Le cinéma de ma jeunesse…

Un témoignage de Josèphe Burdin,
né(e) le 14 mai 1918
Mémoire recueillie à

Le cinéma m'a apporté bien des joies. Vous ne le croirez peut-être pas mais chaque fois qu'Eddie Mitchell chante « La dernière séance », je pleure. Petite, mon grand frère Michel organisait pour ses trois sœurs des séances dans la salle à manger; pour moi c'était du cinéma, n'en ayant jamais vu d'autre. La magie des images sortant de cette boîte de fer me fascinait. Mon frère possédait une petite collection de plaques de verre colorées et en fabriquait en reliant de gros points noirs en véritable artiste.
Nous allions de temps en temps chez un ami de mon père, Monsieur Brisson, ingénieur des mines, passionné par le Pathé-Baby. Il avait collé sur le mur de son bureau, un vrai capharnaüm, une grande toile blanche. J'écoutais le petit bruit craquant de l'appareil, assise sur son canapé Chesterfield qui sentait bon le vieux cuir. Il n'avait que des films de Charlot, je les ai tous vus...

Pour la suite, j'ai vu le vrai cinéma, l'invention des photos qui bougent des Frères Lumières de Lyon.
Le dimanche, des séances avaient lieu après les vêpres chez les religieuses de Saint Vincent de Paul. Lorsque les acteurs amoureux allaient s'embrasser, la sœur arrêtait pour repartir un petit peu plus loin.
Ce cinéma du dimanche m’a permis de voir les westerns les plus excitants de ma vie...C'était très moral, les bons récompensés et les méchants punis. Ce qui était amusant, c'est que les acteurs mouillés sortant de l'eau avaient leurs vêtements secs instantanément. Je me souviens encore d'un film à épisode: « Le signe du Trident » qui s'arrêtait toujours au moment le plus palpitant avec la mention « Suite au prochain numéro ».

Dans la salle de cinéma du pays, « chez Zidore », c'était plus grand que chez les sœurs, mais plus rudimentaire. La fumée de cigarette envahissait la salle dans un nuage à la limite de l'opaque. L'écran était de toile blanche avec un encadré de toile noire, ça ressemblait à un grand faire-part de deuil. Il y avait un long entracte mis à profit par la fille de Zidore, qui avec une corbeille vendait des bonbons et des cacahuètes.
Pendant tout le spectacle, en plus des mille bruits de chaises et d'enfants, on entendait celui des coques écrasées. Puisque le cinéma était muet, personne ne se gênait pour parler haut. Lorsque le traître arrivait, toute la salle réagissait pour prévenir la victime...C'était passionné...

Ensuite, il y eut le cinéma sonorisé, puis le cinéma en couleur en 1935. Premier grand métrage à Hollywood. On est vite arrivé au cinéma parlant...Quelle révolution! J'ai connu alors le petit cinéma de quartier à Lyon où l'on retrouvait un boucher, un boulanger...tout son environnement. Beaucoup venaient à jour fixe, aux mêmes places. L'ouvreuse faisait partie du spectacle. La nôtre était très aimable et demandait des nouvelles de notre santé.
Dans une grande salle parisienne, le Rex, l'orgue de cinéma a fait son apparition. C'était très nouveau évidemment et aussi choquant puisque les orgues jusqu'alors étaient réservés à l'Art Sacré. D'un seul coup, il y eut un grand virage dans l'esprit des films. Je n’aimais pas la tournure que ça prenait. C'était la Nouvelle Vague qui a duré cinq ans. Les principaux acteurs étaient Brialy, Trintignant, etc. Je n'ai jamais oublié le malaise ressenti par le film « Les Amants » avec Jeanne Moreau. C'était la première fois que je voyais un film où l'amour physique était évoqué. Ensuite Brigitte Bardot est arrivée. Scandaleuse et enfantine à la fois...


La période qui m'a marquée le plus était le cinéma italien... L'esprit qui s'en dégageait convenait à ma sensibilité. Maintenant, de nombreuses salles sont concentrées en un même immense lieu, où il y a des parkings, le charme est rompu. Allez visiter le château des frères Lumières. Dans un décor 1900 respecté, vous retrouverez avec émotion et un peu de mélancolie, ce que vous avez peut-être aimé dans le cinéma muet.
J'ai écrit ces souvenirs, ayant vu que le cinéma Apollon de Lens, un des derniers du genre, avait fermé ses portes.
Il me semble que j'entends encore l'entraînante marche des gladiateurs qui accompagnait chacune de nos sorties après la représentation…


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