La vie de Mme Fernandez

Un témoignage de ,
Mémoire recueillie à

Depuis quelques mois, nous côtoyons Mme Fernandez au sein de la maison. Aujourd'hui, c'est la première fois qu'elle nous accueille chez elle. C'est une femme très douce et souriante qui nous ouvre la porte, et nous invite à prendre place dans son salon. De nombreuses photos sont disposées sur ses meubles, ainsi que divers objets fabriqués de ses mains. Nous ne connaissons rien de la vie de Mme Fernandez, mis à part ses origines Pieds-Noirs. L'entretien qui suit nous a profondément touchées, tant par son contenu que par la gentillesse et l'honnêteté de celle qui le raconte.

J'ai vécu en Algérie, mon mari travaillait dans les chambres de commerce, nous avions 5 enfants, et puis en 62 les chambres de commerce ont fermées. Alors il a fallu qu'on parte, tout le personnel, chacun est parti où il a pu, où il a voulu. Et nous on est parti également, on avait personne en France, on connaissait personne, mais il y avait à Briançon une belle-sœur. Alors ils nous ont trouvé un petit chalet, une chambre, une cuisine, et les sous-pentes. Et là on était mes 5 enfants, mon mari et moi. C'était un peu petit ! (rires) Alors tout allait bien malgré tout, mais quand il y a eu la neige, je n'avais jamais vu de neige, mon mari connaissait, parce que lui dans la ville où il habitait, à Sidi Bel-abbes, il avait eu de la neige, c'était un coin où il y avait de la neige. Moi j'étais en bord de mer.

Vous étiez d'où ?

Moi j'étais de Mostaganem, et lui de Sidi Bel-abbes, l'endroit où il y avait la légion dans le temps. Donc à la première sortie que j'ai fait il y avait de la neige, et je me suis retrouvée par terre. (rires) ...avec trois côtes fêlées, et puis le coccyx en très mauvais état. Donc je ne pouvais plus sortir, c'est mon mari qui faisait les courses. Les enfants étaient bien, il y avait ma fille ainée qui elle ne pouvait pas sortir, elle était paralysée, elle avait la sclérose en plaques. Donc elle avait de graves problèmes, des difficultés pour marcher en temps normal, alors avec la neige, toutes les deux, eh bien on sortait pas. Et puis j'avais ma petite, la dernière, qui avait 16 mois. Alors son père la sortait, il l'emmenait promener, il faisait les courses, et il emmenait les autres à l'école. Et puis nous avons attendu 16 mois pour avoir une mutation, il fallait qu'on soit mutés, on savait pas où, et on a atterri à Nantes. Et puis ma foi les enfants ont été à l'école.

Et ça c'était en quelle année ?

En 62 on est partis de Mostaganem en Algérie, et on a atterri à Nantes en octobre 63. Alors ça changeait un petit peu de Briançon (rires). Dire que plus d'une fois on s'étaient couchés habillés, on avait un petit chauffage d'appoint. C'était pas fait pour être loué, c'était la propriétaire qui gardait ça pour elle. On y a vécu pendant 16 mois là-bas, on a eu des hauts et des bas, et à Nantes ça a été mieux. Les enfants ont été à l'école, et puis après ils ont pris de l'âge, ils se sont mariés. J'ai 14 petits-enfants, 7 arrières petits-enfants, une grande famille ! (rires) Une grande équipe ! Mon mari a eu la maladie d'Alzheimer, il a été à la retraite en 84.


Il travaillait à la chambre de commerce à Nantes ?


Oui. Et en 87 il est tombé malade, et finalement c'est pas ça qui l'a emporté, il a eu un cancer généralisé. Il est mort en 90. Donc je suis restée à Beaulieu, où nous habitions, je suis restée jusqu'à 2003. Mais en 2003 la chaleur m'a délogée. J'habitais au 3ème, il fallait monter et descendre les courses, descendre les ordures... donc en 2003 j'ai pas pu rester. J'ai eu le cafard, alors j'ai cherché dans pas mal de maisons, et puis ici je connaissais déjà un petit peu, alors bon ben j'ai atterri ici à La Madeleine il y a six ans.

C'était pas à cause de vos problèmes de santé ?

Non, j'avais surtout des problèmes de cafard. Je me trouvais un p'tit peu seule, je supportai plus. Alors j'ai préféré rentrer, personne ne m'obligeait, les enfants ne m'ont rien dit, ni oui ni non, et puis voilà je regrette pas. Finalement j'aurais pas pu continuer à être toute seule, j'avais 3 étages, une chambre un peu plus grande que celle-ci, mais il fallait que je ferme à clé, parce que quand quelqu'un venait, il fallait que je descende ouvrir, et quand il repartait je redescendais ouvrir, ça me faisait beaucoup d'étages. Quand j'étais malade, j'avais 40 de fièvre, il a fallu que j'attende en bas le médecin, et après il a été gentil, il m'a dit «attendez-moi là, on vous ramène les médicaments de la pharmacie». Je me suis dit que c'était plus possible de continuer de cette façon-là quoi.

C'est vrai qu'ici c'est surement plus rassurant, il y a moins de choses à penser ?

Oui, moins de soucis, moins de courses, c'est vrai.

Et il y a un cuisinier, non ?

Oui enfin remarquez que j'aurais fait beaucoup mieux avec moins d'argent ! (rires) Parce que la nourriture c'est pas ce qu'il y a de mieux. Et encore y'a des progrès !

Vous avez une cuisine ici ?

Oui ! J'ai une petite cuisine, je peux pas cuisiner dedans parce que je n'ai pas d'ouverture extérieure. Le matin je prépare mon petit déjeuner, je m'installe là. Le dimanche soir je veux pas descendre, alors je me chauffe une petite soupe, tranquille en regardant la télé. C'est petit, c'est suffisant. J'ai le frigo, j'ai deux plaques, ma foi ça suffit.

Ben nous dans nos appartements d'étudiants c'est le même genre d'appartement, c'est quasiment la même chose.

J'ai été très malade en 2007, et j'ai eu une colite très sévère, pendant 3 semaines. Je suis sortie, au mois de mai je suis revenue, qu'est-ce qu'il s'est passé j'en sais rien, au mois de juin j'ai du y retourner. Un mois à l'hôpital, ça m'a fait 2 mois d'hôpital en peu de temps, j'étais très mal fichue. Et puis bon ça a été très bien après, et tout d'un coup je sais pas ce qu'il s'est passé : j'ai eu un morceau d'os de la colonne vertébrale qui s'est cassé.

Comme ça, sans chute ?

Je sais pas, j'ai du faire un faux mouvement, en me baissant je sais pas, ya un morceau d'os qui s'est cassé sur le rebord de la colonne. Ça m'a donné des douleurs épouvantables. J'ai du porté un gros corset qui me prenait tout le dos, j'étais allongé. Et après j'ai été opérée, ils m'ont enlevé ce petit morceau d'os, ils m'ont «cimentée» comme ils disent, et je suis restée un mois et demi comme ça ici. A l'hôpital j'étais restée huit jours. Ici on m'a donné un déambulateur.

Et depuis ça va pour se déplacer ?

Ça va. Je fais mon p'tit train train le matin, je me lève, je suis un peu feignante, j'ai du mal à me lever ! (rires) Le soir j'arrive pas à dormir, alors je lis, et comme la lecture est passionnante, je déborde les heures bien sûr ! (rires) Et le matin c'est dur.

On me fait des prises de sang tous les quinze jours pour la coagulation. Tantôt on me diminue les médicaments, tantôt on les augmente. Et puis tout va très bien !

Et sinon, quels sont vos souvenirs d'enfance en Algérie, comment s'organisait votre vie là-bas ?

Oh mes souvenirs d'enfance ils ne sont pas très agréables. Mon père était parti travailler dans une ferme...

Vous êtes née en quelle année, pour que l'on situe... ?


Ce mois-ci je fais 88 ans. Je suis née en 1922. Et donc j'avais 9 mois quand mes parents sont partis habiter une ferme. C'était assez isolé, on avait juste une carriole sur de très mauvaises routes, car à l'époque on avait pas des routes comme aujourd'hui. Et mon père travaillait dans les champs, il était le seul européen, et le reste c'était tous des musulmans. Ma mère était à la maison, on a été 8 enfants, elle s'occupait en même temps de tirer l'eau du puits, parce qu'on avait pas l'eau dans la maison. Il fallait tirer l'eau pour les bêtes, puisque papa partait à 4h du matin travailler, elle était obligée de mettre à manger et à boire aux bêtes, pour que quand il rentrait le soir à la tombée du soleil tout soit propre et qu'ils aient de quoi boire et de quoi manger. On est resté à peu près 5 ans, mais dans ces 5 ans j'ai eu trois ans de paludisme. Il m'a fallu faire beaucoup de piqûres, prendre beaucoup de comprimés. Alors un jour papa a eu une discussion avec le patron, et puis il lui a dit «si t'es pas content eh ben tu pars».. Comme à l'époque il n'y avait pas de contrat, pas de signature, il n'y avait absolument rien, il s'est dit «après tout, qu'est-ce qui me retient ici? Ma p'tite est malade, elle aura besoin de soins». Alors on est rentré à Mostaganem, où il y avait ma grand-mère paternelle, elle avait que 2 pièces, elle nous en a donné une (rires). Il y avait mon frère ainé, moi, mon jeune frère, et puis ma sœur. Et avec les parents, ça faisait 6 dans une chambre ! Et puis après il a trouvé du boulot, on a déménagé. Comme le paludisme revenait souvent dans l'année, j'avais une ou deux crises de paludisme, je suis allée à l'école très tard, je suis rentrée à 7 ans, il a fallu d'abord me soigner, et je parlais mieux l'arabe que le français. Le français je le parlais qu'avec papa et maman, et dès que je sortais, ce que j'avais autour de moi, c'était que des petites musulmanes qui ne connaissaient pas un mot de français.

Et vous êtes rentrée à l'école française là-bas ?

A Mostaganem oui. J'avais appris pendant presque 5 ans l'arabe. Je chantais en arabe, je dansais en arabe, je parlais en arabe. Alors quand on m'a amenée à l'école, j'avais des difficultés.

C'était moins naturel pour vous...?

Je ne suis pas entrée à la maternelle, rien du tout, je suis rentrée directement en cours préparatoire, j'ai doublé mon cours préparatoire, j'ai doublé mon cours élémentaire (rires) et quand il a fallu passer à la classe au dessus, j'ai été malade, et j'ai dit à maman «je ne veux plus retourner». Les institutrices étaient très très sévères, alors quand elles passaient autour de nous, qu'on faisait une dictée, et qu'elles voyaient qu'on avait fait des fautes, elles nous tapaient les coudes sur la table. Quand on était au tableau et qu'on avait fait une faute d'orthographe, elles nous prenaient par les cheveux, et elles nous faisaient essuyer la craie du tableau avec le visage, «et maintenant derrière le tableau et vous écouterez ce que disent les autres». C'était trop trop sévère, je supportais pas ça, j'ai dit à mes parents, j'avais 12 ans : «Je continue plus, je peux plus».Ma mère a beaucoup hésité, et puis finalement elle m'a dit «tu fais ce que tu veux, après tout».

C'était une bonne ouverture d'esprit pour l'époque quand-même ?

Oui, elle m'a dit «tu te plaindras pas». Il y avait un petit commerce dans le quartier - il y avait beaucoup de petits commerces, c'est pas comme maintenant qu'on a que de gros commerces – j'y avais été pour faire les courses pour maman ; et j'entends une vieille dame qui dit à l'épicière : «Je suis à la recherche de quelqu'un pour 2h». Alors j'ai levé le doigt comme à l'école, elle me dit «Toi??», j'étais très grande pour mon âge, maigre mais très grande. J'ai dit «Oui je sais tout faire, à la maison je fais tout avec maman». En fait c'était pas pareil, c'était à la maison ce que je faisais ! Et la dame me dit «Bon bon, eh bien on va voir ta maman», je l'ai amenée chez moi. Ma mère m'a regardée, elle m'a bien fixée, puis elle m'a dit : «Tu sais ce que tu veux?». J'ai dit «Oui oui, je veux travailler». Je suis restée 2 mois, j'ai lavé par terre, on n'avait pas de frottoir, on avait des serpillères mais pas de frottoirs, on se mettait à genoux pour laver. Il y avait un grand soleil, c'était du carrelage, et il fallait toujours recommencer si ça n'était pas parfait. La vaisselle il fallait bien enlever les saletés, on lavait dans une cuvette, eh bien au lieu d'y passer 2h, j'en faisais trois pour le même coup. Et j'ai attendu, j'ai patienté, j'ai dit «je vais apprendre à travailler, à faire comme il faut, et après je m'en vais», et c'est ce que j'ai fait. J'ai quitté.
Je suis partie chez une dame qui avait 7 enfants, le mari était marbrier, il avait un commerce. Alors avec ses 7 enfants elle s'en sortait pas : il fallait les laver, les habiller, fallait les emmener à l'école, et il y avait des petits... Ohlalalala ! Alors bon j'aidais les grands, je les emmenais à l'école, je faisais en même temps les courses, je revenais y'en avait un sur le pot de chambre, il fallait le changer... hola (rires). Je suis restée pas mal de temps jusqu'à plus tard, vers 15 ans, et j'ai continué comme ça jusqu'à 19 ans : je me suis mariée.

Et vous avez rencontré votre mari comment ?


J'ai rencontré mon mari en désobéissant à ma famille ! (Rires) J'avais une cousine germaine, on sortait toujours toujours ensemble, et puis j'avais dit à maman : «Tu sais la fille de l'harmonie, moi j'aurais bien aimé aller danser». Les après-midi il y avait des mamans qui sortaient et elles emmenaient leurs filles, c'était une grande salle, y'avait des bancs, et puis y'avait une petite buvette de sirops - y'avait pas d'alcool, y'avait rien de tout ça – alors j'aurais bien aimé faire un tour. «Pas question !» me dit ma maman, et elle m'a pris l'argent pour pas que je puisse dépenser, que je puisse aller. Ma cousine m'a fait signe de me taire : «Bon ben alors on va aller faire un tour». «A 18h faut que tu sois là» me dit ma mère, «D'accord». Et puis ma cousine elle me dit «Écoute je te paie l'entrée, on va, ça commence à 4h, ben à 6h tu seras chez toi». Et moi je savais pas danser. Je danse avec un premier militaire, et lui il était pas plus doué que moi. Tout d'un coup je vois un autre petit militaire - parce que mon mari c'était un engagé, il s'était engagé à 18 ans – il me regardait, lui il savait très très bien danser, il se moquait de nous ! Alors tout d'un coup il me fait signe pour la prochaine danse ; j'ai dit oui, j'me suis dit «tant pis, celui-là ne m'a pas écrasé les pieds, peut-être que l'autre non plus !» (rires) J'y suis allée, je lui ai dit tout de suite «Je ne sais pas danser», il m'a dit «On va arriver à danser». Il était très maître de lui. La danse suivante c'était une valse, j'ai dit «Oh non non non, moi je tourne pas, je sais pas danser, je tourne pas». Lui m'a dit «Bon d'accord, on va aller à la buvette, on va prendre quelque-chose, et on dansera la danse suivante». Et puis voilà, j'ai plus été au bal, je n'ai pas connu d'autre personne. On est restés fiancés, on est sorti en cachette pendant 6 mois, ma cousine nous accompagnait partout. Et après je lui ai dit «Quand-même il faut que je te présente mon frère, il fait de la boxe, il s'occupe...». Alors il a dit «Ben ça m'intéresse», alors je l'ai présenté à mon frère, à condition qu'il ne dise rien. Ils étaient du même âge, de 1920. Là il fallait pas qu'on se regarde ou qu'on se parle, parce qu'il y avait le papa d'un côté, la maman de l'autre qui regardait. Finalement il est parti faire des manœuvres. J'ai dit à ma mère «On va recevoir du courrier. Si tu veux, tu ouvres le courrier, tu le lis. Si ça te plaît, tu me donnes la lettre, et si tu vois que c'est pas... tu me donnes pas la lettre.» Quand j'ai reçu du courrier, elle m'a fait confiance, elle m'a laissé la lettre sans l'ouvrir. Alors je lui ai fait lire, comme quoi on avait rien à cacher. Donc on s'est fréquenté un an et demi, et il a été démobilisé, on s'est dit «Maintenant qu'est-ce qu'on fait?». Il va devoir repartir, il était à peu près à 180 kms de Mostaganem. Il m'a dit non, je repars pas, j'ai du travail ici. Ma mère a dit «Écoutez moi je peux pas vous loger, débrouillez-vous». Ça se faisait pas de faire entrer le garçon comme ça. Il dit «D'accord ça sera pour peu de temps, on va faire les publications». Et au bout trois semaines, on s'est mariés, on a pas fait le grand mariage, ça a été la famille, les amis, tout ça. On s'était trouvé une petite chambre avec cuisine, et puis voilà : 49 ans de mariage ! (rires)

Ah c'est beau...

Un an et demi fiancés, 49 ans de mariage, et là ça fait 19 ans qu'il est décédé.

Et combien d'enfants ?

J'ai eu 6 enfants. La première je l'ai perdue pendant que mon mari était à l'armée, parce que ce que j'ai oublié de vous dire, c'est que quand il a été mobilisé j'étais enceinte de la première petite, de 7 mois. Il a été rappelé pour la guerre de 39-45.

Et vous étiez toujours en Algérie à ce moment-là ?

Oui oui, toujours en Algérie, mais loin de mes parents. On était partis travailler, moi je faisais la couture militaire, et lui il faisait la cordonnerie, il n'était pas encore dans les chambres de commerce. Alors pendant qu'il était dans l'armée, le maître bottier lui avait dit «Si tu veux apprendre le métier ça te servira toujours, si un jour tu veux t'installer ou n'importe». Donc il avait appris la cordonnerie pendant qu'il était militaire, et on était partis travailler tous les deux. Au bout de 2 mois qu'on était installés à Thiaret, il a été rappelé à l'armée. Il a dit «Non il est pas question que tu restes toute seule ici, il faut que tu retourne chez tes parents». Alors j'y suis retournée, je suis restée 3 ans chez mes parents, jusqu'en 45 quand il a été démobilisé.
Entre temps, ma petite est tombée malade ; quand il est arrivé, elle était enterrée la veille. On avait pas l'express comme aujourd'hui. Alors il m'a dit «Je partirai en faisant du stop», mais il est pas arrivé à temps. Les gendarmes sont venus le lendemain, ils m'ont dit «Votre mari a déserté». J'ai dit «C'est pas possible, je comprends pas, il est parti en stop, d'accord, mais il a pas déserté». C'est vrai qu'il était arrivé en retard. Alors il s'est fait punir, on lui avait coupé les cheveux à ras, on l'avait envoyé au front. Et puis il est revenu au bout de 3 ans. Bon on s'était vu entre temps, il avait des permissions, mais il était revenu blessé au bras, à la jambe, et aux reins. Quand il a été démobilisé, il a fallu de nouveau rechercher un appartement, et c'est là où j'ai eu ma fille qui a été paralysée à l'âge de 14 ans. A 17 ans, à Briançon, elle a commencé à tomber, à tourner les pieds, on a vu le médecin, toutes sortes de médecins, pour le sein, pour tout... Et y'en a un qu'a fini par me dire «si elle doit apprendre un métier, que ce soit assise parce qu'à 18 ans elle ne marchera plus».

C'est assez rapide cette maladie là hein ? C'est assez fulgurant ?

Pas tellement, c'est sournois, parce que quand on s'aperçoit que la personne elle tombe, que sa tête a des vertiges, la maladie est installée. Ce sont des neurones qui sont atrophiés, et qui ne reviennent pas quoi. Au fur et à mesure des années, quand on est rentrés en France, elle était déjà bien handicapée. J'avais donc la grande de 17 ans accrochée à un bras, la petite de 16 mois à l'autre bras, et puis quand il a fallu partir en 62, on avait pris que deux rechanges chacun. Mon mari était resté jusqu'en 62, jusqu'à l'indépendance.

Et si les chambres de commerce n'avaient pas fermées, vous seriez restés là-bas ? Ça a été un regret pour vous de venir en France ?

Un regret sans l'être, c'était plus vivable. J'avais des enfants qui allaient à l'école à différents endroits, j'avais ma fille qui prenait des cours de sténodactylo, il fallait que je l'accompagne, j'avais ma petite qui était bébé. J'étais toujours inquiète.

Pourquoi ils devaient aller dans des écoles différentes ?

Parce qu'ils avaient pas le même âge.

Et vos parents sont restés en Algérie ?

Non, mes parents sont rentrés, chez mon jeune frère, à la même époque que moi. Mes deux frères et mon mari sont restés jusqu'à l'indépendance, ils sont rentrés après. Moi je suis rentrée avec mon père, ma mère, ma belle-sœur, ses enfants, et puis mes enfants.

Et vous êtes retournée en Algérie ?


Non, jamais.

Et une fois à Nantes vous avez travaillé ?

Non, j'ai aidé mon mari dans son travail. Ici il a été appelé à la chambre de Commerce, là-bas on disait le palais consulaire, c'était la même chose. Je l'aidais parce qu'il préparait des salles pour les réunions, les cocktails. Il avait une tenue pour recevoir (elle se lève et nous indique une photo). Ça c'est la tenue qu'il avait à Nantes, là-bas on lui payait pas le costume, mais à Nantes oui. Tous les deux ans on lui donnait un costume.

Son métier lui plaisait ?

Oh oui oui, et il était bien vu, il était bien considéré. (Elle nous tend une autre photo) Ça c'est ma fille, elle avait une quarantaine d'années, elle a été prise chez un photographe, il lui avait mis un singe dans les bras.

C'est une belle femme...

Oui. Elle est morte à 62 ans. Ça faisait trente ans qu'elle était alitée, qu'elle était en fauteuil.

Et elle a pu avoir un métier ? De sténodactylo ?

Oui elle est entrée dans la chambre de commerce en tant que sténodactylo, elle a été titularisée, et quand elle a connu son mari – ils se sont fréquentés un an – elle a été obligée de quitter son travail, car elle était incapable d'aller de chez elle à la chambre de Commerce, de prendre le bus, de se déplacer toute seule. Il fallait que quelqu'un l'emmène, la ramène, ça n'a pas été possible. Alors elle a démissionné. Après lui il a été appelé à Pontoise pour être facteur, alors elle l'a suivi. Ensuite ils sont partis à Bastia, en Corse.

Ah c'est pour ça qu'elle est bien bronzée ! (rires. Elle nous montre les photos sur son meuble, nous nous levons pour mieux voir)

Donc là c'est toute ma p'tite famille : mon fils ainé, le deuxième, et le troisième des garçons. Là c'est ma fille ainée, là mon autre fille qui habite Nantes, et là tout le groupe, toute la famille. Là c'est moi, là c'est ma sœur, ça c'est maman, et mon mari.

Vous avez beaucoup d'enfants qui sont restés sur Nantes ?


Un fils, et ma plus jeune fille. Mais je ne les vois pas beaucoup. Ma fille ainée a eu quand-même trois enfants, trois beaux enfants. Mais l'ainée est paralysée comme sa maman. Oui. (Elle reste pensive). Je parle beaucoup ! (rires, elle nous offre des chocolats que l'on déguste)

Et vous habitiez où à Nantes ?


En ville, place du Commerce. Ça a changé, mais bon par la suite avec mon mari on s'est beaucoup déplacés, on a fait beaucoup d'endroits, et j'ai préféré Nantes. J'ai été à Toulon, à Nice, j'ai été à Saint Maxime, à Marseille, à Grenoble j'ai un frère, à Gap j'ai un autre frère, dans l' Hérault j'ai ma sœur, donc j'ai fait le tour, mais j'ai préféré Nantes. Mais on allait là-bas pour les vacances.

Et ça n'a pas été trop dur de s'adapter après l'Algérie ?

Non, j'avais trop à faire, j'avais trop de soucis. Parce que partir avec cinq enfants, et plus rien, parce que quand mon mari a été rappelé pour travailler à Nantes, il y a quelqu'un qui allait pour le commerce à Mostaganem, il a demandé après nos meubles qui étaient restés dans des caves, ils avaient disparus. Tout était volatilisé ! Tout ! Je n'ai rien, rien, rien récupéré. Que ce que nous avions emmené en linge. Alors quand on est rentré, il a fallu se chausser, s'habiller chaudement, les enfants ont perdu une année parce que c'était pas les mêmes méthodes en France. Ils ont été une année à Briançon où ils ont déjà perdu leurs repères, ensuite à Nantes ils ont de nouveau reperdu leurs repères, les amis et tout ce qui s'ensuit. Mais moi j'avais trop de travail, trop de soucis pour penser à tout ça. Et puis à l'époque la chambre de commerce nous avait donné 5000 francs, ce qui était pas mal pour l'époque. Mais depuis la petite cuillère jusqu'aux matelas, les draps, les couvertures et toutes les affaires, ça faisait pas grand-chose !

Et le reste de votre famille logeait ailleurs, vous n'habitiez pas tous ensemble ?

Non non, on n'a pas été tous ensemble. Mon grand frère est parti à Gap où il travaillait à la préfecture, mon jeune frère lui était comptable à... Lesignan dans une cave, et il a fait des démarches pour devenir aide-soignant, il a fait ses études et puis il est parti sur Grenoble où il a travaillé 20 ans dans les hôpitaux. Il a toujours emmené mon père et ma mère avec lui. Ma sœur, elle avait son mari qui était adjudant chef, ils allaient partout. Et puis nous on était pour ainsi dire seuls ici, mais on s'y est fait.

Quels souvenirs avez-vous de Nantes, des quartiers ?

Je vous dirais que c'était bruyant, et puis on connaissait personne. Alors notre sortie c'était de monter dans un bus et d'aller jusqu'au terminus, on savait pas où on allait, on se disait «on descendra au terminus, on va se promener à droite à gauche, et puis après on reprendra le bus et on rentrera». Et puis un jour on s'est retrouvé à la déchetterie ! (rires rires) Alors là on a ri avec mon mari, on ne pouvait pas tomber mieux ! Oh bah on a pas attendu le bus suivant, quand on a vu ça on a pas cherché, on est remonté dans le bus ! Avec ma fille ainée on allait souvent au jardin, alors elle tenait le bras à son père ou à moi, et la petite qui avait déjà trois ans et demi, elle marchait. On allait souvent du côté du port, on regardait les bateaux, on marchait à pied parce qu'on avait pas de voiture. On faisait beaucoup de marche à pied.

Mon fils ainé habitait dans le bâtiment Le Belem, mon mari travaillait encore, alors mon mari a dit «puisque notre fils habite à Beaulieu, et que je suis bientôt à la retraite, bah on va chercher sur Beaulieu». Et là on a trouvé, on était très très bien, on avait le boulevard, la Loire tout de suite. Le seul inconvénient ça a été l'escalier. Tant que j'avais mon mari, lui il courait comme un lapin, j'aurais jamais cru qu'il allait mourir avant moi. Moi j'étais toujours fatiguée, et là il a commencé à être malade en 87, et ça s'est pas amélioré du tout, du tout. Après il ne savait plus où il allait, il savait plus ce qu'il faisait.

Et peut-être que la maladie d'Alzheimer n'était pas aussi connue à l'époque ?

Non, on l'a beaucoup soigné pour la déprime, on disait que c'était parce qu'il avait quitté son travail, où il avait beaucoup de contacts. Je suis restée très très bien avec la secrétaire de direction, d'ailleurs elle m'a téléphoné il y a deux jours, et une autre secrétaire aussi qui vient me voir demain après-midi avec sa sœur me voir. Ça m'a fait plaisir, parce que je me dis «j'aurais pu être oubliée». Quand on a eu des vacances on est allé à Bretignolles, dans une maison familiale, et là on a fait des rencontres avec une famille du Doux, une famille de Mante La Jolie, et une autre de l'Allier, chez qui on allait tous les ans passer une semaine, et à l'heure actuelle j'ai toujours des nouvelles. On est pas régulières, mais on s'appelle de temps en temps. Bé oui !

Bon ben c'est bien déjà, on aura appris pas mal de choses aujourd'hui !

(Elle se lève et sort des revues de son meuble sur son village natal, Mostaganem)

Vous voyez, ça c'est Mostaganem. Je reçois cette revue tous les trois mois.

C'est grand comme ville Mostaganem ?

C'est une ville assez grande en bord de mer, je saurais pas vous dire. Nous les jeunes, c'était pas comme maintenant, on est informé de tout, on a la télévision, on a le poste, on a internet, on a tout ! Mais avant on avait rien de tout ça, c'était du bouche à oreille.

Et vous n'avez jamais eu l'envie d'y retourner ? C'est trop de souvenirs pour vous ?

Ah non. Si je dois faire gagner de l'argent ça serait pas chez eux. Et pourtant, je suis native, mes parents aussi, on est au moins 4 générations à être nés en Algérie. On était bien, on était amis avec ces gens-là, pas de problèmes quoi. Mais en 54, question politique, ils ont commencé à vouloir demander «et ci, et ça, et l'autre», et à vouloir nous chasser pour reprendre leur indépendance. Comme ils ont fait en Tunisie, comme ils ont fait au Maroc. L'Algérie c'était une colonie, et ils voulaient leur indépendance.

Ce qui ce comprend, non ?

Alors de 54 à 62, bah ils ont réussi hein. On a été obligés de fuir au plus vite. On avait plus où aller, la chambre de commerce a fermé. Plus qu'à prendre la bateau, moi j'ai réussi à avoir l'avion, après avoir couché 5 jours à l'aéroport, sur nos bagages.

Vous aviez des amis algériens là-bas ?

On avait des amis, enfin c'étaient pas des amis, c'étaient des voisins. Les rapports étaient bien, mais du jour au lendemain il y a eu une barrière. Les femmes nous considéraient bien, mais les hommes ne voyaient pas ça du même œil. Même les enfants qui ont été à l'école avec mes fils, après les parents n'ont plus voulu qu'ils aillent à l'école. Alors ils attendaient les «petits français», ils les attendaient à la porte avec des cailloux. Un jour mon fils est revenu avec la tête ouverte, il saignait. Le plus jeune j'ai été obligée de le retirer de l'école, je ne pouvais plus aller le chercher, il fallait traverser de l'autre côté. Ils s'étaient fait un barrage, d'ailleurs la chambre de commerce c'est là, le palais consulaire (elle nous montre une photo dans une revue).

Donc finalement vous étiez contents de partir ?

Oui, oh oui oui.

Il y avait beaucoup de français comme vous là-bas en Algérie ?

Oh oui, on était je ne sais pas... plus de 2 millions de français. Mais il y avait au moins le double, ou le triple de chez eux. Nous ce qu'il s'est passé, c'est qu'on nous a appelé les «Pieds Noirs», mais il y avait des italiens, des allemands, des corses, il y avait un peu de tout. C'étaient des pionniers qui sont allés là-bas pour travailler, et puis qui ont formés des couples, eu des enfants.

Et sinon je pense que c'est déjà arrivé que des Pieds Noirs se soient mariés avec des Algériens ?

Ah non. Pas chez nous. Non non. Mais autrement on se mariait pas comme ça avec les musulmans. On n'a pas du tout les mêmes idées, on n'a pas la même culture, on a pas... Eux ils ont leur religion, le coran...

Vous êtes athée, vous ? Ou croyante ?

Moi je suis catholique, non pratiquante. J'ai fait ma première communion, mes enfants ont tous fait leur première communion, mais j'ai eu beaucoup de déceptions, qui font que je me suis dit «non», je crois là-haut, mais je ne crois plus sur Terre. (rires) Vous avez vu maintenant les curés, les bonnes sœurs, comment ils se sont transformés, comment ça... Alors comme on dit, le Bon Dieu lui, il a pas dit de transformer tout ça hein...

Quelles étaient vos relations au quotidien avec les Algériens ?

On partageait beaucoup de choses, il y avait une voisine de maman, qui avait beaucoup de gosses, quand elle m'entendait elle venait toujours me voir, me poser des questions, par exemple pour apprendre à tricoter, à coudre à la machine. Après alors ça allait, on était très amies ; mais chacun chez soi. Chacun chez soi.

Vous avez encore des notions de la langue ? Vous avez pratiqué longtemps quand-même?

Oui, un peu d'espagnol, un peu d'arabe, et mal le français ! (rires) Oui, c'est ce qui m'a fait quitté l'école. Je butais sur certains mots évidemment, je répondais pas en arabe mais je m'exprimais mal, et puis je voulais plus aller à l'école.

Et vos enfants, ils parlent l'arabe ?

Mes enfants n'ont pas appris l'arabe, la langue. Mon fils ainé maintenant il commence un peu parce qu'il s'est construit une maison à Djerba, en Tunisie. Lui, il est pas raciste. Il y a trois ans qu'ils ont la maison, j'ai jamais encore été. Faudrait prendre l'avion Nantes-Djerba, et après il viendrait me chercher à l'aéroport.

Et ils habitent là-bas du coup ?

Non pas encore, mais ils vont y habiter. Ma belle-fille, elle y va très souvent pour finir la tapisserie, la peinture, des trucs comme ça. Mon fils est dans les banques, il va donner des cours par ci par là. Il a 63 ans, c'est sa dernière année, et puis après il s'en va là-bas, au soleil, tranquille. (…)

Bah peut-être que vous irez passer un peu de temps en Tunisie ?

Peut-être. Mais j'aime plus, j'aime plus voyager. Je sais pas pourquoi, mais depuis que j'habite là, je ne suis pas bien autre part. Je vais par exemple chez ma fille, chez ma petite fille ou chez mon petit Je me sens bien ici.

Je peux faire quelques travaux de bricolage avec les Blouses Roses, j'aime bien ça. Michele m'a aussi permis de pianoter un peu sur son ordinateur, pour que je réponde aux messages de ma famille !fils pour le week-end, j'aime beaucoup y aller, mais je suis bien contente de rentrer (rires). Et puis le temps passé avec vous m'a permis de me rappeler des souvenirs, de discuter. J'ai passé un bon moment.

Nous aussi Mme Fernandez ! Merci, sincèrement, pour ces quelques heures partagées, et pour la confiance que vous nous avez accordée.

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