents). Melle Y.R a passé toute sa jeunesse dans cette cour, elle y a découvert comment fonctionnait « le monde ».
Le propriétaire des logements avait un terrain qu’il cédait en parcelles pour faire des jardins à ses locataires. Sur ce terrain, il y avait une source, un puits pour arroser les jardins. Son père avait récupéré une parcelle de jardin en plus de celle qu’il avait déjà. Ce jardin permit à la famille de s'alimenter en légumes et fruits (poirier, pêcher, cerisier, prunier Reine-claude). Dans cette cour, chaque locataire avait droit à une lapinière; les habitants avaient le choix d'y mettre soit des lapins soit des poules (tout dépendait de ce qu'ils allaient en faire).

Au premier étage de la maison, il y avait une couturière qui avait deux filles, Melle Y.R aimait bien y aller car cette dame possédait des catalogues où il n’y avait que des personnages figés et des modèles de robe. Quand les magazines étaient devenus trop vieux, la couturière les lui donnait et elle pouvait découper les personnages. Elle lui cédait aussi des morceaux de tissus pour en faire des poupées.
Melle Y.R avait un camarade qui se nommait Aimé B. Il recevait des revues comme Pierrot, Guignol… Quant à elle, elle recevait Lisette et elle lisait aussi Fillette que lui prêtait une de ses voisines. C'était les seules lectures qu'ils avaient car il n'y avait pas de bibliothèque à l'école. Melle Y.R se souvient du contenu de ces revues: dans Pierrot, il y avait une histoire qui se suivait et qui s'appelait « le Forban sous-marin » où il y avait l’image impressionnante d'un scaphandrier. Dans le magazine Guignol, elle se souvient d'une histoire, celle d'un homme qui était éleveur de cochons en France; ses cochons avaient attrapé une maladie. Il s'est rendu au Danemark où il a visité une porcherie qui était chauffée ; les porcs n’étaient pas malades et leur lard était bien entrelardé. Sur Lisette, il y avait des histoires présentées comme des bandes dessinées et d'autres comme des articles de journaux. Dans la cour, Melle Y.R et ses camarades de jeux s'amusaient au saut à la corde, à la marelle, au ballon, à 1-2-3 soleil...

Dans cette cour, il n'y avait pas de machine à laver mais il y avait des lavoirs. Pour éviter les conflits entre les femmes, le propriétaire avait instauré un tour à chacune pour le lavage du linge. Les femmes de mécaniciens redoutaient le moment du lavage des mâchurés (vêtements noircis par le charbon) : c’était le temps des machines à vapeur. Le linge était étendu dans la cour, il y avait deux grands fils d'étendage pour tout le monde. De grands piquets soutenaient les fils d'étendages pour qu'ils ne plient pas sous le poids du linge. Un jour, la mère de Melle Y.R était pressée et marchait vite, elle se cogna la jambe contre un de ces piquets. Ce jour-là, Melle Y.R découvrit un vieux remède de grand-mère qui faisait disparaître les bleus. Pour préparer ce remède, il fallait faire bouillir du persil dans du vin chaud et il fallait ensuite mettre un cataplasme.

Dans cette cour, il y avait un certain nombre de personnages qui y vivaient:

Il y avait une rempailleuse qui donnait une nouvelle vie aux chaises; elle y mettait des brins colorés, et parfois elle faisait des dessins. Elle lui avait appris à rempailler une chaise.
Il y avait aussi une autre dame qui confectionnait des couronnes mortuaires, elle avait un regard noir et perçant. Quand les perles n'étaient pas valables pour faire ses couronnes, elle les leur donnait pour s’amuser ou faire des colliers.

D’autres personnages étaient seulement de passage dans cette cour :
Tous les samedis matins, un homme venait de Montélimar livrer les produits CAÏFFA. Selon la rumeur, cet homme était un ancien chanteur qui aurait perdu sa voix. Dans ces marchandises, Melle Y.R appréciait surtout les pâtes « Lune » qui provenaient de Grenoble.
La mère B., qui rachetait les peaux de lapins, les chiffons, les ferrailles (20 sous pour quelques peaux de lapins); S. le laitier, il était espagnol, il venait dans ses débuts avec une petite carriole traînée par un chien où se trouvait un bidon de lait qu’il détaillait à ses clientes. Il s’annonçait en criant : « lou lait ! »
Une matelassière venait dans la journée pour refaire les matelas une fois la laine cordée.
Les couverts n’étant pas inoxydables, un estamaïre passait une fois par an et retrempait dans l’étain les couverts de cuisine. Il réparait aussi les parapluies, les faïences et la porcelaine.
Le facteur donnait le courrier de main en main car à l’époque il n’y avait pas de boîte aux lettres.
Lorsqu’il y avait un décès, une dame vêtue de noir avec une voix de circonstance annonçait le nom des défunts et l’heure de l’enterrement. Il y avait également une porteuse de pain de chez LORIOL qui venait chaque jour à bicyclette et Melle J. qui apportait les journaux. Le garde municipal lisait les annonces de la Mairie avec un roulement de tambour.
Une dame possédait une baladeuse (sorte de table creuse) où elle mettait sa marchandise pour la vendre sur le marché. Cette dame vendait des petits moulins à musique, des petits baigneurs, des moulins à vent et un peu de mercerie. Un épicier venait dans « la cour des Miracles », il se nommait M. T. Il avait deux remises, dans l'une il mettait le fourrage et la paille et dans l'autre sa charrette et son âne. Avant les vendanges, M. T. amenait ses tonneaux pour les laver. Il les entassait pour les faire sécher. Les enfants s'en servaient de piédestal pour jouer aux statues.

La rue à côté de la cour des miracles accueillait quelques spectacles :
Un montreur d’ours, avec son animal muselé, jouait du tambourin pour lui faire faire quatre tours sur lui-même. Des chanteurs de rue exposaient leur talent ; à la fin de leur représentation ils vendaient leurs partitions (exemple de chanson « Elle avait tué ses parents » en référence à Violette NOZIERE)
Elle aimait également se rendre à la vogue de la Croix Rouge car elle pouvait faire du manège (chevaux en bois) sans être accompagnée par ses parents.
Au moment des vendanges, le pressoir arrivait dans la cour pour presser les grappes de Clinton, le raisin de l’époque. Melle Y.R et ses amis aimaient entendre le cliquetis du pressoir actionné par les hommes et parfois ils goûtaient le vin nouveau.
Les dames de la cour, après la vaisselle, se munissaient de leurs chaises et montaient sur la route pour discuter, tricoter, regarder les gens passer.
En automne, les enfants de « la cour » allaient caresser les moutons et pendant l'été, un marchand de glace venait sur la place pour régaler les enfants de ces friandises. A Pâques les gens se rassemblaient en tenue d’été pour manger l’omelette dans l’herbe.
La « cour des miracles » est l'un de ses plus beau souvenir car c'était un endroit convivial, les gens discutaient entre eux. C'est dans ce quartier que Mlle Y.R a passé toute sa jeunesse et c'est au même endroit qu'elle a appris comment « fonctionnait le monde ». Les logements de la cour des miracles ont été vendus dans le début des années 50.

Les moyens de transports :


Les trajets s'effectuaient essentiellement à pied et à vélo, Mlle Y.R et son père allaient au travail en vélo. Elle fit l'acquisition de sa première voiture à l'âge de quarante ans.
Le car de M. MAGNE permettait de desservir la ligne du Teil à Montélimar.

Loisirs et vacances :

Mlle Y.R partait une fois tous les deux ans en vacances pour rendre visite à sa grand-mère qui habitait en Lozère. Pour s’y rendre, sa famille prenait le train au Teil. C’était un voyage au long cours qui durait de 4h du matin jusqu’en fin d’après midi. Ces vacances lui permettaient de passer du temps avec ses cousins. Les loisirs préférés à cette époque étaient la pétanque et le jardinage.

Les inventions :

L'invention qui l'a le plus impressionnée fut le Graf Zeppelin avant la guerre. Mlle Y.R et sa sœur avaient vu ce dirigeable pour la première fois du haut de la terrasse, stationnant pendant des heures au dessus du Rhône. Il y eu aussi la Traversée Paris – New-York par Coste et Belonte pour la première fois. L'invention qui l'a le plus marquée fut l'apparition du frigidaire et de la machine à laver. Après les grèves de 1936, les employés de la Vallée du Rhône avaient eu droit à 1kWh gratuit par jour. A partir de ce moment la mère de Mlle Y.R avait investi dans un petit réchaud qui lui permit de ne plus éclairer le poêle de la cuisine l’été. Avant elle possédait un réchaud à pétrole et de temps à autre elle était obligée de pousser une petite pompe pour l’alimenter et contribuer à son fonctionnement.


La guerre :

Petite, Mlle Y.R était quelqu'un de très enthousiaste, même pendant la guerre. Durant cette période, les habitants cherchaient à survivre donc ils n'étaient pas submergés par leurs petits problèmes. Les Mairies délivraient les cartes d’alimentation. Le déblocage des tickets alimentaires n’était pas toujours identique entre la Drôme et l’Ardèche : cela permettait à sa famille alors que Melle Y.R travaillait à Valence d’avoir certains avantages qui n’étaient pas en Ardèche et vice-versa. Elle se souvient de grandes affiches avec Pétain dessus, « Maréchal nous voilà », ainsi que de la propagande allemande : « Ils donnent leur sang, donnez votre travail » ou « le bonheur est entré à la maison, papa travaille en Allemagne » ou encore « Les assassins reviennent toujours sur les lieux de leurs crimes »
Les derniers jours de la guerre, les Allemands commencèrent à rentrer à pied.

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