» La ferme a brûlé le 19 décembre 1947 « 

Un témoignage de Lucette St Germain,
né(e) le 25 mai 1932
Mémoire recueillie à

Le travail à la ferme
Mes parents était paysans, cultivateurs à Vimines (10 km de Chambéry) alors je les aidais beaucoup. Ils faisaient de la vigne et du foin l'hiver pour les bêtes.
Mes parents avaient une ferme qu'ils avaient gardée de leurs parents. Elle a brûlé le 19 décembre quand j'avais 15 ans par là. Il y avait déjà eu un feu de cheminée, les pompiers étaient déjà venus à midi mais ils n'avaient pas fait ce qu'il fallait et puis le soir, on a entendu la grand mère quand elle était entrain de traire les vaches elle criait "au feu, au feu", ah oui parce que ça brûlait !!! Parce qu’il y avait tout le foin à côté de cheminée donc ça a tout pris. C'était vers Noël. Ça été traumatisant, mon père était entrain de tuer les cochons en face à Montagnole, il a vu brûler la maison de l'autre côté de la montagne alors il a rien pu faire. On l'a fait réparer mais longtemps après et c'était cher et en attendant qu’elle soit réparée entièrement on a vécu pendant 6 mois chez une tante.


Mon Papa il tuait les cochons, avec sa caisse avec tous les couteaux qu'il avait dedans. Les gens qui voulaient tuer un cochon appelaient mon Papa et après il faisait les saucissons et les saucisses. Il était charcutier à domicile. C'est son père qui lui avait appris à faire tout ça.
Il était pas bien payé à l'époque. Puis c'était pénible, il partait avec sa caisse de bonne heure le matin sur le dos, il allait à pied. On avait bien une petite voiture mais pendant la guerre les Allemands lui ont réquisitionné, c'était une « 4 chevaux ». Un jour, les Allemands sont entrés comme ils ont voulu par la grange et c'est là qu'ils ont réquisitionné la voiture de Papa. Pendant la guerre ils réquisitionnaient tout et puis après on a plus revue la voiture.
Ma maman trayait les vaches et puis elle portait le lait, on le vendait et ça faisait un peu d'argent. Ce n’était pas assez payé, c'était dur de faire ce métier toute la journée. Après chaque traite on apportait le lait sur une place à Vimines, c'est là où s'arrêtait le laitier tous les matins. On l'apportait, il nous donnait une petite misère pour le litre de lait. C'était notre seule petite paye, ça nous aidait. Le matin on se levait pas tellement tôt, ça n'avait pas tellement d'importance, on faisait les foins en fourchette ensuite on le faisait faner et sécher. Le foin se fait en été quand il fait bien chaud sinon il ne sèche pas. Quand on ne ratissait pas le foin, on allait nettoyer la vigne, Papa il en faisait beaucoup, il faisait son vin. Ah c'était du travail et après il a tout arraché (les vignes). On le vendait pas le vin, c'était pour nous. Pour fabriquer le vin, on avait un grand cageot pour mettre les raisins. Il y avait une espèce de pressoir où on versait les cageots dedans, il y avait un treuil, il fallait serrer. C'était du boulot ce vin !


Sa famille, son enfance
Mes parents n'étaient pas sévères, mon père était brave comme tout, il ne disait jamais rien !
On pouvait sortir comme on voulait mais on était des filles sages, il y avait mes sœurs, mon frère, on sortait ensemble mais on n’allait pas loin, on allait dans un café pas loin. On ne sortait pas souvent. On jouait à la marelle, au ballon à la balançoire à la corde à sauter. On faisait de la bicyclette, la première fois que j'ai appris à faire de la bicyclette il y avait des personnes qui me tenaient derrière la selle et tout d'un coup, ils m'ont lâchée et j'avais tellement peur que je suis rentrée dans un mur ! Je faisais plusieurs chutes, j'avais les genoux marqués et à force, j'avais des rhumatismes. Finalement j'ai pu apprendre à en faire et j'étais contente, mais je n’ai jamais eu de bicyclette à moi, ma sœur en a eu une et quand ma sœur s'est mariée, j'ai eu la sienne.
On était 4 enfants, il y avait mon frère, moi, ma petite sœur et ma sœur qui vient me voir souvent. Elle est un peu plus jeune que moi.


L’école
Avant on disait que c'était des maîtresses, les professeurs. Autrefois, notre jour de congés c'était le jeudi. On n’avait pas beaucoup de devoir à la maison, il fallait apprendre des leçons. Mon papa était très intelligent alors des fois il m'aidait. On avait des cahiers avec des notes avec bien, très bien ou des mal. J'ai encore mes cahiers, ils se sont abîmés dans la ferme. Je n'aimais pas tellement l’école, mais j'étais sage, la maîtresse elle disait si toutes les filles étaient comme moi on entendrait les mouches voler ! J'ai quand même été à l'école jusqu'au certificat d'étude et puis après on se plaçait, c’était comme ça à l’époque. Moi je suis allée chez ma marraine à Aiguebelle, elle tenait un garage automobile, moi je faisais le ménage, à manger, les commissions. Je suis partie de la maison à Vimines, j'avais 15 ans. Je suis donc allée habiter à Aiguebelle chez ma marraine, c'est d'ailleurs là, où j'ai connu mon mari.


Sa vie avec son mari
Je l'ai rencontré en descendant du bus pour venir à Aiguebelle. Il m'a vu descendre du bus, il y avait son magasin en face (une bourrellerie), enfin, c'était celui de ses parents. Il a sifflé et après il a cherché à savoir où j'étais et chez qui j'étais. Un soir on s'est revu au cinéma et c'est là qu'après ça s'est fait. Le jour où il m'a présentée à sa mère j'étais timide car le jour où je l'ai vu devant le magasin elle semblait sévère mais au final elle était gentille. Ensuite, je l'ai présenté à ma famille. Il a pris le train jusqu'à Chambéry et il est venu à pied jusqu'à Vimines. Mes parents l'ont accepté tout de suite.
Je me suis mariée à 18 ans à Aiguebelle, la majorité c'était 21 ans mais on pouvait se marier avant. Je me suis mariée, j'ai eu 3 enfants et j'ai été femme au foyer. J'ai perdu un enfant ; Denis est décédé, il tenait un restaurant. Luc et Marc eux ils ont des enfants. Marc, il a des jumelles, je les vois ici de temps en temps. Luc vit vers Annecy. Je ne les vois pas tellement (ses enfants).
On a vécu à Aiguebelle, juste à côté d'une forêt, puis après on a pris un appartement à Chambéry. Mon mari est rentré au chemin de fer, il était cheminot et c'est pour ça qu'on est venu à Chambéry. J'ai donc quitté le garage Auto de ma tante. Quand je vivais à Chambéry, je n'ai plus continué à aider mes parents dans la ferme familiale parce qu'il fallait avoir une voiture, c'était loin pour faire Vimines - Chambéry. Mon mari et moi on n’avait pas le permis, on n’a jamais eu de voiture. Mon mari était cheminot il disait : "qu'est que je vais faire d'une voiture, on ne paie pas le train !" J'aurais aimé à l'époque passer mon permis de conduire, mais on n’avait pas d'argent, c'était déjà cher pour passer les leçons alors vous voyez, et puis j'avais un mari jaloux, vous me voyez assise à côté d'un moniteur ? Il était très jaloux, j’osais rien faire, il voyait le mal partout. Mon mari est mort du cancer du poumon, il fumait tellement ! Après son décès, j'ai toujours vécu à Chambéry.
On est parti en vacances quelques fois avec mon mari, aux Sables d'Olonne et en Italie, les deux fois on est parti 1 mois, en train vu qu’on ne payait pas le train, ils étaient tous cheminots dans la famille ! En Italie, on avait été vers Florence. Les Sables d'Olonne on y allait toutes les années parce que c'est iodé, c'est bien. La côte d'Azur moi j'aime bien. Nice vers là bas, le pays du mimosa. Le ciel, la mer bleue, le mimosa ça me plaisait beaucoup ça.


(Mme Coanus rejoint la conversation elle a visiblement très envie de parler, nous décidons de poursuivre le dialogue avec les deux femmes)


La religion
COANUS : Je crois que les gens ne pensent plus qu'il y ait quelque chose après notre mort.
Avant le catéchisme était présent. Maintenant la plupart des enfants (pas tous peut être), n'y vont plus. Chez eux les parents ne parlent pas de religion. Alors comment voulez vous que les enfants parlent de religion alors que les parents n'en parlent pas ? Les enfants n'aiment peut-être pas ça non plus ? Mais bon, il est peut être bon de croire à quelque chose parce que nous ne sommes pas éternels. Est ce qu'il y a monde meilleur là haut, on n'en sait rien, personne n'est jamais venu nous le dire. Mais il faut surtout pas faire du mal aux autres, pas faire du tort si on peut faire du bien, aller au devant des autres et même tendre une main simplement mais c'est beaucoup.


SAINT-GERMAIN : Le dimanche, nous aussi on allait à la messe, on était catholique, on allait juste à la messe comme ça mais maintenant il y a plus de curé dans le village.



La mode de l’époque
Autrefois vous portiez des pantalons ?
C : Non pas à ce moment, on ne portait pas de pantalons, on portait que des jupes ou des robes. C'était bien réservé pour les hommes. L'hiver, on avait des chaussettes bien épaisses, moi je me souviens même en avoir tricoté quelques unes, je me rappelle même avoir tricoté des petites culottes. Je tricotais aussi des chaussons et des petites couvertures.


Vous vous maquilliez ?


S-G : Moi je ne me suis jamais maquillée.


C : Moi juste du rouge à lèvres et c'est tout.


Quels étaient vos petits plaisirs en tant que femmes ? Est ce que c'était d'aller chez le coiffeur, d’aller vous faire un soin ? De vous acheter ou tricoter une robe ?
C : Moi j'aimais bien acheter une robe dans des circonstances "anniversaires" ou "Noël" où des choses comme ça, on n’achetait pas n'importe quand, la garde-robe n'était pas assez fournie ! Il n'y avait que le dimanche qu'on faisait ça !


S-G : Ah oui quand on arrivait de la messe, on enlever nos vêtements correctement, on les rangeait comme il faut, pour le dimanche suivant.


Et vos coiffures, vous aviez les cheveux longs ou pas ?
C : Moi pendant ma jeunesse, je portais des petites nattes et puis alors chez le coiffeur, on n’y allait pas souvent sauf circonstances exceptionnelles. C'est que ça coûtait cher !


S-G : C'est que pour nous Vimines, il fallait descendre et remonter à pied. Les coiffeurs à domicile ça n'existait pas


Des chaussures à talons hauts, vous en portiez ?
C : Oh non, bien après bien après !


Souvenirs d’enfance
Quand vous étiez jeunes filles avec vos amies, vous faisiez quoi?
S-G : Je jouais à la maman dans la cour de la maison.


C : Je me souviens d'un souvenir, j'étais la plus jeune ma sœur avait 3 ans de plus que moi alors c'était elle qui me recevait, je mettais les vêtements de ma mère alors ça m'arrivait jusque là, surtout avec les talons. C'était toujours moi qui étais invitée. C'était comme si on jouait une pièce de théâtre, on disait « bonjour madame, comment allez vous ? » Et quand j'y pense, on ne chantait pas. Nos parents, ils nous interdisaient de chanter.


La cuisine
Vous aimez cuisinez ? Qui vous a appris ?
S-G : Des gratins d'endives...beaucoup de gratin. Des gâteaux, je n’en faisais pas tellement.


C : Des gâteaux, c'était exceptionnel. A part les bugles, les gâteaux c'était vraiment pour les jours de fête. Je me rappelle de mon boulanger, il s'appelait Michaud et il habitait au Reclus et comme nous étions clients toute l'année, nous avions l'épicier à nous. Toutes les années au début de l'année, il faisait une couronne, il tirait les rois, il nous la donnait gracieusement.


Justement quelles étaient les différences alors, car au début vous nous disiez que c’étaient les commerçants ambulants qui livraient dans le petit village, et des fois vous alliez faire vos courses chez les petits commerçants où vous aviez des habitudes, alors comment vous avez vécu l'arrivée des grandes surfaces ?
C : Alors là, je me souviens plus....disons ça a coupé toute l'amitié, les liens, une coupure c'était une catastrophe parce que on avait l'habitude. Ca a été la faillite des petits commerçants ! C’était beaucoup mieux les petits commerces, on pouvait discuter, on se connaissait quoi !


(Nous sommes interrompus par une amie des deux dames qui souhaite passer du temps avec elles. Nous décidons d’arrêter l’entretien). Nous vous remercions Mme St Germain et Mme Coanus pour votre témoignage !

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