La solitude me pèse beaucoup !

Un témoignage de Nadia Comte,
né(e) le 13 janvier 1946
Mémoire recueillie à

Nous sommes le 16 Mars 2010, aujourd’hui nous allons enregistrer Madame Comte, sur son engagement, via le projet Passeur de Mémoire, donc bonjour Madame...


Bonjour ! Je m’appelle Madame Nadja Comte. Dans ma vie, j’ai surtout fait du bénévolat. J’ai travaillé un petit peu dans un consulat à l’étranger. Et voilà, je me suis retrouvée en France, par hasard, parce que j’étais mariée avec une personne d’origine française qui s’était convertie à l’Islam. J’ai perdu mon mari dans les événements tragiques qu’a connu mon pays, l’Algérie ; et je suis là, en France…J’ai perdu mes parents. J’ai une fille qui s’est mariée et qui habite, aujourd’hui, au Canada avec son mari et ses enfants. J’ai aussi deux garçons qui sont un peu éloignés, ils vivent en France mais habitent très loin. Je les vois de temps en temps, rarement quoi, avec le travail et tout… Je vis donc seule à Marseille.


Dans ma jeunesse, j’ai habité Alger et j’ai grandi dans le centre. Je possède de beaux et grands souvenirs de mon enfance. J’ai grandi un petit peu dans l’Algérie coloniale, j’ai des bons et des mauvais souvenirs… Par exemple, il y avait des quartiers, de beaux quartiers pour les européens qui n’étaient même pas d’origine française et il y avait des quartiers pour les algériens, qu’on appelait « les indigènes ». Ca m’a beaucoup travaillée, ça m’a fait beaucoup de mal. Je me disais :
« Mais pourquoi ? Pourquoi eux, ils ont tout ce qu’il faut ? Les petites filles européennes, elles ont tout ce qu’il faut : des poupées, des jouets, et nous non. »
Et un jour ma mère m’a dit « Tu auras tout ça, bientôt ils vont repartir chez eux, nous allons récupérer tout ce qu’ils nous ont pris.».


Pour parler de mon engagement, premièrement, la solitude me pèse beaucoup. Cet hiver a été rude, j’ai eu très froid, je ne pouvais pas sortir, avec le verglas, la neige… j’avais froid. Donc avant la fin de l’année, j’ai envoyé une carte postale à quelqu’un qui travaillait au Sénégal et que je n’avais pas vu depuis des années.
A la fin de l’année, j’étais en train de faire ma prière, toute seule comme d’habitude, et là, mon téléphone sonne… une dame me dit :
« Est-ce que vous êtes bien Madame Comte ? »
Et je lui dis :
« Oui »
Elle me dit :
« Ici, c’est l’ambassade de France au Sénégal ; qui est monsieur X pour vous ? »,
Je réponds :
« C’est un ami, un homme très très bien, que je connais. Nous sommes en correspondance… »
Elle me dit :
« Vous n’êtes rien pour lui ? »
Je dis :
« Non »,
Elle me dit :
« Ce monsieur vient de décéder suite à une crise cardiaque. Nous n’avons pas trouvé de traces de sa famille… On a juste trouvé votre carte, votre numéro de téléphone et votre adresse, donc on s’est permis de vous appeler car il n’a personne pour ses funérailles. Il va sûrement être enterré dans une fausse commune. ».
Là, j’ai réagi.
J’ai dit :
« Non madame ! Ne l’enterrez pas, je vais venir. ».
Elle m’a donc donné son numéro de téléphone pour la contacter et je suis sortie. Grâce à Internet j’ai pu trouver des places sur un vol Royal Air Maroc. Avant de quitter la France, j’ai appelé cette dame et elle est venue m’attendre à l’aéroport de Dakar. Une fois arrivée, elle m’a proposé d’aller habiter chez une femme qui vit seule ou dans l’appartement du défunt qui était payé trois mois à l’avance. J’ai donc choisi d’aller chez le défunt. Puis elle m’a déposée chez ce dernier où j’ai dormi.


Le lendemain, nous sommes allés à la morgue avec la dame en question qui travaille à l’ambassade et une autre personne. Là, j’ai reconnu le corps et nous avons enterré ce monsieur, et du coup, les gens qui ont été avertis par cette dame, des gens qui le connaissaient, des amis ou des collègues, sont venus me présenter leurs condoléances…
Je ne sais pas s’il avait une religion, mais le défunt était d’origine française. J’ai donc amené des jeunes de la mosquée, je leur ai demandé de lire quelques versets du Coran pour les morts. On a lu les versets et ensuite j’ai fait à manger. Ils ont mangé… je leur ai donné les tapis pour la mosquée et d’autres affaires…
J’ai passé les quelques mois de froid qu’il y avait en France, au Sénégal, au chaud. J’étais bien là bas, j’avais pas mal au dos, car lorsqu’il fait très froid, à cause de mon accident, j’ai souvent mal au dos…
Par la suite, quelqu’un est venu me présenter ses condoléances, et m’a invitée à venir dans son village, dans la brousse. C ‘était quelqu’un de très pauvre, je suis donc partie avec lui et tout le village est venu m’accueillir. Ils étaient tous contents, j’étais bien…
Le lendemain, ils m’ont fait visiter un genre de mosquée. Ce n’était pas une mosquée en fait, c’était juste quelques branches. Au milieu de ces branches, ils ont mis des tapis pour prier. Je leur ai donc demandé s’ils avaient une mosquée dans leur village… Ils m’ont répondu que non, car ils n’avaient pas les moyens. Ils n’ont que la papaye comme ressource, les arbres de papaye.
Entre temps, on m’avait donné ce qui restait d’argent du défunt, étant donné que j’avais fait le déplacement et tout… Je l’ai mis dans une enveloppe, et je leur ai demandé combien il leur fallait pour construire une mosquée. Ils m’ont annoncé qu’il leur fallait au moins 150 000 francs CFA. J’avais le double dans l’enveloppe, je leur ai donc proposé l’argent que j’avais, tout en leur demandant si cela suffirait. Ils me dirent que oui, que cela allait amplement suffire… Ils vont même arranger une porte qui est cassée, et me faire une chambre s’il le faut !
Ils ont été très contents. L’argent n’était pas à moi, il était au défunt. Donc je me suis dis : « Regarde ! Les gens prient sur le défunt… »
Je ne sais pas si l’Islam était sa religion, mais les gens priaient pour lui, et ça m’a fait très plaisir… J’ai beaucoup pleuré sur sa tombe, qu’on a aménagée avec les gens de l’ambassade, toujours avec son argent. Maintenant, j’espère repartir chez ces gens qui m’ont accueillie, et pour aller me recueillir sur la tombe de ce monsieur…
Ils vont construire une petite mosquée. Ce sont des villageois très pauvres et c’est pour cela que les hommes vont en ville chercher du travail. Ils font gardiens, … tous les types de boulots. Ils vivent au bled quoi, ils vivent dans la brousse avec leur famille et leurs enfants. Les personnes âgées y vivent aussi.



J’ai eu conscience de mon engagement. Il faut s’entraider dans la vie. Je ne pouvais pas rester comme ça, sachant qu’il y avait quelqu’un qui avait besoin de moi. Quelqu’un qui meurt sans famille, sans rien, qui se fait enterrer dans une fausse commune clandestinement, à moi cela me fait beaucoup de mal. Et j’ai beaucoup pensé à ça, même pour moi. Je n’aimerais pas que cela m’arrive, et vu que j’avais quelques économies, je n’ai pas hésité une minute à aller prendre l ‘avion qui m’a coûté 440 euros… Pour moi, l’engagement est un geste naturel. Moi, d’instinct, j’aime bien aider. Pour moi c’est quelque chose de normal. J’aime aider ! Mon engagement était volontaire, cela est venu de moi même. Quand j’ai reçu l’appel, je suis tout de suite allée voir quelqu’un pour qu’il me réserve une place sur Internet et j’en ai trouvé une sur Royal Air Maroc. Si c’était à refaire je le referas. Je suis toujours prête, j’aime bien rendre service. Toujours partante pour aider les autres !



Pour en revenir à ma jeunesse, il y a un souvenir qui m’a marquée, c’était lorsque les soldats français sont arrivés pour chercher mon frère et qu’ils ont crié d’un coup en appelant mon père : « oh toi l’indigène !!! », alors que eux, les soldats, étaient basanés et mon père était un grand rouquin aux très beaux yeux clairs. Je ne comprends pas pourquoi ils appelaient mon père « l’indigène », lui qui était Chaoui. Les Chaouis, ce sont les berbères des Aurès, parce qu’il y a les berbères de la Kabylie et les berbères des Aurès. Il y a plein de berbères.
Cela ma beaucoup marqué. Je me demandais pourquoi ils appelaient mon père « indigène » alors que mon père était plus beau qu’eux ! Il savait lire l’arabe, il savait lire le Coran, et j’ai appris beaucoup de choses avec mon père au sujet de l’Islam.
Cela m’a beaucoup marqué, ça ne reste pas un très bon souvenir.
Mais le plus beau c’était qu’un jour, j’ai allumé le poste radio et j’ai entendu des chants patriotiques algériens ; parce qu’avant c’était interdit ! Moi, j’adore les chants patriotiques algériens. D’ailleurs, je n’ai pas eu le plaisir de chanter, à l’époque…enfin … si ! J’ai chanté quelques temps dans une chorale, et là, dernièrement, j’ai chanté un chant patriotique algérien qui me tenait à cœur, je l’ai chanté avec des mamies du Panier ; j’ai enregistré un disque. Ce que je vais vous faire écouter, c’est un chant patriotique algérien qui était chanté au temps de la colonisation française. On le chantait avec les scouts musulmans algériens. C’est en langue arabe (elle chante un chant patriotique en arabe).
Là, c’est une chanson pour les algériens qui ont été déportés en Calédonie, et qui n’ont jamais remis les pieds en Algérie. Dans ma jeunesse, j’aimais surtout les chants patriotiques. Aussi j’aimais tout ce qui faisait rire, « Laurel et Hardy » , par exemple. J’ai aimé « Le voleur de Bagdad »… Ce sont les films que j’ai bien aimé quand j’étais petite fille.
Sinon, les chanteurs, je ne sais pas. J’aime surtout les chanteurs tristes, des chanteurs sentimentaux, j’aime bien…



Vous avez vécu en Algérie. Il y a certainement des événements qui vous ont plus marquée que d’autres ? Vous avez été mariée, vous avez eu des enfants… ?


Et bien, le fait que nous étions ennemis avec les Français. Pour moi, un Français c’était un ennemi. Puis quand j’ai commencé à travailler, pour justement préparer mon trousseau, j’ai connu un Français qui n’avait rien à voir avec l’Algérie : il était coopérant, il était né à Paris. Je ne pensais pas qu’il allait tomber amoureux de moi et qu’on allait se marier. Je ne m’étais jamais dit que j’épouserais un Français d’origine. Il a donc adopté notre mode de vie, entre autres la séparation des filles et des garçons. Il avait eu une déception en France avec sa fiancée qu’il avait vu avec un copain… Alors que moi, lorsqu’il m’a connu, j’étais pudique, et ça, ça l’a vraiment touché. Et moi, quand j’ai demandé à mon père si je pouvais l’épouser, mon père m’a dit « il n’y a pas de problème, il n’a qu’à reconnaître les prophètes de l’Islam et il pourra t’épouser. »…
Vous savez, aujourd’hui mon plus beau rêve… J’aimerais partir à la Mecque maintenant, ça c’est un rêve !… J’aimerais habiter non loin de mes enfants, je me sens trop seule. J’aimerais que ma fille qui vit au Canada revienne en France, qu’elle soit à côté de chez moi. Parce que je souffre un peu de la séparation d’avec mes enfants. Quand mon fils est venu la dernière fois, il m’a emmené au restaurant.
La jeunesse à mon époque était mieux que maintenant. On allait à l’école, on portait des robes vichy, on était mieux habillé que maintenant en tout cas ! Les filles de maintenant sont mal habillées. Nous, on avait des robes qui nous cachaient un peu les genoux. Elles étaient plus belles les filles à mon époque ! On vivait ! Là, les gens, ils ne vivent pas : ils courent.
Moi, ça me déprime de voir les personnes âgées ici, dans les maisons de retraite, parce que je n’avais jamais pas connu ça . Ma grand-mère commandait à la maison. La mère de mon père, c’est elle qui gérait le budget, qui donnait l’argent à ma mère pour faire les courses. Elle était toujours respectée, et elle est morte entourée de tous ses enfants et de tous ses petits enfants. J’espère finir ma vie comme elle, je n’aimerais vraiment pas finir ma vie dans une maison de retraite, comme ici. C’est par rapport aux cultures car le prophète a dit qu’il fallait s’occuper des personnes âgées, qu’il ne fallait pas les laisser. Aujourd’hui, ça tourne trop vite. Avant, les gens avaient le temps de vivre. C’est long une année !


Est ce que vous connaissez le service civil volontaire ?


Non…pas vraiment mais si ça peut vous apporter quelque chose, c’est bien ! Moi je ne suis pas trop pour le travail des femmes, mais bon. Moi mon idéal serait qu’un couple se marie, que l’homme travaille, et que la femme garde ses enfants, au moins seront ils bien éduqués. Il y a des travaux pour les femmes, mais une fois que les enfants sont éduqués. Je trouve que les enfants sont trop livrés à eux-mêmes, ils sont mal éduqués.
On vit selon ses moyens, même avec un seul salaire. Pourquoi acheter un jean à cent euros alors qu’on peut avoir le même à dix euros ?! Juste pour porter la marque ! A propos de passeur de mémoires c’est bien ! Je me confis, je partage certaines de mes expériences.


On vous remercie de votre confiance.

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