L’Algérie de Madame Beltran

Un témoignage de Marcelle Beltrand,
né(e) le 3 juin 1920
Mémoire recueillie à

Pouvez-vous nous parler de votre enfance ?

J'ai été élevée par ma mère, je n'avais pas de frère ni de sœur. Je n'ai pas beaucoup connu mon père, il est mort quand j'avais 4 ans. A un moment, ça a été dangereux pour moi, ma mère ne pouvait plus m'élever. J'ai été placée en pension à l'âge de 4 ans, jusqu'à mes 10 ans, au moment de ma première communion.

Gardez vous des bons souvenirs de cette période au pensionnat ?

Je n'ai pas pu me lier avec beaucoup de personnes. Je me souviens juste d'une jeune fille de notre âge qui est rentrée à peu près en même temps dans la maison. C'était bien, on a passé de bons moments.

Et après cette période en pensionnat, qu'avez-vous fait ?

Et bien, à 13 ans, j'ai commencé à travailler. C'était en 1933, je suis née en 1920.

Que faisiez- vous comme travail ?

Je faisais de la réception, dans un grand magasin.

Qu'est ce que vous vendiez comme articles ?

C'était un grand magasin, qui vendait à peu près toutes sortes de vêtements. Ça allait de la chaussure à la chemise de nuit, il y avait même un rayon pour hommes, de costumes, d'habillement... C'était un grand magasin, il y avait 3 étages.

Vous aviez toujours des contacts avec votre mère? Qu'est-ce qu'elle faisait à cette époque ?

Ma mère travaillait dans un hôtel restaurant. Elle n'avait pas beaucoup de santé vous savez, elle est morte assez jeune. Elle est morte en 1938, j'avais 18 ans.

Et vous êtes née en France ?

Non, non. Je suis rapatriée, je suis une française d'Algérie. Je suis une pied-noir.

Vous n'avez pas eu de problème quand vous êtes arrivée en France par rapport à ça ?

Non, on a toujours eu des réflexions mais ce n'est pas bien méchant. C'était l'époque... ça dépend surtout du ton dont on le dit.

Vous vous êtes mariée en Algérie ?

Je me suis mariée là-bas, j'ai eu une petite fille avec mon mari, de souche espagnole. Ensuite, j'ai été rapatriée après la guerre. C'était assez difficile quand nous sommes venus en France. Par exemple, les Français voulaient être les maîtres.

Et pouvez-vous nous parler un peu de votre famille ?

Ma mère est née en France. Elle est partie avec des patrons, des patrons de son travail, mais je ne me souviens plus de quel travail. Ils [ses parents] ont été mutés, et ils y sont restés pendant des années.

Et vous avez eu des enfants ?


J'ai eu deux filles, malheureusement j'en ai perdu une lorsqu'elle avait 23 ans. (Elle s'arrête, un silence s'installe, nous décidons de changer de sujet)

Pouvez- vous nous parler un petit peu de votre jeunesse ?

J'ai été à l'école à partir de 4 ans. Puis je suis allée chez les sœurs.

Pouvez-vous raconter un petit peu votre vie là-bas ?

Et bien, c'était sérieux. On avait un institut. C'était mixte, mais séparé entre garçons et filles. Et je trouve que maintenant c'est mieux que les enfants d'aujourd'hui soient ensemble dans la même école et non les filles d'un côté et les garçons de l'autre.

Par rapport à aujourd'hui, voyez-vous des différences à ce sujet-là ?


Je pense que c'était peut-être un peu mieux avant. Ce n'est peut-être pas très sérieux qu'une fille change plusieurs fois de copains comme aujourd’hui.

Et après cette période ?


Je me suis mariée. C'était après la naissance de ma fille, à 20 ans.

En Algérie ?

Oui, je suis venue en France pour voir la famille de ma mère. Vous savez, ce n'était pas vraiment de gaieté de cœur. On ne connaissait pas grand monde.
Ensuite, je suis retournée en Algérie, jusqu'aux évènements, à Alger...
Après, je suis revenue en France après ces évènements. La première fois, c'était avec ma marraine, c'était le 15 janvier 1963. Mon mari était à l'EDF, il a été muté.

Ce n'était pas trop difficile de retourner en France ?

Non, on n'a pas trop souffert. On était sûr de pouvoir vivre. On n'a pas été trop malheureux. Un peu parce qu'on était une grande famille séparée, et on ne connaissait personne.

Vous habitiez à Nantes ?

Oui, à Nantes, on était en sous location derrière la mairie de Nantes. Mon mari avait été muté. L’EDF avait fait des maisons pour nous recevoir mais les constructions n’étaient pas finies. On l’a eu cinq mois après finalement.

Vous vous souvenez de l’endroit ?

Oui, c’était Chemin du Massacre, vers la mairie. Maintenant, ça a changé de nom, ça s’appelle Boulevard du Massacre.

Et combien de temps êtes-vous restés là-bas ?

On est resté un an et demi. Puis on eu un H.L.M aux Dervallières.

Et vous êtes arrivés seuls ?

Non, il y avait pas mal de rapatriés. Je me souviens qu’il y avait au moins deux habitants qu’on connaissait et qu’on voyait souvent. On était une famille de rapatriés au milieu des autres. Mais ça s’est très bien passé là-bas. En tout cas, ceux [les rapatriés] qui sont restés, sont restés pour de bon.

On va évoquer un peu votre jeunesse si vous le voulez bien. Qu’est-ce que vous faisiez quand vous aviez du temps libre ?

Et bien j’étais bien occupé la semaine, je ne sortais pas du tout en dehors de l’école.

C’était bien le jeudi ou vous aviez un jour de repos ?


Oui, j’allais chez ma belle-sœur le jeudi soir. On n’avait pas de voiture, donc on ne sortait pas beaucoup.

C’était l’époque de mai 68, de la libération de la femme. Comment l’avez-vous vécu personnellement ?

Oh vous savez ça ne m’a pas tracassé beaucoup. C’est sur qu’on voyait les choses évoluer mais ça n’a pas changé ma vie.

Et au niveau du confort matériel ?


Ah oui, ça a drôlement changé la vie de tous les jours. On a des objets qui sont apparus, comme la machine à laver, la voiture. On n’a pas tardé à avoir la télé non plus. En plus, on habitait à la campagne à cette époque, donc ça permettait de se divertir. C’est arrivé progressivement.

[Nous marquons une pause, nous regardons quelques cadres avec des photos. On s’arrête sur une photo aérienne montrant une propriété].

C’était votre maison ?

Oui ! C’est mon mari qui a construit notre maison. Je peux vous dire que c’était un sacré boulot. Il a bien travaillé, il a commencé tout seul.

C’était en Algérie ?


Euh … non, c’était ici, à la campagne. On habitait à Cambron à cette époque, à côté de Savenay.

Mais vous n’habitiez pas aux Dervallières ?


On est resté quatre ans aux Dervallières, puis on a habité à Cambron. On était bien à la campagne.

Vous habitiez seulement avec votre mari ?

Non, avec notre fille aussi. Elle ne pouvait pas vivre toute seule, elle était cardiaque.
[elle nous montre une photo de sa défunte fille]

Et comment ça se passait pour vous à l’époque ?

Je n’ai pas trop travaillé ici. C’était plutôt à Alger.
Mais je gardais quand même des petites filles, j’étais une femme d’intérieur.

[Nous décidons de conclure l’entretien. Mme Beltran nous montre différentes photos : sa famille en particulier. A la vue d’une photo de sa belle famille, elle évoque une dernière fois l’Algérie]

En Algérie, il y avait beaucoup de vélos, surtout dans le centre ville.

Vous vous y plaisiez ?

Oh oui, il y avait beaucoup de monde dans les rues, c’était vivant… C’était une belle ville, avec du soleil. C’était un petit noyau de vie, très agréable…

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