Le canal, ma vie

Un témoignage de Jean-Louis Laheurte,
né(e) le 2 avril 1949
Mémoire recueillie à


Jean-Louis Laheurte a 62 ans et habite au bord du canal à Castets en Dorthe. Pêcheur depuis son plus jeune âge, il nous raconte son histoire :


« J’ai été artisan toute ma vie. J’ai commencé à travailler à quatorze ans sur les bateaux avec mes parents. J’ai dû quitter mes bateaux un moment, le temps d’effectuer mon service militaire obligatoire. A mon retour, j’ai eu un bateau de vin pendant trois ans. Je me suis ensuite marié à l’âge de vingt-deux ans, et ma fille est née l’année d’après. Il y avait beaucoup de travail. Trop de travail ! J’ai donc levé le pied pour ma famille. Ma femme et moi avons acheté une péniche pour y vivre et y travailler en famille. Une belle vie nomade sans toutes les contraintes liées à un logement sédentaire. Nous avions eu la chance de pouvoir lier l’utile à l’agréable. Quelle belle époque ! »


« J’ai évidemment connu le commerce fluvial sur le canal. C’était mon gagne-pain ! Beaucoup de marchandises transitaient. Les pétroliers croisaient les pêcheurs qui eux même croisaient les dragues. Il y avait du passage, chaque jour une cinquantaine de bateaux étaient attendus à l’écluse de Castets. Tous les matins les voyages étaient affichés sur un grand tableau. Premier arrivé, premier servi ! Je m’explique : le premier marinier arrivé choisissait son chargement donc sa destination. La plupart du temps on descendait à vide et on rechargeait nos bateaux dans le midi. Les bords du canal ont été modifiés non pas pour faciliter le commerce mais pour revaloriser le tourisme. Ces réhabilitations ont été financées par nos taxes bien que ces modifications ne nous soient pas destinées. J’ai le sentiment d’avoir été taxé dans le vent ! Le commerce fluvial n’a pas été apprécié à sa juste valeur. Il a peu à peu décliné sous le poids du modernisme. Cet arrêt a eu un impact sur les petits commerces situés sur les bords du canal. Sur tout le long du canal il y avait beaucoup de petits commerces de proximité, comme l’épicerie à l’écluse de Bassanne. L’été elle était utile à tous, touristes comme locaux. Elle ne fermait pas pour autant l’hiver, elle servait de point de ravitaillement aux bateaux. Aujourd’hui il ne reste rien ! »


Cet épisode semble l’avoir beaucoup marqué. Il reprend :


« Tout a coulé avec l’arrêt du commerce fluvial, le canal est aujourd’hui au chômage. Il y a beaucoup moins de passages à l’écluse, les éclusiers ont donc très peu de travail. Les berges ne sont pas pour autant mieux entretenues. J’habite au bord du canal et je dois dire que je ne les vois pas souvent. Rares sont les fois où les bateaux sont accueillis. Il est tellement difficile de trouver l’éclusier, qu’on se surprend à traîner aux alentours de son domicile dans l’espoir de le croiser. »


Lorsque la Garonne sortait de son lit il arrivait qu’elle déborde jusque dans le Canal. Jean-Louis témoigne :


« J’ai connu plusieurs inondations dont celle de 1981 qui a été très dévastatrice. Ma voiture s’était noyée dans mon garage, c’est pour vous dire ! Tous les ans l’écluse est submergée mais jamais rien de bien méchant. En 1981 il y eu beaucoup de dégâts. L’eau est montée par-dessus les digues.


L’eau montait très vite. Elle progressait d’environ trois ou quatre mètres dans la nuit, et, arrivée à cinq mètres elle ne montait plus que de quelques centimètres. On avait donc le temps de déplacer les meubles. Un numéro de téléphone était mis à notre disposition pour que l’on puisse s’informer des cotes. Aujourd’hui cela se fait par internet, c’est bien moins précis. Mais je suis un ancien, le canal je le connais bien !


J’adore la pêche mais je ne participais pas aux concours. Je pêchais bien assez, c’était mon métier ! J’attrapais aussi bien des lamproies que des crevettes, mais j’avais un faible pour ces dernières… Je les attirais avec des croquettes ! Oui, des croquettes ! Pour les lamproies on n’avait pas besoin d’appâts. Il suffisait tout simplement de sélectionner les rochers sous lesquels elles se glissaient. Malheureusement, les dragues sont passées par là. Elles ont détruit le site de reproduction des poissons. À l’époque je ramenais jusqu’à cinq tonnes d’aloses par saison. D’une année sur l’autre, la quantité pêchée s’est amoindrie. On a chuté alors à huit cents kilos. Personne ne s’y attendait, nous étions dépassés. Le dragage a tout saccagé et a détruit l’écosystème. »


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