La vie de Georgette

Un témoignage de Georgette Vroux,
né(e) le 17 janvier 1917
Mémoire recueillie à

Le mariage
« On s'est dit: « Puisqu’ on est en congé, on va se marier ! »
Vous êtes née à Besançon…
Oui à Besançon, que j'ai quitté à l'âge de cinq ans. Nous sommes venus à Toulouse, puis nous sommes allés à Bordeaux et après à Toulouse. Et après, vous dire ce qu'on a vécu …Il y a beaucoup de choses !
J'ai profité en 1937 de me marier pour les congés payés qui duraient 15 jours ! On n’en avait pas beaucoup...15 jours en 1937. On s'est dit: « Puisqu’ on est en congés, on va se marier ! ». On avait 15 jours de congés, tout le monde allait à la mer; personne ne connaissait la mer à l’époque. Nous, on est allé du côté de Perpignan.
Et vous y êtes allés comment ? En train ?
Il y avait un copain de mon mari qui avait une Citroën, une voiture trèfle de Citroën. A l'époque il fallait tourner la manivelle pour la démarrer.
Est-ce que vous gardez un souvenir particulier de ce voyage ?
Oh oui, parce que c'était un voyage d'amoureux. A l'époque certains en faisaient, d'autres n'en faisaient pas.
Est ce que vous avez une photo ou un objet auquel vous tenez particulièrement?
Il n'y a que ma bague de fiançailles et la bague de mon mari. Elle m’a toujours suivie partout !
La guerre
« Les violettes vont refleurir »
Après malheureusement en 1939, il y a eu la déclaration de guerre. Alors là, ça m’a marquée parce que c'était en plein repas, la déclaration de guerre, le 1er septembre 39. On n’avait pas la télévision, on avait des postes ! En plein repas, nous mangions en famille et tout d'un coup on annonce la déclaration de guerre. Je ne me rappelle pas qui était le président. « La guerre est déclarée ! Mobilisation générale! ». Et je venais d'avoir un bébé de deux mois...Et la déclaration...Et les hommes étaient obligés de partir aussitôt ! Ils étaient avec leurs fascicules. Mon mari était obligé de partir le matin, à huit heures. C'était comme ça ! Là ça nous a frappés parce que cela fait une coupure dans la vie.
Le soir, on couvrait les postes de radio, comme ça......Avec des serviettes de toilettes pour ne pas faire partir de bruit, pour ne pas que les gens entendent. Parce qu’on écoutait Londres. Et quand on écoutait Londres, on entendait des choses...Pas beaucoup mais certaines choses ! Et Londres à l'époque, c'est de là bas que tout partait...
Vous avez entendu le discours de De Gaulle?
Le général De Gaulle ne parlait pas. Mais quand ils ont bombardé la poudrerie ici, ils ont dit « les violettes vont refleurir ». Mais nous ne savions pas que les violettes c'était...Et je n’habitais pas loin de la poudrerie, à St Agne. Je me suis cachée sous une machine à coudre.
Pendant la seconde guerre mondiale, il y avait des rationnements ?
Ça a commencé par des cartes, la mairie nous donnait des cartes de rationnement. Nous avions droit à 100 g de pain. C'était peu. Mes frères, les pauvres, avaient faim. Au lieu du sucre, c’était de la saccharine, ce sont des petits comprimés qui servaient de sucre. On les utilisait pour le café, pour le déjeuner. La viande : on avait tant de grammes de viande. On avait droit à du café, du rutabaga, on ne savait pas ce que c’était le rutabaga. C’est un genre de pomme de terre.
Pendant la guerre j’ai dû me séparer de ma fille parce qu’avec ce qu’on faisait à Toulouse, je ne pouvais pas la garder. Nous l’avons mise à la campagne et là-bas ils tuaient le cochon et j’en ramenais en ville. A l’époque en dehors de Toulouse on voyait des péages, à Ramonville, à Castanet, on ne sortait pas de Toulouse sans passer la douane. Je passais avec mon lard devant les gendarmes. On mangeait des pois cassés qu’on n’a jamais pu faire cuire. Seulement on trafiquait un peu, quand on avait des cartes de pain en trop, on s’aidait. Il y en a qui étaient à la Kommandantur pour les rationnements, pour avoir des cartes ils se sont mis avec les Allemands. Et oui, ça a fait sortir le loup du bois.
J’avais trois frères, le derniers avait 6 ans et il me disait : “Georgette t’as pas du pain ?” Pourtant mon père se débrouillait pour avoir des cartes ou du pain, mais 100 g ce n’est pas beaucoup, on avait faim. Il y avait le couvre feu de 21 h à 5 h. À 5h, je me retrouvais à faire la queue pour avoir du foie de veau... À 5 h 15, je rencontrais les patrouilles allemandes qui rentraient. Cela a été dur.
Les allemands étaient comme nous, à part les nazis. J’ai vu des allemands pleurer, c’étaient des hommes comme nous.
Quand ils ont quitté Toulouse j’habitais à St Agne. Il y avait la rue Achille Viadieu d’un côté et la rue des Recollets de l’autre. Ils sont partis en tirant dans les rues à la mitraillette. Ils piquaient les véhicules pour partir, on avait un vélo ils nous le volaient pour partir, ils n’allaient pas bien loin.
Le plus terrible ça a été la fin de la guerre - la guerre n’a duré que 3 mois vous savez. C’était le retour des soldats du front, les pauvres. Il y en a, ce n’était pas des blessés, ils revenaient avec des drapeaux déchirés, sales. Ils sont rentrés, il y avait des femmes qui n’avaient plus leur mari, certains prisonniers, d’autres tués. Parce qu’il y avait l’Ariège à côté, on pouvait faire passer les gens sur l’Espagne. Il y avait la guerre d’Espagne aussi. Les Français pouvaient se sauver par l’Ariège pour permettre d’aider la résistance.
Vous en côtoyiez des résistants ?
Il y a une maison, si vous connaissez Toulouse, au Grand Rond, il y avait une rue qui s'appelait rue du Japon et la première maison qui a été occupée, c’était une très belle villa. Ils ont exproprié le propriétaire - la Kommandantur - et ils ont fait la Maison de la Résistance. Maintenant cette rue s'appelle la rue des Martyrs. Les résistants retrouvés dedans à la libération baignaient dans leur sang tellement ils étaient persécutés. La kommandantur les persécutait pour avoir les vérités. Il y en avait qui ne parlaient pas mais d’autres, si.
Vous avez la prison St Michel, où la kommandantur fusillait les résistants.
Un jour, il y a un résistant qui arrivait de l’Ariège, il est descendu à la petite gare de St Agne et la kommandantur savait qu’il arrivait et l’a arrêté. Il avait de petites barriques et il a dit qu’il portait du savon. Il ne portait pas du savon, il portait des documents. Il s’appelait Marcel Langer et ils l’ont fusillé à la prison St Michel.
Cela a détruit des foyers tous ces maris prisonniers, ça a détruit des foyers. Pendant l’occupation il fallait faire attention. Et maintenant ils sont comme nous les Allemands. J’en connais des Allemandes et elles sont très bien, propres...
Après la guerre, on est un peu remonté, on a commencé à avoir la télévision, les machines à laver et des aspirateurs. [Mon père a participé à la première guerre mondiale. Il] a été blessé à la bataille de la Marne le premier jour. Il était à l’hôpital militaire, c’est là qu’il a rencontré ma mère. Parce qu’il y avait beaucoup de blessés avec les gaz, parce qu’à l’époque on utilisait les gaz déjà. Il y a eu beaucoup, beaucoup d’estropiés. Peut être plus à cette guerre, ça a duré 4 ans. C’est une honte tout ça.
Ma mère est morte à 52 ans d’un cancer, pendant la seconde guerre mondiale, sans savoir que les Allemands étaient à Toulouse. C’était en 1944, elle était à l'Hôtel Dieu, qui autrefois était un hôpital tenu uniquement par des religieuses. On ne lui a jamais dit que les Allemands étaient à Toulouse, elle ne les aimait pas. Elle est morte juste avant le bombardement de Montaudran.
En 1940 il y avait une chanson, c'était Rina Ketty qui la chantait: « J'attendrais ». Il y en a qui avait des maris prisonniers, la guerre a beaucoup marqué...
L’éducation
« Ça se faisait à l'époque, riche ou pas riche, d'apprendre la musique. »
Moi j'ai été élevée catholique. Ici à Toulouse j'ai été élevée à Ste Marie, un pensionnat. Il y est toujours.
Vous gardez des souvenirs du pensionnat ?
Oh oui, elles étaient dures. Je faisais du piano…Avant il n’y avait pas de chauffage central mais il y avait des poêles. Et il y avait un petit poêle qui ne chauffait pas et j'avais les doigts comme ça...Je ne pouvais pas faire les notes. Elle me tapait sur les doigts et je pleurais... [rires] [J’apprenais] avec la méthode Carpentier, j'essayais de monter les notes. A l'époque on apprenait comme ça.
C'est vous qui avez choisi l'instrument ?
Oui, à l'époque on louait des pianos. Mes parents pouvaient louer un piano, alors mon père en a loué un. Je n’ai pas fait beaucoup de piano. Mon frère c'était le violon et moi le piano. Ça se faisait à l'époque, riche ou pas riche, d'apprendre la musique.
Le travail
« On plissait, plissé soleil, plissé accordéon »
Quand vous étiez dans la couture, vous avez dû toucher plein de tissus ?
Oui, parce que à l'époque on travaillait sur des vêtements comme du satin ou de la soie véritable. Les dessous étaient en satin, tout était en satin, en soie, en crêpe de chine. Cela ne se fait plus. Enfin si, il y a des magasins à Toulouse qui vendent ces dessous, seulement il faut les repasser. Et c'est minutieux et très cher. A l'époque on ne connaissait pas les tissus synthétiques; ils sont arrivés après la guerre.
Et plus tard, quand Brigitte Bardot a lancé la mode des robes à pois en coton, je m'occupais et j'amidonnais celles de ma fille qui avait 18 ans. Les modes ont bien changé, maintenant c'est plus facile.
Et j'ai quitté la couture après deux ans, je suis entrée dans une maison Roumagneau, rue St Rome. On avait des machines et on plissait des jupes sur des grandes tables, moi j'étais petite alors je mettais des talons. Et sur ces métiers on déposait le tissu; on plissait, plissé soleil, plissé accordéon, on le faisait grâce à la vapeur. J'ai travaillé pour eux pendant longtemps; on faisait du pailletage, des drogueries.[J’y ai travaillé] une dizaine d'années.
Dans les années 30, “ les années folles “ quels vêtements portiez-vous ?
Vous savez j’étais en pension, j’avais ma tenue de pension. L’hiver, bleu marine, chapeau bleu marine, et l’été avec une robe blanche. Je ne sais pas comment faisaient mes parents, car à l’époque il n y avait pas d’allocations familiales.
La vie quotidienne
« Il y avait des corps de métier qui ne se font plus, on avait des cordonniers aux coins des rues. »
A Toulouse il y avait des grands cafés. Quand vous y alliez boire une bière, on vous passait du cinéma. C'était du cinéma en noir et blanc, ils passaient Charlot. Ça amusait tout le monde et tout le monde était content. Avec mon père on y allait, on allait boire une bière ou une limonade après la promenade. C'était pas la télé, c'était le cinéma, il y avait un écran et ils passaient un film. Il fallait deviner parce qu’à l'époque c’était le cinéma muet. C'était en 1931, 1932. Maintenant c'est la télé.
Vous alliez danser ?
Oh je ne danse plus. Vous savez à l’époque il y avait trois théâtres ici : le Capitole, le Théâtre des nouveautés, où il y a le cinéma maintenant… Il n’y avait que du musical. Et pour le musical on est allé voir Joséphine Baker, Maurice Chevalier. Et vous aviez le Théâtre des variétés place Wilson, et là il y avait des revues et au Capitole c’était le grand opéra. J’allais surtout au théâtre pour les revues, ou s’il y avait un concert ou des ballets. Et une année, nous sommes allés au Capitole, derrière la salle des Illustres. Une très belle salle d'ailleurs, avec de jolies peintures. Y a des jolies choses dans Toulouse, il faut le savoir seulement.
Vous alliez souvent au musée ?
Oui j’y allais. Même à Nice il y a de très beaux musées, des peintures, des galeries. Il n’y a pas beaucoup de peintures à Toulouse. Si vous saviez à Nice les peintures qu’il y a ! Le dimanche quand je m’ennuyais. Je ne connaissais pas tous les peintres. Même le vieux Toulouse, derrière la rue St Rome, toutes ces vieilles maisons qui datent de je ne sais quand. Il y a un endroit où les compagnons charpentiers fêtaient la St Joseph. Pour le 19 janvier, ils sortent avec leurs fabrications en bois, vont à la mairie et partent ensuite faire bénir leurs oeuvres à l’église. Ils faisaient cela tous les ans. J’étais jeune, je travaillais en face, je l’ai regardé quand j’ai fait mon apprentissage. Avant, l’apprentissage commençait à 16 ans, comme ça quand on commençait à un poste, on savait un peu travailler. J’ai appris la couture au départ. J’ai fait mon apprentissage durant deux ans chez un particulier. Il y avait des corps de métier qui ne se font plus, on avait des cordonniers aux coins des rues. A l’époque on portait des bas, il y avait la remailleuse, c’était les métiers qu’il y avait. Celui qui avait un petit métier arrivait à vivre.
Vous avez vécu à Nice…
Oui, c'était en 72. C'est une belle ville.
Vous nous avez parlé de la fête des fleurs…
La fête des fleurs...magnifique ! Ce sont des chars garnis de fleurs avec des jeunes femmes bien habillées qui jettent des fleurs. C'est très joli à voir. Il faut payer partout. Ils ont beaucoup de fleurs, de palmiers. Et à Menton, c'est les citrons, et c'est très joli aussi. Là, ce sont des chars qu'ils garnissent d'oranges et de citrons; ils sont tirés par deux chevaux. Et puis il y a la mer à côté, c'est sur la promenade que se déroule la parade. C'est beau et ça mérite d'être vu. Quand je pouvais y aller je m’y sauvais !
Et le carnaval, oh c’est beau, là bas c’est la ville de Nice qui s’en occupe. Ils ont quatre grands immeubles où ils préparent le carnaval toute l’année. Il y a par exemple des "poubelleurs", des personnes qui vont y travailler, qui le préparent déjà. Une année c’est le carnaval à Tokyo, l’autre année c’est le carnaval chinois, chaque fois c’est par thème. Lorsqu'ils brûlent Carnaval, ils éteignent toutes les lumières de la promenade, des hôtels et font un feu d'artifice au dessus de la mer. C'est beau.
Vous aimiez Joséphine Baker ?
Oui beaucoup. Là où j’habitais à Nice il y avait l’hôpital St Roch juste en face, et chaque semaine elle voyait Grace de Monaco, elles étaient copines. En Deux-chevaux elles venaient voir les orphelins à l’hôpital St Roch. C’était une fille simple. Par la suite il y a eu Brigitte Bardot, la première personne à se mettre toute nue, elle était aimée pour ça.
Ici nous avions un aviateur qui s’appelait Daurat, vous ne l’avez pas connu. Celui-là il passait sous les ponts avec un petit avion, il volait bas, il est passé sous la tour Eiffel. C’était un pilote de la région. Vous aviez le pont Riquet qui était un pont de bois, pendant des années on l'arrangeait puis il est devenu Pont de pierre.
Vous avez voyagé hors de France ?
Non jamais, je n’en ai pas eu l’occasion. Ce que j’aurais aimé voir c’est la Savoie. Je n’ai jamais pu y aller. La Savoie, ça doit être beau par là-bas. Quand mes parents étaient à Besançon, ils allaient en Suisse pour aller chercher du tabac, ce n’est pas loin. Depuis je n’y suis pas revenue. Je n’ai pas l’occasion de voyager. J’aurais aussi aimé aller en Corse, j’allais voir le départ du ferry “ Le Napoléon “ qui reliait le continent à la Corse. Il y a de belles choses à voir sur la côte. J’ai vu l’église russe, avec les icônes. Parce qu’il y a un quartier à Nice qui est russe. Après la révolution bolchevik, beaucoup de personnes se sont réfugiées à Nice. Et le soir dans les rues, les jeunes d’origine russe dansent les danses russes. C’est un très beau quartier.
Quels ont été les meilleurs moments que vous avez vécus ?
Il y a ma jeunesse et la vie avec mon mari à l’époque.

array(0) { }