La jeunesse d’hier à aujourd’hui

Un témoignage de Ma-Jo S.,
né(e) le 19 mars 1934
Mémoire recueillie à

La famille


J’ai pas bien vécu ma jeunesse parce que j’avais une maman malade, et elle m’a eu, elle était malade et elle m’a eu à 42 ans donc j’avais une sœur et un frère 12 ans et 10 de plus que moi, et il y en a eu une 3ème que je n’ai pas connu car elle est morte en sa 5ème année, je suis née l’année d’après. C’était une petite fille qui était infirme, qui n’a jamais marché, causé, connu, on l’apprivoisait comme un petit oiseau, tout ça c’est par entendu dire parce que moi je ne l’ai pas connu. Je suis née un an après en 1934, le 19 mars.


Une jeunesse avec peu de loisirs


Alors donc je ne pouvais pas sortir alors que mes copines allaient au bal une fois par an par exemple. Mes copines y allaient, mais les parents y allaient avec eux. Et puis moi, mes parents n’y allaient pas, mon frère et ma sœur non plus, alors je ne sortais pas. Mes sorties c’était toujours avec mes frères et sœurs. Donc moi ma jeunesse, j’en ai pas de très bon souvenirs, je n’étais pas malheureuse comme des pierres, ce n’est pas ça, il y en avait seulement de plus malheureuses que moi mais je ne pouvais pas sortir, je ne sortais pas.


La prise de conscience des différences sociales


Je me souviens qu'ayant 14 /16 ans on sortait entre fille, vous savez on rigolait, elles allaient le samedi en prenant le car puis elles allaient à la pâtisserie à Cholet , elles rigolaient parfois pour des trucs de rien, et moi je disais elles étaient complètement folles et en fait, après je me suis rendu compte que c'est moi qu'était pas du tout à ma place parce que j'avais toujours vécu avec ma maman malade, des parents qu'avaient pas de sécurité sociale et qu'avaient certainement pas d'argent.


Au Noël, je me souviens qu'il y avait une fille en face de chez nous dont les parents tenaient un hôtel, alors tout ce qu'elle demandait elle l'avait et puis moi, bah j'avais une orange et encore une orange qui se vends pas, sur le point de pourrir. C’était ça qu'on avait. Alors une fois je me suis fâché, pourquoi qu'elle, elle a tout, elle a un landau, elle a un baigneur, moi j'ai demandé puis j'ai rien alors là ils m'ont dit carrément : "Bah tu sais le père Noël c'est nous", c'est les parents, je devais avoir 8/9 ans. Ah j'ai compris.


Je vais pas vous dire que j'ai été malheureuse, ce n’est pas qu'on me battait ou autre, mais je n’ai pas eu une jeunesse comme les autres enfants. Je disais toujours : vous avez de la chance de pouvoir sortir, de pouvoir aller où vous voulez, moi je ne pouvais pas.


L’école


J'ai été à l'école jusqu'à 14 ans, j'ai aucun diplôme parce qu'étant petite, j'ai fait une méningite et j'ai été pendant 15 jours entre la vie et la mort et ma foi, je m'en suis tiré mais on avait dit: " elle aura des séquelles». Alors la mémoire je l'avais pas, je répétais, répétais mes leçons, je me réveillais à 6 heures le matin en mettant le réveil, j'arrivais à l'école, je savais plus rien. Et puis j'étais tout le temps malade, tous les mois, j'étais malade. Donc au moment du certificat d'étude, j'étais malade, du coup j'ai rien passé.


A 14, j'étais sorti de l'école, et là j'ai été avec ma sœur aînée qui était mariée et qui tenait l'épicerie et qu'avait un petit bébé, donc j'aidais. Et j'entends encore ma mère me dire : "t'es notre petit bâton de vieillesse, ma petite Ma ‘Jo puis faut que t'aille aider toi parce que moi je ne peux pas, tu me remplaces". J'en avais jusque là moi, d'être le petit bâton de vieillesse.


L'école j'aimais ça mais en même temps non parce que je n’arrivais pas à me rappeler des choses, et à ce moment là, l'école c'était des bonnes sœurs. Donc par exemple, la gymnastique on n’a jamais fait. Sauf la dernière année, et je me rappelle que je ne pouvais pas monter à la corde, je me souviens seulement de ça pour la dernière année.


Une maman très malade


Parfois j'en avais marre de la vie de maman malade. Je me souviens une fois, le docteur était venu et il avait dit qu’elle ne passerait pas la journée, je vois encore ma sœur me faire ma queue de cheval et de me dire que maman serait peut-être plus là quand tu rentreras de l'école, mais elle a vécu jusqu'à 80ans mais par contre, on l'emmenait à Angers à St Didier, elle était tout le temps malade, c'est pour ça c'était autre chose.


16 ans, le début des loisirs


A partir de 16 ans, je suis sortie avec les sœurs, j'ai quand même été à la mer mais pas avec mes parents qui n'avaient pas de voiture, qui n'avaient rien. En semaine, on allait en promenade à pieds. Ou le théâtre, j'ai toujours fais du théâtre, j'ai chanté, j'ai fais des ballets. On était filles et garçons séparés. Et les filles étaient habillées en garçons jusqu'à 7 ans pour les ballets. Et tout ça c'était toujours encadré par les bonnes sœurs. A ce moment là les jeunes sortaient surtout avec leurs parents. Moi je faisais des sorties toutes seule mais à pieds. Je me suis sentie plus jeune lorsque que je me suis mariée qu’à l'époque de mes 18/20 ans.


Le passage à la vie adulte


J'ai commencé à travailler à 14 ans à l'épicerie avec ma sœur mais je m'occupais surtout de sa petite fille. Et à 15 ans j'ai été en usine de chaussures et j'y suis resté jusqu'à ce que je me marie vers 21 ans. Quand je suis tombée enceinte, je suis retournée à la maison et je piquais de la chaussure à la maison, ils distribuaient le travail à la maison. On avait 7 usines de chaussure au May/Evre alors ils venaient nous chercher à l'école en demandant ceux qui arrêtait l'école et ils nous embauchaient, on n’avait pas à chercher le boulot à ce moment là. Mais par contre, on ne choisissait pas. Il y avait des usines, les parents disaient qu'il fallait travailler, donc on travailler que ça nous plaise ou non. Mais par contre, c'est sur on avait du travail.


Jusqu'à mes 20 ans on me donnait 10%, le reste était pour les parents. Je m'en servais pour m'abonner à des revues dont je me souviens plus du nom ou pour mes petites sorties, pour aller au théâtre ou autre, ça me suffisait. Ca permettait d'apprendre à gérer le peu d'argent.


Le mariage


Je me suis mariée jeune le 12 mai 1954, j'avais 20 ans et à ce moment là c'était 21 ans la majorité. Donc il a fallu que mon papa aille dire à Monsieur le Curé qu'il acceptait que je me marie. Je n’avais pas beaucoup d'argent et mon mari non plus. On arrivait avec pas grand chose. J'étais contente parce que j'allais être toute seule dans ma maison mais ça a pas duré parce qu'un an plus tard mon papa est tombé malade, suite à un infarctus alors j'ai laissé ma maison et je suis revenu chez mes parents pour soigner.


A travers les yeux d’une mère


Ils n’ont pas été difficiles, l'aîné avait un caractère entier assez nerveux, il a fait une fugue une fois parce qu'on avait refusé un truc. Il n’était pas facile, on ne pouvait pas lui accorder ce qu'il voulait. Le 2è, 3 ans de différence. Patrice beaucoup plus cool, il fourrait son nez partout. Et le dernier, 10 ans de différence, il disait toujours : je vais le dire à mon grand frère. Ce dernier était le protecteur assez nerveux. Ils se sont tous les 3 mariés à 20, 22 ans. Je ne les ai pas poussés à la porte mais ils aspiraient à partir, (sans doute à cause des difficultés avec mon mari.)


Des études au travail


L’accès aux études a été plus facile pour mes enfants, ça s’est sûr. Pour nous, il n’en était pas question, que ça soit moi comme mon frère et ma sœur. Il y avait le certificat d’étude et c’était fini. Pour mes enfants, je tirai un peu sur la corde pour les deux premiers, alors que pour le plus petit, j’étais plus à l’aise. Il fallait quand même payer une chambre, la nourriture et autres, et je n’étais pas très à l’aise à l’idée de voir qu’il avait droit à plus que les autres. Je ne faisais pas l’égalité et c’est là où mes deux grands m’ont soutenu en me disant qu’il ne m’en voulait pas, que c’était bien pour lui. Déjà à l’époque, il y avait une très bonne entente entre eux qui existe toujours aujourd’hui.


Ils ont trouvés du travail assez rapidement parce qu’il y avait encore les usines de chaussures autour de Cholet. J’ai trouvé qu’ils avaient bien réussi malgré des conditions difficiles.


Avec le temps vient l’échange


Ma relation avec eux n’avait rien à voir avec celle que j’entretenais avec mes parents. Il faut dire que je causais beaucoup donc je demandais à chacun ce qu’il avait fait la journée, et on s’interrogeait aussi sur l’avenir. Je me souviens pour les taches ménagères, ils aidaient à cuisiner, à mettre la table et je leur disais : « mes petits gars, aujourd’hui tout ça se fait à deux. Car les deux travaillent donc il faut que les deux y mettent du leur. » Dans ma jeunesse, ce n’était pas ça, c’est la femme qui s’occupait des ces taches et l’homme était dans le jardin.


Je me souviens d’une anecdote sur la femme de mon premier fils. Elle était issue d’une famille de neuf enfants sur Cholet, et après un repas partagé avec nous, elle lui avait dit qu’il en avait de la chance de pouvoir parler avec ses parents. Chez elle, c’était au doigt et à la baguette, tu fais ci, tu fais ça et la bouche fermé. Et si elle ou ses frères ne mangeait pas à table, ils restaient tout l’après-midi à table jusqu’à ce que l’assiette soit finie


Anecdote : les femmes ?


Je me souviens de quelques que discussions que j’ai eue avec mon petit dernier, ou je lui disais : tu sais les femmes quand elles ont leurs règles, elles ne sont pas toujours de bonne humeur. Et il l’a ressorti plus tard devant ses beaux-parents, en disant qu’il savait car sa maman disait toujours … (et elle rit avec nous).


Tout ça pour dire que j’étais ouverte avec mes enfants, j’ai toujours causé. Je pense que j’avais tellement été bridée par ça que j’avais besoin. Les seuls endroits où je pouvais m’exprimer c’était le théâtre.


Des loisirs à volonté


Tous les 3 ont fait du théâtre, ils ont aussi fait du sport, du ping-pong. On a vécu des bonnes années finalement, on avait la sécurité sociale et d’autres aides à côtés. Et on avait du travail, on travaillait bien ça c’est sur mais au moins il y avait du travail. Et j’ai entendu dire par mes garçons que finalement, on était pas mal sorti, on allait en vacances, on a fait pas mal de chose, on a fait des genres de club de vacances même si la première fois c’était par nous même.


Je faisais au maximum pour combler ce que moi je n’avais pas eu.


Et aujourd’hui alors ?


Quand je vois les jeunes aujourd’hui, je vous plains parfois, vous faites une peignée d’études, vous les finissez et vous êtes au chômage. Ce n’est pas étonnant qu’il y ait tant de jeunes qui se suicident, ils ne voient pas d'avenir.


Ca va trop vite


J'ai du mal à suivre ce qui se passe avec les jeunes, parce qu'il y a beaucoup de choses qu’on ne connaît pas. Quand j'entends la jeune qui dit à son père : Oh papa, non, ne cause pas anglais. Donc moi je les écoute, mais quand je les vois avec tous leurs trucs, tous leurs machins, je suis dépassée à chaque fois. Parfois mes gars viennent me voir et ils sont là à me dire, tu fais ça, tu mets ça comme ça, etc. Et je dis d'accord.


Ah, les jeunes …


Quand je suis arrivée en 2008, ma petite fille disait : Ooooh Mamie, qu'est-ce que je suis contente que tu viennes habiter près de chez nous. A la sortie de l'école, je viendrais te voir, tu me prépareras un petit goûter et bah, je ne l'ai jamais vu. Bah oui parce qu'entre temps, elle a grandi, elle a changé. C'est plus une gamine, c'est une ado quoi ! Ce n’est pas une fille qui court, elle est renfermée dans sa chambre, elle regarde la télé.


Je trouve depuis que je suis arrivée là, les jeunes me disent bonjour. Par contre, il y en a d'autres avec tous leurs trucs, bah tu peux pas causer. Tu es dans la car ou tu es à côté, ils ont des trucs dans les oreilles ... ils n’écoutent pas.

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