La Méma

Un témoignage de F.C.,
né(e) le 15 juin 1922
Mémoire recueillie à

Quand j’allais à l’école, j’étais très, très timide et la maitresse me mettait toujours au fond de la salle. Il y avait toujours le « chéri » : par exemple, quand on faisait le feu dans le poêle, il apportait toujours de belles buches…alors il était toujours bien vu par la maitresse, même s’il ne travaillait pas … elle ne lui disait jamais rien, ja-mais rien.
Et moi j’y voyais pas tellement, et elle me mettait au fond de la classe… elle savait que j’y voyais pas. Et bien j’ai souffert pendant toute mon école, sans rien dire, parce que j’étais mal vu.
Mais c’est pour dire, quand j’ai quitté l’école, je suis allée à St-Jean de Maurienne. Et un jour, je monte pour aller à pied à la Rochette, et je rencontre…ma maitresse ! Oh la, la… Qu’est ce qu’il m’a pris ?!
J’ai dit : « Ecoutez - elle s’appelait, Isabelle, je m’en rappelle toujours - Ecoutez, mademoiselle Isabelle, il faut quand même que je vous dise ce que j’ai sur le cœur. Quand j’étais à l’école, vous m’avez malmenée, vous me mettiez toujours au fond de la classe, vous me preniez pour rien du tout.et bien je trouve que ce n’est pas bien ce que vous avez fait, vraiment pas bien ! »
Alors elle m’a regardé comme ça, elle ne disait rien … « Vous aviez toujours des préférences, moi, vous m’avez toujours laissé de coté. Alors maintenant que je suis allé à l’école ménagère, vous savez, j’ai été prise en charge, et là on m’a respecté, et j’apprenais tout ce que je voulais : mais avec vous, zéro ! Vous m’avez laissé languir ! » Et bien, on s’est quitté comme ça, elle ne m’a rien répondu
Je ne sais pas comment j’ai fais pour avoir ce courage. Moi, je trouve qu’il faut dire ce qui ne va pas, ça libère, et ça lui permet à elle de changer. Et comment se fait il qu’elle ne répondait rien, elle aurait pu m’insulter, me dire: « enfin, comment me traitez-vous ? J’étais votre maitresse ! » Rien ! Elle n’avait pas de moyen de défense. Cet épisode là, je vois encore l’endroit où je l’ai dit…
Il faut quand même dire ce qui ne va pas…être surtout juste avec tout le monde, ne pas laisser les uns...les gosses, vous savez, ils comprennent vite ! Ce sont des choses qui restent, moi j’ai été gravée par ça. Mais après, je me suis dit, si tu ne l’avais pas dit, tu aurais encore ça sur le cœur…Maintenant tu l’as dis, c’est dit !
Le chalet (guerre)
Quand j’avais quinze ans, vous savez, c’était la guerre de quarante. C’était un dimanche, et on habitait à la Rochette, près de la Toussuire. Alors l’été c’était les grands qui restaient pour travailler la terre, et ramasser le foin, faire tout ce qui avait. Les petits, allaient avec la maman à la Toussuire pour garder les bêtes. Chaque dimanche, tout de suite après le repas, mon père montait toujours voir ma maman en mobylette, il partait l’après midi. Mais nous, on y allait pas, c’était trop loin !
Et bien, cet après midi-là, quand il est arrivé en haut, ma maman venait de dégringoler d’un étage, et elle était toute noire… alors elle lui a dit : « Ecoute, tu descends tout de suite, et puis tu m’envois la Méma ». La Méma c’est moi. C’est Emma en patois. Alors il est descendu tout de suite pour me chercher. Les Allemands sont venus à la maison, moi je voulais monter au chalet et je n’ai pas pu y aller parce que les Allemands avaient barré la route le jour même, il ne fallait pas circuler, rien. Je ne suis donc monté que le lendemain matin. Les Allemands ont bien voulu me laisser passer. Ils sont venu visiter le village de la Rochette, là où il y avait mon père pour le trouver, mais ils ne l’ont pas reconnu, parce qu’il ne savait pas qui c’était. Ils voulaient le fusiller, soi-disant parce qu’on avait des armes dans le chalet… Heureusement, on les avait renvoyés au mauvais endroit pour le trouver. Ils sont allés au chalet de la Toussuire, parce qu’on habitait là haut, mais il n'y avait plus que ma maman et les petits. Alors, je monte le lendemain matin, je vois ma mère assise qui me dit : " on est resté comme ça toute la nuit, tu sais. On a eu les Allemands tou-te la nuit !" Alors j‘ai dit : « nan, ce n’est pas vrai…ce n’est pas vrai... ». Ils ont bu du lait, ils ont mangé de la crème, ils ont pris tout ce qui avait à la cave et en partant, ils ont pris la plus belle vache...! Les Allemands m'ont tout de suite demandé où était mon papa. Alors moi, je ne voulais pas dire qu’il était à la Rochette, vous pensez bien ! J’ai juste dit : « il est pas là, il est PAS LA ! ». Alors, l'un me demande : « vous avez des armes dans votre chalet ? ». Je réponds : " Non, non, non, on n’a pas d’armes dans le chalet, ce n’est pas vrai…ce n’est pas vrai !"
Elles étaient à un autre endroit, mais c'était un voisin qui voulait se venger de mon père, qui savait très bien ce qui se passait… Je suis donc resté au chalet, et puis deux jours après, un autre Allemand est arrivé, j’étais devant la porte, et heureusement qu’il n’y avait pas ma mère, il a juste dit : « on va mettre le feu au chalet ». On avait construit le chalet il y a deux ans ! J’ai dit "non, non. Monsieur, non !" Je ne sais pas ce que j’ai fait…je l’ai tellement amadoué... qu’il est parti ! Sans mettre le feu au chalet ! Ah !!! Personne voulait le croire, ils m’ont dit « oh, tu penses ! ». Puis, il est allé mettre le feu au chalet où y avaient vraiment les armes. Il savait très bien où elles étaient! Les Anglais, à ce moment-là, avaient parachuté des armes sur le plateau de la Toussuire, et les avaient cachées dans un chalet, qui ne nous appartenait pas. Alors vous voyez, il a fallut que ma mère tombe pour que mon père soit sauvé, parce qu’il n’était plus avec elle, il était venu me chercher ; autrement, il aurait encore été là haut et ils l’auraient pris tout de suite! Et comme quoi, les Allemands, c’était des gens comme tout le monde! Ils n’avaient pas forcément choisi d’être ici, ils exécutaient juste les ordres qui venaient de plus haut, mais ils avaient un cœur, enfin c’était des gens comme vous et moi.

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