La journaliste

Un témoignage de Anonyme 1,
né(e) le 31 mars 1925
Mémoire recueillie à

Vous avez toujours habité à Lyon ?
Oh non. Moi j’ai perdu mon père jeune et ma mère est devenue veuve à 26 ans avec quatre enfants : un garçon, deux filles et moi. J’avais deux ans quand mon père est décédé et nous sommes restés à la campagne jusqu’à mes 9 ans. Toute mon enfance s'est passée à la campagne, dans un petit village. Et puis après j’ai vécu à Lyon.

Vous préfériez vivre à la campagne ou en ville ?
La ville quand même.

Pourquoi ?
Parce qu’à la campagne, nous n’étions pas avec ma mère. Nous étions gardés. C’était une dame qu’on avait loué par connaissance qui était notre nourrisse. Après, je suis partie dans un pensionnat de religieuse, à Miribel, dans l’Ain.

Comment ça se passait ?
C’était sévère. On ne pouvait pas parler.

C’est vrai ?
Oui, on ne parlait pas, pas du tout. C’était tout en silence, on mangeait en silence. Nous avions juste 5 ou 10 minutes de possibilité d’échanger avec d’autres élèves…et puis que des filles ! Ce n’était pas mixte.

Ça devait être étrange. Je n’arrive pas à imaginer cette situation.
On était habitué. C’est malheureux n’est-ce pas ? Il faut des hommes pour converser.

Vous avez été mariée ?

Non jamais, et donc je n’ai pas d’enfants.

C’est un regret ?
Oh oui énorme. Surtout maintenant que toutes ces femmes me parlent de leurs enfants et de leurs petits enfants. C’est difficile. Moi je ne peux pas en parler. Ça me fait très mal au cœur. J’ai toujours regretté de ne pas m’être mariée.

Vous auriez accepté un mariage forcé ?

Oh non, non, non, le mariage forcé ce n’était pas le genre de la famille. Ma mère et ma grand-mère me laissaient libre de choisir. Heureusement.

A Lyon, vous aviez des occupations ?

Oh ben moi j’ai travaillé vite. Je suis rentrée dans un journal. J’étais secrétaire de rédaction. Le Nouvelliste , c’était un journal qui a été très connu à un moment donné. J’y suis restée 10 ans. Après il y a eu des rachats et j’ai dû quitter mon poste.


Vous écriviez des articles ?
Non, non, j’étais secrétaire de rédaction


Ca vous plaisait ?
Oh oui beaucoup, beaucoup. A cause de fusions, j’ai été obligée de partir. Pendant quelques années j’ai été chez un notaire. J’ai trouvé une situation dans un journal où j’ai travaillé pendant 18 ans et puis après j’étais bien mais il a fallu que je parte parce que j’ai connu une salariée qui m’a fait beaucoup de mal moralement. Et puis je suis arrivée à la retraite après.

Vous avez eu l’occasion de voyager ?

Non pas beaucoup. En Angleterre un peu, en Italie quelques jours. C’était le maximum. Je ne vivais pas dans un milieu fortuné. Vous savez, là où je vivais, quand on avait des difficultés, on ne demandait pas de l’aide. On ne disait rien, on se battait différemment les uns et les autres. Chacun vivait sa vie comme il pouvait. Je me suis toujours débrouillée seule.

Vous avez connu la guerre ?
Bien sûr, j’étais à Lyon. Je ne vous ai pas dit ? Lorsque j’étais au journal, j’ai été une des rares personnes à Lyon à être prise par le service du travail obligatoire. Vous savez, les allemands faisaient partir les français, plus particulièrement les hommes. Donc, nous étions deux au journal. Nous avons été mobilisés.

Vous êtes partie en Allemagne ?

Non, non, les femmes ne partaient pas en Allemagne. J’ai été nommée dans des villes prioritaires comme ça s’appelait.

Ca a été dur ?
Bien sûr. Et puis j’ai eu des problèmes au dos. Ça me paralysait, j'avais une hernie discale. J’ai subi une opération.

Votre entourage était présent ?
Oh je n’ai jamais eu beaucoup d’amis. Je faisais partie d’une chorale alors j’ai eu la possibilité de voir d’autres personnes. Mais je ne peux plus chanter. J’allais beaucoup aux concerts, au théâtre. Maintenant, j’y vais quand je peux mais je ne peux plus marcher. Mais j’écoute toujours radio classique…uniquement. Je n’aime pas l’opéra, je ne supporte pas. Déjà je ne supporte pas la voix d’une femme qui chante. Je n’aime entendre que les hommes ! Enfin c’est ma vie… Je ne lis pas beaucoup maintenant, ça me fatigue et je suis somnolente. Je ne suis abonnée qu'à une seule revue : Télérama. Les articles m’intéressent.

Comment vous vivez le fait de perdre certaines capacités que vous aviez avant ?

C’est pénible ! En plus on ne peut pas bien échanger avec les personnes ici parce qu’on est tous sourds vous ne trouvez pas ? Et puis ici on ressent aussi les gens qu’on a perdus. Ici je me rends compte de ce que j’ai perdu ou ce que je n’ai pas eu le temps de faire dans ma vie.

Moi je trouve que vous êtes encore vive, avec de la mémoire
Oui oui c’est vrai, alors que j’ai 84 ans ! Je suis contente d’avoir gardé ma tête pour le moment. Et puis dans l’échange avec des jeunes, je pense que les personnes âgées ne sont pas contre. On ne parle que de ce qu'ils font de mal a la télé et c’est pour ça que je suis contente de vous rencontrer ici. Parce que votre génération, vous n’êtes pas vraiment chanceux avec tous les problèmes qu’il y a. Mais bon, vous avez plus d’occupations, plus de technologies.

Vous avez travaillé jeune, vous ?
Oh oui, à 17 ans. On était beaucoup à commencer jeunes et ça marque à vie. Ça fatigue. Ça favorise les maladies, les souffrances. Mais on apprend à être droit, organisé.

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