La vie n’était pas la même avant…

Un témoignage de Marie-Thérèse Mannberger,
né(e) le 26 septembre 1926
Mémoire recueillie à

Alors…Mme Mannberger…Ah oui chambre 320…J’espère que je vais enfin pouvoir l’interroger. Non pas qu’elle soit réticente, mais je n’arrive jamais au bon moment ! Un coup de fil par ci, une visite par là ...Une vraie femme d’affaires quoi ! Mais je ne la lâcherai pas. Les quelques discussions de couloir que j’ai pu avoir avec elle m’ont fait entendre qu’elle avait beaucoup de choses à raconter sur sa vie. Cette fois sera la bonne ! Une visite surprise un mercredi matin, elle ne m’échappera pas !



-Bonjour Mme Mannberger !
-Ah tiens ! Bonjour !



-Je viens pour l’entretien. Vous vous rappelez ? Vous n’avez rien de prévu ce matin ?
-Non non, allez y, entrez.



Un petit pas dans sa chambre, un grand pas pour Unis Cité ! Ca y est j’y suis ! Je vais pouvoir ouvrir la boite à souvenirs. Car c’est ça Mme Mannberger, un coffre contenant de nombreux trésors. Une dame coquette, toujours le sourire aux lèvres, qui me rappelle quelqu’un sans arriver à trouver qui. Mme Mannberger, à la croisée de plusieurs cultures, au carrefour de mille horizons et qui en appelle à la sagesse et au respect avec toute la prestance d’un maître Yoda. Tiens d’ailleurs elle a à peu près la même taille…C’est sûrement ce qui lui fait garder aussi bien les pieds sur terre, car vu les commentaires qu’elle nous livre…Allez je lui montre des photos et lui laisse en choisir une :



-Alors ! Donc vous avez choisi la baie.
-Oui.



-Et vous reconnaissez exactement où c’est ou pas ?
-Euh pas du tout. Je ne sais pas. Mais c’est dans notre région.



-Oui c’est dans notre région, pas très loin de Nantes, c’est à Pornic.
-Oui. Oui, oui, oui. Mais ça me rappelle d’autres baies que j’ai vues.



-Et est ce que vous pourriez me parler un petit peu des baies que vous avez vues ?
-Ben…En Algérie forcément, quand mon mari était militaire et tout. Y avait des baies au dessus de Mers El Kebir, c’est toujours la même chose des baies, des plages, des petites plages, c’était pareil à ce moment là. »


Mers El Kébir en Algérie...Encore une qui est allée au Maghreb ! Non seulement je ne connais pas, mais en plus, avant d’arriver à Chambellan, je n’aurais cru qu’autant de résidents avaient pu aller vivre à l’étranger. On dit qu’on peut voyager plus facilement aujourd’hui, mais visiblement ça n’était pas si compliqué avant !



-Donc vous avez habité en Algérie ?
-Oui.Pas très longtemps, deux ans.



-A quelle époque à peu près ? C’était pendant la guerre d’Algérie ?
-Ah oui, oui, oui. C’était quand ça s’est fini, quand les français sont partis. C’était avant déjà, quand mon mari faisait parti de l’aéronavale. Mais y avait des grosses révolutions qui ont eu lieu après, mais on était toujours là dans cette baie après Oran, entre Oran Mers El Kébir etc., et puis mon mari lui il était de l’autre coté d’Oran puisque c’était l’aéronavale.



-D’accord, donc vous étiez un peu séparée de lui en fait ?
-Oui parce que lui il était dans l’armée, elles étaient déjà étendues les armées à ce moment là, pis moi j’étais déjà avec mes deux enfants.



-Et vous habitiez avec d’autres français ?
-Oh non on habitait en location dans une maison où les gens étaient tous de souche israélite, mais c’était toujours l’Algérie en fait, des Bénichou y en a des quantités même partout (rire) alors là c’est comme les Dupont en France. Mais c’étaient des maisons qu’on avait louées à des familles ou achetées, les gens louaient comme chez nous sur les côtes en fait, et puis des mouvements politiques, souvent les mères de famille, d’abord toute façon les femmes de militaires en principe…



-Elles suivaient leurs maris ?
-Ah non, elles les suivaient pas, beaucoup ne suivait pas, on arrivait dans telle chose, c’était Oran ou Alger et tout, et les maris étaient dans les bases, ça bougeait toujours.



-Mais vous les suiviez dans le pays quand même.
-Oh non on restait, non enfin oui on louait, on avait nos enfants dans les maisons. Ils suivaient des écoles si vous voulez par là, la vie était pas comme on la montre marrante ou tout mais on faisait chacun notre vie sans gêner celle des autres, la liberté d’ailleurs finit au moment où elle gêne celle des autres. (rire) Certains allaient à l’école, d’autres avaient des professeurs si possible, mais ils passaient aux examens, mais alors de toutes races même le plus humble, en disant quand même s’il arrive quelque chose, ils pensaient que les enfants aient un bagage et que les femmes surtout ne soient pas…parce qu’elles se déplaisaient pas dans leurs trucs tranquilles à papoter.



-Les femmes ne travaillaient pas là bas, elles s’occupaient de leurs enfants…
-Oh si parce que c’était obligatoire quand même, elles s’occupaient de faire le petit ménage.



-Elles s’occupaient de la maison.
-Oui de la maison oui, oui, oui, autrement les maris travaillaient ou à la base ou dans les petits commerces, voyez-vous, c’était même de toutes races, pour payer quelque chose c’était toujours pareil, alors donc tout le monde était sous le même coup, enfin comme nous on serait en France tous, c’était tous pareils, ça dépaysait pas trop, c’était amusant, et puis ils donnaient des petites recettes, alors les petites recettes elles avaient pas de religion. Si, y avait ceux qui mangeaient pas de cochon mais les autres aussi, et puis pour nous non plus parce que c’est pas une bête qu’est propre. Oh pis des espèces de bœuf, c’était l’espèce de bœuf qui a une bosse, c’était connu. Mais fallait de toute façon que ce soit gelé, ça aurait été immangeable, et puis alors les poulets !Y avaient des gens qui élevaient comme pendant la guerre des poulets, en se promenant, des gens d’Oran qui allaient en se promenant chez un fermier acheter le poulet vous voyez, le cou, enfin qu’avaient pas mangé plus de saletés que les autres(rire). Si et puis c’était à nous de faire pour le climat.



-De faire quoi ?
-Ben pour le climat, il fallait faire attention, pas faire de bêtise, que ce soit d’un côté ou d’un autre, qu’avait le régime kasher ou autrement. Y a les microbes qui sont pas kasher ! (rire) C’est ce qui se disait souvent, qu’ont toujours plus ou moins existé, plus ou moins apparus, ben c’était comme ça. Et puis les femmes papotaient, on disait en riant des bonhommes aussi. (rire)



-Et vous communiquiez en quelle langue ?
-Ben beaucoup le français ou les autres se causaient entre eux en algérien.



-Tout le monde se comprenait finalement.
-Ah tout le monde se comprenait, oui, oui, c’était facile hein, les gosses mal élevés on leur donnait un petit coup au derrière (rire) et puis y a des choses qui se comprennent, qui vont de soi, bon bah ce qui pouvait se passer des hommes, personne n’en parlait de trop. Y avait pas de choses politiques ni rien, chacun sa religion.


J’ai l’impression de discuter avec une étudiante qui comme moi est allée faire Erasmus dans un autre pays. Vous savez ce programme européen d’échange d’étudiants. On se retrouvait dans une cuisine de la cité U, on partageait des recettes, des repas des 4 coins du monde, presque personne ne parlait la même langue mais malgré tout on se comprenait. Voilà ! Pour simplifier, Mme Mannberger a fait Erasmus ! Comme quoi on en a des choses en commun avec nos aïeuls, à une autre échelle certes, mais quand même.



-Ca ne gênait personne.
-Voilà ! Du moment que la liberté ne gêne pas celle des autres. Bon pour la nourriture et tout, on disait c’est le climat qui l’imposait même si c’était écrit dans ta religion. Enfin oui presque tous on savait que dans notre tête c’était tenu. Vous comprenez ? C’est ça, c’était religieux, c’était venu des choses d’avant, tout le monde le comprenait ça, nous on le faisait comprendre parce que y avait la dysenterie, elle avait pas de religion elle, oh non c’est terrible ça, alors tout le monde faisait attention, pas trop de verdure etc. pas remettre à la glace et démettre à la glace. Y avait beaucoup de choses, mais c’était pas religieux, mais pour les viandes oui, en effet le viande fallait la faire partir et le mieux. Le beurre et tout c’est parce que c’était une matière animale et que ce n’était pas bon, c’était pour des temps infinis, c’était devenu religieux, on savait que ce n’était pas bon.
Oh non y avait une certaine entente, qui se faisait et tout, malheureusement y a toujours eu des piquants, des faiseurs d’affaire et tout, comme pendant notre guerre à nous. Ça on pouvait rien y faire, ça existera toujours. Après je vous dis y en a beaucoup qui sont partis, beaucoup qu’on se retrouve.



-Vous vous retrouvez aujourd’hui ?
-Oui oui ! Des petites dames qui sont…qui connaissent le même endroit où moi j’étais.



-Euh… de la maison de retraite ou bien…
- Non d’Algérie.



-Oui mais qui sont ici en maison de retraite ?
-Non ! Qui sont à travailler ! Mais ils vont et viennent toujours hein ! Mais nous aussi ils vont partout. Vous comprenez y a pas les âges. Hein ? On connaît nos rues tout ça… Bon ben forcément, elles sont pas très vieilles mais les parents parlaient de nous, mais au fait y a longtemps qu’en Algérie ils vont et viennent voir leurs parents. Ils sont pas des millions mais ils vont et viennent. Y a des liens qui se sont jamais coupés, des liens de famille, et des gens simples justement, alors on trouve des noms, que moi je connaissais parce que je suis plus vieille, mais eux leurs parents connaissent, et eux ils reconnaissent aussi, c’est resté, eh bien on fait toute une histoire, c’est resté quoi, ça fait plaisir, avec les temps modernes, les petits bourgs ça existent toujours !(rire)Et puis c’est charmant, ça fait plaisir, alors les enfants d’untel, les enfants d’unetelle, mais chacun était différent, mais tous on se connaissait, même les autres, c’est resté les racines, c’est simple.



-Mais c’est des gens qui viennent sur Nantes ?
-Non, non, ils viennent pour le travail partout, certains qui ont des attaches déjà, ou qui vont et qui viennent, qu’ont leurs amis, quoi…Et puis certains se sont pas vus depuis longtemps, comme ceux qui travaillent au Mexique et qui reviennent. Pour eux, ils ne sont jamais partis, puis pour nous non plus, ils ont leurs vies, on sait que se sont des affaires qui ont toujours existées. Alors, on retrouve même des noms, moi qui pouvait être presque leur grand-mère, alors on retrouve des noms, parce que ça n’a pas bougé (rire).Et puis c’est bien…



-Et par rapport, à votre retour, vous êtes restée deux ans, c’est bien cela ?
-Oui, deux ans



-Et ensuite, vous êtes arrivée à Nantes ?
-Oui , je suis revenue à Nantes parce que mon mari a terminé l’aéronavale, c’était l’armée mais c’était aussi un peu la Croix Rouge, y a eu des abus, les uns et les autres, ils ont tous dit, ça s’est fait partout malheureusement, au moment de la libération chez nous, c’est des choses affreuses et qui malheureusement existent toujours, mais on est des humains, malheureusement on peut rien y faire…
Il y a eu des fous partout, des fous quels qu’ils soient, malheureusement, lorsqu’on regarde des histoires anciennes, ils étaient encore plus dingues… (rires). Et ce n’est pas à rire mais c’est vrai, malheureusement, c’est un mauvais équilibre. Et puis on a chacun une vie différente, ces climats, pour avoir les pieds sur terre. On ne peut pas manger en Algérie comme on mangeait en Bretagne…



- Ben non, car ça passerait pas forcément…
- (Rires) Et vice versa, avis aux gourmands !! ( rires). Oh on rit avec ça car maintenant c’est le même pied à terre. C’est tout simplement la sagesse du peuple.



- Le respect.
- Ah oui, le respect, même nos grand parents ont toujours mangé comme ça, on peut pas tout d’un coup tout changer, on peut agrémenter mais on pourrait pas s’adapter. Quoi qu’en Algérie, on mangeait beaucoup de légumes, les Israélites aussi, ça se tient quand même. Mais y a des pays, ils ne peuvent pas manger comme nous, ça n’a rien à voir, tant pis pour les restaurateurs. (Rires) C’est tout… Et vous, vous êtes de la région ?



- Je suis de la Vendée.


Bon en fait j’habite en Loire Atlantique, mais vu que mon village se trouve à 200 mètres de la Vendée, du coup on est plus vendéens que nantais, mais c’est trop long à expliquer et puis c’est pas moi que je suis venu interviewer donc on laisse tomber pour aujourd’hui…



-Ah, très bien, la Vendée aussi elle a une façon de manger.


-C’est vrai aussi que les façons de manger aujourd’hui deviennent un peu uniformes, on mange tous à peu près les mêmes choses, il y a moins de différences dans les régions par rapport à avant. Il y a des spécialités toujours…


- Oui, ça il y en a toujours eu. Mais les goûts dépendent quand même des régions. Mon dieu, ça fait si longtemps que je suis mariée, la pâte pour faire des gamelles ne se faisait qu’une fois par semaine. »



Les gamelles ??? Euh alors chez moi, dans mon dictionnaire intérieur, gamelle ça veut dire une assiette ou alors une chute comme dans « oh hier je me suis pris une grosse gamelle ! ». Bon…je me tais…je fais l’innocent et je vais bien finir par apprendre de quel gamelle il s’agit…



-Pourquoi ?
-C’était pour que se soit plus fermenté, c’était culinaire. Mais allez donc faire ça maintenant, une fois pour huit jours, ça serait l’intoxication. Parce que nous on a changé nos estomacs si ça se trouve, les matières ont changé, ça ne passerait pas comme avant ! Le tas de gamelles qui faisait huit jours, vous vous rendez compte ? Même quand je me suis mariée, il n’y avait pas d’intoxication, on a changé nous aussi avec le temps.


Ouf ! Personne ne se fera mal avec nos gamelles car en fait elles se mangent. Bon bah on en apprend tous les jours, j’ai plus qu’à demander à ma grand-mère si elle connaît les gamelles.



-Les estomacs sont plus fragiles maintenant, le moindre petit défaut et tout de suite on est malade.
-Oui oui, ça c’est vrai. C’est aussi dans notre mode de travailler, les travaux de rangs, les travaux de nuits, même les mères de familles on est obligé de se plier que tel magasin est ouvert la nuit, on peut pas vivre hors du temps. Donc notre intérieur ne travaille pas pareil. Nos parents ont été obligés de suivre, car ils étaient employés de commerce, bien vous savez, ils mangeaient n’importe comment. Attention, moi non plus je n’étais pas… Quand j’étais en pension, petite, j’étais malade, c’est vrai !!



-En pension pour filles ?
-Non, c’était une pension, au pont du St Jean, il y avait des menus, je ne me suis pas vraiment rendue compte, c’était pour être en pension, je pouvais coucher et tout, c’était une belle pension, alors, oh la la, j’avais du chagrin, j’étais haute comme trois pommes, j’étais gâtée comme je ne sais pas quoi, et j’avais de l’impétigo à ce moment là vous voyez ?



-De quoi ? Je ne connais pas.
-De l’impétigo, les plaques, des contrariétés, ça fait des plaques, aujourd’hui ça serait appelé de l’allergie. Même à la ville, on n’avait pas le même lait. Le lait arrivait encore en bidon chez les épiciers, hélas je ne me souviens pas comment il arrivait.



-Donc c’était plus ça que d’être à la ville ?
-Oui, et puis il y avait que des grandes autour de moi, oui ça m’a fait de la contrariété. Parce que je ne mangeais pas beaucoup de sucre, j’avais été volé des gâteaux (rires) et j’avais été très malade. Il n’y avait pas de conserves et tout ça à ce moment là. Oh la la, mes parents m’ont reprise ensuite !!



-Vous aviez quel âge à ce moment là ?
-Sept ans !! J’ai encore les photos quand j’étais demoiselle d’honneur au mariage. C’était chez Auduis, j’avais pas du tout envie de manger… Non, non !
On venait tous de familles différentes et on a été insupportable le jour du mariage ! On avait des chaussures vernies, alors notre premier travail était de se battre et de se laisser glisser… Ah ! On dit des gosses maintenant !!



-Mais vous étiez un peu pareille avant ! »


(Rires) C’est ce que j’aime à Chambellan. On peut s’amuser à chambrer la plupart des résidents (bien sur il y a des exceptions…) c’est jamais mal pris, on finit toujours par rigoler.


Alors moi j’ai été chez des gardiens, on habitait à ce moment là dans le centre de Nantes. Alors j’ai été chez Mme Archambaud, c’était elle qui était gardienne, elle m’avait couchée en me disant : « Ne prend pas de bonbons je te rappelle ». J’étais petite, je me souviens très bien, les draps grattaient, mais on gardait ça pour nous, maintenant je peux le dire que les draps grattaient (rires). Mais tous on était comme ça, mais on se redit, voilà on était pas obligé, il y avait une chose qui était bien parce qu’on avait notre vie. Les parents s’occupaient pas si on avait quelque chose de drôle, c’était pas si, c’était pas ça, on avait notre vie de gosse c’est tout, on ne cherchait pas autre chose, on allait à l’église mais on croyait aux fées, bien tant pis. On le savait même pas avant, je crois que notre cerveau se fait petit à petit. On comprenait que pour nous c’était les fées mais on n’aurait pas fait une secte. La fée et le père Noël ça s’accordait, on ne cherchait pas midi à quatorze heures !! On était parfois isolés mais ça se faisait petit à petit, hein ces choses là… Comme aller à l’église, mais c’était une visite donc quand tu vas quelque part, il faut être respectueux.



-Vous êtes catholique ?
-Catholique, oui. Israël est une religion mais aussi une race. Les bretons aussi, si vous voulez par là, vous avez tous la même descendance.



-Vous êtes d’origine nantaise ?
-Nantaise, j’ai un côté aryen et un coté israélite. Tous c’était des gens, aussi les autres, même pas élevés dans les mêmes pays ni rien du tout, puisque moi, ça allait vers l’Est, je suis née à Nantes mais mon père était de l’Est, ma famille était de l’Est, Je sais que ma grand-mère était de l’Allemagne, ses parents étaient boulangers. Il y avait beaucoup de cousins, de tout, il y avait beaucoup de bretons. Les liens de famille existaient quels qu’ils soient. C’était joli, c’était bien.



Aie,aie,aie, « race et aryen ». Deux termes qui ont tendance à me faire mal aux oreilles…En même ils sont tellement connotés négativement. Alors bon pas de scandale sur les termes, en plus je ne pense pas que Mme Mannberger, vu ses racines et son discours tolérant, soit partisane des théories racistes.



- Il n’y avait pas de problèmes entre les deux familles ? Du côté de votre mère et du côté de votre père ?
-Ah bien, c’est quand papa s’est marié, il y a un tonton qui a dit sa prière de mort. Moi je ne sais pas, à chaque fois qu’il y a eu un décès j’ai vu un cierge tomber mais on m’avait jamais dit ça! Mais la prière de mort, ça voulait pas forcément dire de mourir, c’était de ne plus exister. Mon papa il aime bien écouter les chants à l’église et il nous avait raconté qu’étant petit, il était de l’Est, un moment les allemands étaient envahis si vous voulez, et il n’y avait plus qu’un homme dans le pays, et lui cherchait pour répondre à la synagogue, et lui qu’est ce qu’il faisait ? Toujours, il se sauvait et retrouvait ses tantes (rires) .Et quand il a été prisonnier en Allemagne, il a réussi à faire partir des gens, mais après ça a mal marché pour lui, il s’est caché puis il a foutu le camp comme ça. Mais il avait l’air calme et tout. Quand on l’a attendu avec maman, on voyait le train arriver, mais personne…On voyait les trains arriver, des gens sur des brancards, c’était impressionnant ! Tout d’un coup qu’est ce qui est arrivé en rigolant ? (Rires), mais il avait pas l’air comme ça…



- Et ça c’était en quelle année ?
- C’était au moment de la libération parce que les prisonniers venaient.



- En 39 - 45 ?
- Oui, oui, c’était dans ces années là. Oh la, la, quand on attend les gens et qu’on voyait les brancards arriver …



- Et tous les jours vous l’attendiez.
- On l’attendait à la gare, c’est toujours la gare maintenant, dans le centre là. En fait tout le monde attendait, il n’y avait pas de préavis, de photos, les gens arrivaient vous savez, on voyait même pas s’il y avait des épidémies, fallait attendre des jours et des jours comme ça. Mais les gens étaient plus calmes aussi qu’aujourd’hui. Les gens attendaient, voir des gens qui étaient contents de se retrouver, on n’aurait pas été avec des figures d’enterrement autour, c’est vrai ça, d’ailleurs on était quand même pour partir jusqu’à ce qu’il est arrivé calmement (rires). Enfin beaucoup de gens étaient quand même comme ça, c’est vrai, je me suis rappelée quand même parce que j’étais adolescente, « du calme » qu’il disait, c’était formidable, on calme des gens, c’est fort, on s’est évité bien des malheurs avec ce calme. Je sais bien il y avait les patriotes, ceci cela, ça a quand même valu des vies, c’est très beau Robin des Bois mais on était pas au moment. (rires)
Que voulez vous, c’est vrai vous avez des gênants, il y avait des gens qui étaient innocents qui ont trinqué aussi. Je crois qu’il y avait quelque chose quand même, on pensait à ses responsabilités, c’est vrai, pour pas risquer la vie des autres pour ses propres idées. Les idées c’était patriotisme et toute bonne mine, puis c’est vrai, c’est même pas ces idées là remarquez, la guerre ça rend les gens… ça fait un autre mode de vie.



-Ça doit faire une parenthèse j’imagine ?
-Oui, vous savez, même si vous n’avez pas connu ça, vous savez même des petites pièces qu’on voit des fois au théâtre, ça faisait des petits noyaux quand même. La peur aussi, la bonne entente ça fait aussi des noyaux. Il y a eu beaucoup d’innocents pris bêtement… et puis les bombardements ça a été vraiment un massacre d’innocents.


Oui je vois très bien. Le genre de pièces ou de films sur la guerre qui vous prennent aux tripes rien qu’en voyant les images et pourtant rien qu’en étant dans son siège, loin, bien loin de ce que cela doit rendre en réel. Et là en face de moi j’ai quelqu’un qui a tout vu de ses propres yeux…Respect.



-Vous les avez vécus à Nantes ?
-En plein! Car celui qui a eu lieu vraiment à Decré c’était chez une coiffeuse qui habitait près de chez moi. Alors là c’est impensable. Puis quand on est sorti, ce qu’on a pu voir ce n’était pas possible, ça ne peut pas rentrer, c’était pour mes 16 ans. Ce qu’on voit on peut pas l’accepter, mais on pense même pas, c’est pas croyable, j’ai l’impression que notre cerveau s’arrête, parce que nous on était à contre sens des gens donc ce qu’on a pu rencontrer, c’est inanalysable, on s’est croisé avec des gens. Un cerveau ne peut pas enregistrer que c’est croyable ça. C’est vrai que c’est vraiment choquant, puis physiquement aussi parce qu’on a été déplacé en même temps, on a été poussé dans le salon de coiffure, il était ouvert des deux côtés, donc on a fait le trajet, quand on est ressorti, il y avait un agent au milieu, il y avait un énorme Tohu-Bohu, parce que Decré et les vitres s’étaient écroulés, mais nous on a pas réalisé tout ça, cette chose autour, ni ce qu’on voyait, ni… c’est inadmissible, on peut pas analyser nous, parce qu’on avait pas pensé, pas vu ça, même, qu’on pouvait en avoir un, c’était quand même une faute… ça aurait peut-être économisé des vies, on aurait pu penser qu’il peut y avoir tel danger, qu’on peut faire telle chose etc.… Il y a des gens qui ont été se réfugier n’importe comment, qui ont disparu à jamais, d’autres qu’ont pas disparu et puis alors qui en ont profité, plus ou moins bien (rires), ça vient toujours ceux qui sont sur la misère du monde, mais pour celui qui est sous le choc, c’est long, on vit… c’est comme un ralenti. On a pris à contre sens de la rue du Calvaire, je sais que j’ai dit bonjour à une amie d’école, puis elle a fait partie de ceux qui étaient enterrés et tout… parce qu’on savait quand même, et puis avant de réaliser… On a été sur les ruines, puis c’était un danger parce que ça s’éboulait. Il y avait aussi des terrains bâtis sur les bords de la Loire.


La rue du Calvaire c’était un ancien couvent, c’était creusé, Nantes était très creusée au moment du Moyen-âge, parce qu’on avait une Duchesse, elle faisait des tunnels partout elle, elle n’était pas de l’an 2000 (rires). Mais avec les climats tous différents ça s’éboulaient, puis il y avait des gens qui mettaient leur cave même avant la guerre, pour mettre leur vin au frais. Il y avait des choses qui étaient pied-à-terre, où on creusait la terre. C’était l’anarchie dans toutes les villes. Ils voulaient une cave : ils creusaient ! Parce que même nous, avec le feu et tout, on a vu après quand ça avait flambé, il y avait encore des cageots hein (rires). Oh oui c’est vrai, on ne sait pas comment ils faisaient. Puis alors il y a eu des épidémies mais qui ont duré très, très longtemps. Avec les réfugiés, puis le manque d’hygiène aussi à manger, des bêtes pas saignées. Les épidémies ont fait aussi beaucoup de malades, des gens qui mangeaient pas beaucoup avant parce qu’il n’y avait pas la richesse, qui se sont mis à beaucoup manger, et puis ça fait des accidents de santé. Même avant la guerre il y avait de la justesse pour manger, pas de la pauvreté, mais c’était juste, pas un argent fou. Et puis ce qui venait sur le port. C’était les baladeuses.



-Les baladeuses ?
-C’était des marchandes qui vendaient sur les grands trucs en planches. C’était mis le matin sur les places… mais on n’avait pas autant de malaises que maintenant. C’était propre tout ça. Des sardines même, jusqu’aux bombardements il y a eu des sardines, elles n’étaient pas frigorifiées ni rien du tout.



-Et à partir de quand ça a disparu ?
-Parce que les villes ont été rasées, et puis dès qu’il y a eu réfrigération, ce n’était pas bon. Il y avait des pêcheurs qui le faisaient directement. Tout ça, ça s’est déraillé…


Et voilà. C’était Mme Mannberger, la mine d’or que je voulais vous présenter. Celle qui avec beaucoup de recul sur sa vie passée, vous fait une analyse de tous les événements. J’aurais pu vous dévoiler plus de choses, mais là c’est à votre tour d’aller la rencontrer, je pense notamment aux futurs Unis citoyens. Allez tiens une dernière anecdote avant de terminer : Mme Mannberger, elle est tellement à la mode que pendant la guerre elle s’était fabriquée des sandales avec les élastiques d’un masque à gaz ! Ingénieuse non ? Voilà qui devrait vous persuader d’aller la voir !

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