Le chemin de vie de Julien (Saumur)

Un témoignage de Julien Legrand,
né(e) le 9 mai 1929
Mémoire recueillie à

Quelle éducation avez vous eu avec vos parents et à l'école?
C'est un grand terme, l'éducation comporte tellement de choses depuis l'enfance jusqu'à l'adolescence et l’âge adulte. L'éducation, j'ai eu une éducation jusqu'à l'âge de 15 ans ce qui est quand même important dans un milieu rural, traditionnel, catholique pratiquant ça marque qu'on le veuille ou non et voilà en gros. Ma mère travaillait de 5 h du matin au coucher du soleil, presque à minuit, voilà le genre d'éducation sur le plan éducatif que j'ai eu. Donc ça vous reste une partie de la vie dans la conception des choses et de la vie. Je suis né d'abord en 1929 à la campagne, mes parents étaient cultivateurs. A l'âge de 14 ans j'ai eu mon certificat d'étude primaire qui était en 1940. J'ai donc un très grand souvenir de la déclaration de Guerre, j'ai vécu l'arrivée des allemands en 1940. J'ai passé mon certificat d'étude primaire, je n'ai pas eu mon diplôme pour la raison très simple : le diplôme qui normalement vous est donné a été détruit par les bombardements la ville où j'habitais dans le Calvados, la ville de Vire précisément. Cette ville a été bombardée et écrasée complètement. Les archives étaient perdues, je n'ai jamais eu ce fameux papier, je me souviens d'une chose c'est qu'on a appelé mon nom à la fin de la soirée comme ça se faisait à cette époque. J'ai le certificat d'étude après je devais avoir 14 ans. Mes parents étant cultivateurs, je voulais poursuivre ma carrière comme cultivateur et puis je me suis inscrit à des cours à l'école par correspondance tout en étant à la ferme pendant 1 an, au bout d'1 an je n'ai pas pu continuer pour des raisons familiales. Mon père était un peu violent, je ne m'entendais plus du tout avec mon père, pas avec ma mère. Je me suis inscrit dans une école d'apprentissage maintenant on appelle ça des lycées techniques à l'époque on appelait ça des centres d'apprentissages. J'ai fait une 1ère année dans ce centre d'apprentissage donc j'ai quitté complètement l'agriculture, j'ai toujours aimé les bouquins d'ailleurs. Me voilà dans ce centre d'apprentissage qui était dans des baraquements comme ça se faisait à l'époque en bois. On dirait des mobil homes maintenant. C'était des baraques en bois provisoire tout de suite après la Guerre en 45, la 1ère année, j'ai fait plomberie, serrurerie, maçonnerie, tôlerie et ajustage on faisait un panel de métier du bâtiment et en 2ème année on choisissait un métier en fonction des notes, de vos goûts et du conseil de classe. La 2ème année, comme j'avais 1 an de plus que la moyenne parce que j'avais fait 1 an de cours à la maison dans l'agriculture, j'ai demandé au directeur si je pouvais passer en 3ème année car je voulais être menuisier. J'avais des notes excellentes en particulier dans les métaux, ajustage tous ces trucs là, j'avais des notes de 14-15-16 de moyenne et en menuiserie un tout petit peu moins et c'était sale la mécanique et ma mère me disait : « Ton père est toujours dégueulasse avec ces bagnoles ». Vous voyez des trucs tout bête, résultat je me suis réorienté et j'ai passé ma 1èreannée et 3ème année, reçu 1ier du Calvados en 1947. Le soir même de l'examen les professeurs m'avaient fait comme ça (un signe) je savais que j'étais reçu et effectivement j'ai eu le diplôme, là j'ai la preuve. J'ai un CAP menuisier et mon CAP menuisier m'a servi toute ma vie. La preuve, la maison où vous êtes ici, j'ai fait les plans de cette maison de A à Z je précise bien de A à Z depuis le terrassement jusqu'à la toiture en passant par la plomberie, j'ai fait les plans, j'ai fait le descriptif, le permis de construire donc toute la partie papiers et ensuite j'ai mis 5 ans à construire de mes mains et de ma tête cette maison. C'est le plus gros chantier de ma vie. Je me suis jamais mis à mon compte parce que je suis méticuleux, précis, je suis beaucoup trop rentable comme chef d'entreprise j'aurai probablement pas réussi. J'aurai plutôt tendance à dire que mon idéal c'est d'être aux Beau-Art. Prendre le matériel brut et sortir l'objet de mes mains comme vous avez les objets ici qui sont poncés par moi et faits de mes mains, or maintenant vous achetez du tout fait et vous posez. Je suis resté salarié toute ma vie.
Comment était votre vie d'adulte?
L'armée, le service militaire obligatoire en 1949, me désigne comme soldat à l'école de cavalerie donc faire son service militaire à l'école de cavalerie de Saumur. Car le Calvados et le Maine et Loire il y a quand même 250 km mais j'aurai pu être nommé à Marseille comme à Strasbourg. J'arrive ici dans cette belle ville de Saumur en traversant la Loire sur un pont en bois où on voyait l'eau à travers les planches. On ne venait pas nous chercher en camion, on arrivait à la gare, un sous officier nous attendait.
Pourquoi je suis arrivé ici, finalement ce fut un tournant dans ma vie. J'aurai pu rester dans le Calvados, on ne discutait pas à cette époque, en 1947. Il n'y a pas de leçon de conscience, il n'y avait pas la possibilité de passé à coté comme on le fait maintenant. J'ai fait mes classes après les classes, le peloton de brigadier et après le peloton de sous officier donc je suis sorti de l'armée en tant que sous officier. En même tant j'ai connu une jeune fille qui était charmante et qui m'a charmé s'en doute, c'est bien naturel et puis voilà on c'est marié après et je suis resté à Saumur. Mon épouse avait 17 ans et moi j'avais environ 20 ans, 3 enfants ont suivi. A cette époque là il n'y avait pas de pilule, 3 enfants se sont suivis à 12-13 mois. Le 3ème enfant, je l'ai tué à l'âge de 12 ans et demi en voiture. Je l'ai tué et je me suis senti mal toute ma vie, non pas responsable, je ne l'ai pas fait exprès, mais un accident de voiture seul donc il n'y a pas d'excuse. Ma voiture a dérapé je n'ai jamais su pourquoi et les experts n'ont jamais su pourquoi toujours est-il qu'il est mort pratiquement sur le coup. J'avais environ 30 ans, il avait 12 ans et demi, c'est mon épouse qui a suivi dans les ambulances à Angers. Angers à 11h du soir, ils l'ont emmené à Nantes. J'étais hospitalisé à Angers. Il est décédé officiellement dans ses bras vers minuit – 1h du matin à Nantes. Imaginez une jeune femme de 30 ans qui perd son gamin, qui est seule à Nantes, on lui présente les catalogues « vous choisissez un cercueil, vous choisissez ceci-cela …» et moi j'étais au CHU d'Angers. Ca l’a marqué toute sa vie à tel point qu'elle ne s’en n’est jamais remise et qu'elle a finie sous un train. C'est-à-dire qu'elle a fini ses jours il y a 7 mois à 75 ans. Elle a fini ses jours sous un train en voiture. Vous voyez la relation, en 1967 mon garçon à 12 ans et demi il est mort dans une voiture et ma femme a reproduit quelque chose de similaire consciemment, inconsciemment je ne le saurai jamais. Elle prend la voiture et il y a un passage à niveau plus loin. Ceci étant dit, j'ai fait une liaison très courte, j'ai eu un 4ème enfant. Pendant 2 ans nous étions dans un cirage, dans un coma, dans une détresse, est-ce-que c'est volontaire je ne me souviens pas très bien, ou involontaire finalement on a fait un bébé. C'est ce qui nous a permis de survivre parce que quand vous avez un petit bout de chou qui vous arrive quand vous êtes dans la grande détresse vous oubliez entre guillemet. On oubli plus ou moins la détresse pour s'occuper de ce petit bijou de cet amour d'un magnifique bébé donc j'ai un 4ème enfant qui a 15 ans d’écart en date de naissance, il a maintenant 40 ans alors que mes aînés arrivent à la retraite. Notre vie maintenant à 81 balais, j'ai l'impression d'avoir loupé l'essentiel, j'ai réussi ma vie matérielle je pense avoir moins bien réussi ma vie sentimentale quoique 58 ans de mariage ça peut compter je pense, je me culpabilise peut-être parce que je suis en période de stress plus compréhensible. Mon épouse a commencé à se déséquilibrer quand mon fils de 40 ans avait 20 ans. C'est-à-dire que le 4ème enfant pendant toute l'enfance, il était à la maison à charge complètement. Puis petit à petit l'enfant s'éloigne et au fur et à mesure qu'il s'est éloigné ça allait encore, mais à un moment donné il se marie et devient autonome. Là mon épouse a replongé un peu dans les difficultés psychologiques. Le couple le ressentait d'une façon où on se comprenait moins et on s'éloignait, il y a un mot qu'on ne se disait jamais c'est je t'aime, et ça, maintenant je me rends compte que c'était essentiel. On parlait de choses matérielles mais le dialogue devenait très difficile peut-être que c'est de ma faute, mon épouse aussi, du fait de la perte du 1ier enfant, je pense maintenant avec le recul qu’elle s'est éloignée. Elle me disait j'ai mal au cœur, je ne comprenais pas ce que ça voulait dire. Je n'ai pas la sensibilité féminine tout au moins maintenant je fais attention aux choses de la vie et aux gens.
Alors qu’il y a 1 an tout roulait, ma femme faisait la cuisine, elle s’occupait de la gestion du foyer, elle s’occupait de la comptabilité ça roulait entre guillemets mais elle me disait j’ai mal au cœur. Moi le mal au cœur c’est quelque chose de physique, ce n’est pas ça du tout elle souffrait du cœur, je ne comprenais pas et en fait il n’y avait plus la tendresse. Il y avait des contacts physiques bon avec l’âge les contacts physiques sexuels s’estompent qu’on le veuille ou non c’est comme ça. Il n’y a pas à discuter. Il ne restait plus grand-chose, les contacts intellectuels et affectifs se voyaient et puis vous avez compris ce qu’il s’est passé après. Donc j’ai réussi beaucoup plus de choses difficiles que beaucoup plus de choses délicates, beaucoup plus d’attention à l’autre et pourtant je m’en veux un peu. J’ai des regrets mais ça sert à rien malheureusement mais n’empêche que c’est comme ça. Comme j’avais loupé quelque chose un regret. Est-ce que j’aurai pu faire quelque chose, je n’en sais rien peut-être pas. Je n’ai pas consulté de psy, pas encore fait de traitement. Ça fait 7 mois que mon épouse a disparu évidemment je suis dans une situation de stress qui me rend physiquement diminué, moralement atteint avec une impression de regret : j’aurai pu faire autre chose qui aurai fait que… Mais là je n’ai pas compris j’ai fait beaucoup plus technicien matériel qu’intellectuel et pourtant j’aime servir les autres je fais que ça. Je sais conseiller du salarié ça fait 16 ans que je fais ce travail là. Je suis un vieux militant syndical donc je défends les autres sans aucun intérêt personnel. Oui j’ai lutté dans toute ma vie une bonne partie tout au moins. J’ai consacré aux autres et puis peut être que je n’ai pas consacré suffisamment de temps pour mon épouse, pour la comprendre. C’est un de mes regrets sur ce plan de vie sentimentale. Elle me disait : « ton putain d’ordinateur » le mot est précis parce que je passais beaucoup de temps dessus, je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire en fait elle voulait plutôt dire occupe toi plutôt de moi.
Tous les voyages que nous avons fait ensemble depuis quelques années sont enregistrés, tout est filmé et maintenant je vois mon épouse parler et vivre. Mais bon ça va, ça ne m’impressionne pas trop parce que j’ai l’impression d’être un peu à l’écran. C’est moins impressionnant que d'aller sur sa tombe.
Voila tant qu’à ma carrière, j’ai fait beaucoup de métiers, j’en ai fait une dizaine et sans formation spécifique, sans utilisé les moyens de l’état, simplement par le goût de connaître, la curiosité. Je ne connais pas quelque chose, j’achète le bouquin et je me documente. Je ne connaissais pas l’électricité, j’ai appris à la faire, je ne connaissais pas la plomberie, j’ai appris à faire la plomberie. Maintenant je suis dans le domaine du code du travail, je n’ai pas fais de formation de droit mais j’ai quand même consulté dans le droit. J’essaye étant extérieur à l’évènement de voir clair et de conseiller clairement et les licenciements c’est la même chose. J’accompagne le salarié convoqué pour un entretien préalable au licenciement étant extérieur je n’ai pas d’attache sentimentale, je peux juger d'une façon beaucoup plus simple que celui qui est dedans. Parce que je peux juger juridiquement avec les codes et les lois. Et je fais ça depuis que je suis à la retraite.
Je suis rentré dans l’éducation nationale comme balayeur dans un lycée. Donc 5 ou 6 ans à balayer, j’ai fini en dépression parce que j’avais des enfants à la maison. Arrivée une 2ème chance l’éducation nationale avec des concours internes. Alors me voilà arrivé professionnel on vous respecte après. J’ai gravi les échelons ouvrier débutant et après ouvrier qualifié. Toujours par des concours.
J’étais devenu syndicaliste, j’ai syndiqué le personnel d’abord à la C.G.T. Parce que j'exige la démocratie et la démocratie n’existait pas à la C.G.T., je parle à l’époque. Me voilà arrivé à la CFDT de l’éducation nationale, arrivé à Angers, on s’est m'y à me harceler. Résultat au bout de 5 ans, j’allais au boulot avec la barre au ventre. Et la chef de service arriva alors que j’étais à table, je n’étais pas en service mais j’étais dans l’établissement. Il y avait un pichet d’eau en inox de 2 litres devant moi, la chef s'amena et me traita de mouchard, si elle m’avait dit « Legrand vous êtes un con », je n’aurai peut-être pas bougé mais traiter un responsable syndical de mouchard c’est vraiment le haut de gamme. Un responsable syndical qui devient un traître, dans ma tête ça a fait tilt immédiatement. Etre traité de mouchard ce n’est pas possible vis à vis du personnel qui était autour de moi. J’ai pris le pichet, je n’ai pas eu le temps de réfléchir pendant un quart d’heure et je lui ai balancé le pichet dans la figure évidemment dans l’administration ça passe pas. Puis le grand patron du personnel c'est le recteur. Convoqué 1 mois après chez le recteur. J'ai pu lire mon dossier, tout ce que j'avais dit, tout ce que j'avais fait, tout était noté dans le dossier en fait vous relisez toute votre vie. Je ne pouvais plus vivre là dedans. Je me suis présenté à la direction du syndicat à la CFDT, pourquoi la CFDT, on m'a expliqué qu'à la CFDT on était libre dans les débats et en vote c'était la démocratie. J'avais l'habitude du syndicalisme alors je me suis présenté c'est-à-dire en tant qu’élu. Le syndicat que je représentais avait droit à un permanent, quelqu'un qui était salarié mais détaché de ces fonctions exécutives. Étant élu j’ai été détaché de mes fonctions à la rentrée scolaire en septembre je suis devenu permanent syndical. J’étais élu secrétaire national à la CFDT et à ce titre j’étais déchargé de tout travail. J'ai tenu le coup pendant 4 ans, j'habitais à Angers et après dans ma maison. Je prenais le train le lundi matin et je revenais le mercredi, je repartais le mercredi soir et je bossais jusqu'au samedi midi à Paris. Alors je voyageais dans toute le France.
J'ai créé un journal, j'ai les preuves, j'étais le directeur du journal qui a tenu quelques années. Tous les mois j'avais 8 pages à faire en 3000 exemplaire, j'en étais le rédacteur en chef. Là peut-être j'ai vécu quelque chose d'extraordinaire mais mon épouse était toute seule avec 3 enfants et je ne sais pas si ça a eu des conséquences sur la suite des évènements familiaux. Je vivais la passion de mon travail, c'est la santé qui m'a fait arrêter. Je travaillais 15h/jours avec l'angoisse de ne pas être à la hauteur, j'ai fais ce que je pouvais. Je suis parti à la retraite le jour de mon anniversaire le 9 mai 1929, le jour de mes 60 ans et j'ai reçu la palme de l'académie.
Pouvez-vous nous raconter votre plus grande histoire d'amour ?
C'est amusant d'ailleurs, j'étais à l'école de cavalerie et pendant les vacances de Noël je fréquentais amicalement 2 ou 3 jeunes que j'ai connu étant « trou-fion ». Après les classes j'étais libre. Quand on est dans l'école de sous officier, on est en tenue militaire. Le jour, mais pas le soir, donc le soir je ne pouvais pas sortir en civil résultat je me promenais en ville. Je m'occupais déjà à cette époque là du foyer des soldats, le foyer se trouvait dans une petite rue dans Saumur et je travaillais avec un aumônier, je faisais la réception de la salle d'aumônerie. J'avais des dossiers dans les mains et je sortais sur le trottoir, les dossiers tombèrent. Il y avait 2 jeunes filles qui étaient là, il y avait un peu d'eau sur le trottoir. Les 2 jeunes filles qui étaient sœurs sont venues m'aider à ramasser mes papiers qui commençaient à être mouillés sur le trottoir. Leur maman vint à mon secours et me dit de rentrer. Me voilà introduit dans un foyer. Quand vous êtes « trou-fion » vous êtes seul dans cette ville, les hommes c'est bien gentils. J'étais accueilli par cette mamie. Et c'est là que j'ai connu ma femme, sa sœur et 3 autres copines et puis le dimanche on sortait ensemble. En décembre 1949, j'étais en permission en Normandie chez mes parents, c'est là que j'ai choisi ma femme. J'ai décidé de poser la question et je suis revenu le 3 ou 4 janvier 1950. Sur le trottoir devant les nouvelles galeries on se prenait bras dessus bras dessous. Je lui ai dit je t'aime à l'époque ce n'était pas pour rire c'était quand même murement réfléchi. On s'est fiancé et après on s’est marié. C'est ça ma plus grande et belle histoire d'amour.
Avez-vous des anecdotes ou souvenir de la Guerre?
J'étais dedans, je vous ai dit que j'habitais dans le Calvados tout près de cette ville qui était détruite à 98%, c'est la ville de Vire.
1940 l'invasion allemande. Finalement j'ai vécu l'occupation allemande d'une façon relativement sereine. Nous avions à la ferme des vaches, des cochons, du blé, de la farine... c'est à dire qu'on faisait notre pain, moi j'ai mangé du pain blanc de 1940 à 1944. Ma femme s'est pas pareil elle n'avait rien en échange, nous on avait le beurre, on avait les produits, on pouvait vivre en autonomie en campagne.
Par contre à partir de 1945, c'est le débarquement allié à Caen. Caen est à 30/50 km maximum d'où j'habitais et là j'ai vécu de mes yeux et de mes oreilles le débarquement par le bruit des avions. Pendant 1 mois et demi la bagarre se situait dans la poche de Caen. Un beau jour, les allemands ont rompu et là c'était la débandade. Je me rappelle les gamins de 18 ans ont lâché les armes, les motos et partaient à pieds. Un jeune allemand de 20 ans maximum arriva à la maison avec son pistolet, il dit à ma mère « à boire » en allemand, ma mère lui donna un verre. Il fit signe à ma mère que c'était à elle de plonger le verre dans le seau. Ma mère obéit, (quand vous avez un revolver sous le nez), elle lui donna le verre d'eau. Après il sortit dans la cours et il vit un vélo qui était à plat. Moi 16 ans, je suivais ma mère et cet allemand. Pour se sauver plus vite il demanda le vélo et là c'est moi qui intervins et je lui montrai qu'il était à plat avec des gestes. Il me fit signe pour que je lui gonfle. Je fis semblant de dévisser la valve mais en faite je serrai la valve. Je pompai pendant 2 ou 3 minutes. J'ai pris un risque parce que s'il était malin, il aurait regardé la valve. Il pouvait prendre son pétard et me donner un coup de pétard. J'ai pris un risque énorme à 16 ans, j'ai résisté à un allemand comme ça. Le vélo ne pouvait pas rouler, il est parti. C'est-à-dire que j'ai sauvé le vélo. Je n'avais pas fait un acte héroïque mais j'ai pris un risque. L'allemand ne perd pas le nord, il est parti chez les voisins à 300m et 5 minutes après il passe avec le vélo de la voisine. Ensuite j'ai vécu le bombardement de Vire à 15 km. Je voyais les armées américaines avancées à 30/40 km/h je m'en souviens comme si c'était hier. Nous habitions à la campagne il y avait un petit chemin et on vit un véhicule très bizarre qu'on connait tous maintenant c'est la Jeep. Mais on n’avait jamais vu une Jeep forcément de notre vie. Là on voit ces « trou-fion » qui arrivent en voiture et des gens casqués et une voiture bizarre, c'était les éclaireurs. Se sont des gens qui risquent leur peau en allant devant les autres et j'ai vu les 1ier américains arrivés dans notre ferme.
Que pensez-vous de la génération de maintenant comparée à la votre?
Il y a beaucoup d’écart. L’évolution en 40-50 ans est telle qu’elle est difficile à comparer en 1000 ans histoire. Il y a eu moins d’évolution quand 50 ans de votre époque. Si on parle de la vie collective en société, je ne sais pas comment vous expliquer. Je crois qu’il y a une grosse différence. Actuellement l’individualisme est très présent, le chacun pour soi, globalement on ne peut pas juger tout le monde de la même façon. Il y a beaucoup de dévouement, beaucoup d’associations. Mais il y a beaucoup de valeurs bien que le pays soit beaucoup plus riche. Moi j’ai vécu simplement, à Noël on vous offre une orange, j’étais vachement heureux maintenant on vous offre un téléphone, les gens ne sont pas plus heureux est-ce que les gens sont plus heureux avec beaucoup de biens matériels, il en faut un minimum. J’ai acquis une maison, j’ai un jardin, j’ai l’idéal, je n’ai plus de loyer à payer mais j'étais content de réaliser des choses et les jeunes n’ont peut-être pas la possibilité. L‘individualisme ça veut dire beaucoup de choses, c’est le comportement. Le voisin j'en n'ai pas par contre je me suis rendu compte que depuis je suis dans la détresse, il y a beaucoup de solidarité y compris avec les voisins avec qui je ne parlais pas. Au fur et à mesure que ça c’est construit au bord de la route, je ne connaissais personne. Individualisme, je connais personne, je sais les noms parce que je regarde dans l’annuaire, quand on était gamin, il nous manquait 2 œufs on allait chez la voisine. Pour la machine à laver on se la prêtait vous vous rendez compte. On n’avait pas les moyens d'acheter une machine. Mais on avait des relations, on se promenait.
La radio, moi j’ai connu le poste à galère. Il n’y avait pas d’électronique comme maintenant. Après il y a eu les 1er postes radio qui étaient énormes puis est arrivé l'électronique, les écrans plats c’est une progression technique qui change les mentalités et l’évolution.
Le machinisme était important à l’époque. Il n’y avait pas de chômage. Les tranchés pour l’évacuation d’eau, il y avait un bonhomme tout les 3 mètres avec une pelle et une pioche maintenant une machine, pelleteuse, 1 chauffeur et 1 camion. Il vous fait 200-300 mètres de tranchées dans la journée il vous fait des chantiers énormes. Le machinisme l’envers du bien c’est-à-dire le bien l’homme fatigue moins on produit plus, la contre partie, les non qualifiés on fabrique du chômage. Maintenant faut le trouver le travail.

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