Leonardo et le Japon

Un témoignage de Leonardo MORAN ERCOLE,
né(e) le 4 février 1937
Mémoire recueillie à

Je suis arrivé au Japon en hiver 1992…en plein hiver. Dans le bel aéroport, quand on arrive, on reste : « Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! ». Il y a des plantes tropicales… Tout est parfait… Tout est propre, même la police est avec des gants blancs... J’arrivais d’Argentine, vous savez ; ça n’avait rien à voir, rien à voir. Mais quand on rentre à Tokyo c’est horrible, c’est horrible. C’est très moderne. Il n’y a pas d’espace. On est dans un autre monde : l’organisation, la discipline, l’ordre. On est un peu dépaysé : la circulation à gauche, on n’a pas de lit, on dort sur le sol… Après le premier impact on se trouve petit à petit dans la civilisation japonaise et c’est charmant. C’est très charmant… Après Tokyo, je suis allé à la campagne, dans une petite ville, plus petite que Toulouse, pour travailler dans une ferme. Une ferme intensive, avec des animaux. Ma première expérience. Tout était nouveau pour moi ; la technique et tout ça. Mais le problème, c’était de trouver des amitiés là-bas. Les Japonais sont très fermés, ils ont peur des étrangers. La raison c’est que pendant des siècles et des siècles ils étaient enfermés dans leurs îles. Alors, chez les Japonais qui habitent à la campagne, qui n’ont pas de culture, qui n’ont pas fait d’études et qui sont toujours restés chez eux… Ils sont un peu chauvins. Ils sont fermés et subtilement ils te font noter que tu es un étranger et ça, ça m’a choqué beaucoup. Mais les Japonais ils sont comme ça.
Il y avait une organisation musicale : la chorale. J’y suis rentré et j’ai trouvé des amis partout, partout. Après qu’ils te connaissent, ils se donnent, ils se donnent. Autant les hommes que les femmes, ils sont très, très, très gentils quand ils te connaissent... C’est avec la chorale que j’ai fais connaissance de vivre à la campagne, de trouver des amis, des vrais amis. Ça m’a beaucoup plu ; les habitudes, la musique, la danse et tout ça. On chantait en japonais bien sûr. C’était l’occasion de sortir. Car dans la ville où j’habitais, on faisait l’inauguration du théâtre. Dans cette grande chorale, j’étais le seul étranger. Donc, ils m’ont posé au milieu. Et les petits japonais tout autour. J’étais comme le mat d’un bateau (rires).
Je me débrouillais comme je me débrouille en français (rires). J’ai étudié deux ans le japonais à Buenos-Aires. Mon ex-femme, c’était une Japonaise. C’est pour ça que j’ai eu envie de partir là-bas. Là-bas, l’idiome, le langage, c’est très, très difficile. En plus dans le sud du japon ils parlent beaucoup de dialectes. Après on s’habitue, mais ce n’est pas facile. Pour lire non plus.
Les Japonais, les hommes comme les femmes, n’ont pas de poils. Ils n’ont pas de poils, ils sont complètement imberbes. Vous voyez les champions de sumo. C’est pareil. Par contre moi ! Moi qui suis mi italien, mi espagnol… J’ai des poils partout. Alors ils te regardent : comme ça. Ça les attire. Après, ils me faisaient des blagues. Mon nom c’est Moran alors ils ajoutent comme je suis un homme, un suffixe qui s’appelle « san » (san c’est comme monsieur), alors ils disaient « Morano-San ! Gorilda ! » Ce sont des blagues ! (rires) Ce ne sont que des blagues.
Ah ! Les codes de la vie au Japon… les Japonais, les hommes, ils boivent beaucoup, ils jouent et ils fument beaucoup. Trois choses. Quand on est dans une réunion sociale, qu’il y a beaucoup de gens, ça risque qu’un Japonais s’approche de toi, avec une bouteille dans la main, une coupelle dans l’autre. Ils boivent dedans, devant toi, ensuite ils te la donnent… C’est plein de salive, c’est dégoûtant, (rire) mais jamais tu ne lui diras non, parce qu’à ce moment là, tu sais ce qu’il veut dire ? Il dit je te donne mon amitié. Et si tu le repousses… Pfout ! Il se ferme. Ainsi, je te donne la solution, c’est de prendre la coupelle, de faire semblant, de discuter et dès que tu en as l’occasion… Hop ! Tu jettes le contenu dans un pot. Parce que ce n’est pas possible, y a trop de microbes. Il y a pleins de trucs comme ça à apprendre.
Venant d’Argentine, je suis à moitié espagnol et à moitié italien… Comme l’Argentine. Nous, on exprime nos sentiments, par contre en France, vous êtes très discrets, vous gardez beaucoup de sentiments. Les Italiens et les Espagnols sont plus expressifs. Ils parlent avec les mains et tout c’est comme ça, en Argentine c’est comme ça aussi. Au Japon, tu ne peux jamais savoir ce que pense vraiment la personne. C’est un masque. Vous voyez quand le bébé japonais vient au monde c’est très différent de notre civilisation. Ils lui inculquent la discipline, la discipline, la discipline. Pareil quand décède une personne dans une famille, c’est une autre expérience. Là bas le mort reste parfois deux semaines dans un cercueil. C’est joli. Chaque jour, ils le maquillent. Il y a plein de fleurs. Ils attendent que toute la famille vienne lui rendre visite. Moi je me demandais comment c’est possible, mais comment c’est possible de garder un cadavre deux semaines… Je vais vous dire comment ils font. Le mort est couché sur un lit congelé, comme le poisson au marché. C’est tout pareil. La famille doit rester de marbre autour du mort. Ils sont tous là, impassibles. Complètement impassibles. Si jamais quelqu’un ne se tient plus et qu’il se met à pleurer, il faut qu’il sorte. Et ça… J’ai trouvé tout ça hypocrite. Vraiment hypocrite pour cette personne… Ce sont des choses… C’est un autre esprit.
Ce qui m’a frappé beaucoup… Les hommes, ils sont un peu… Malgré la tradition samouraï et tout ça, il y a un point sur lequel ils sont très… Très coquets ! Ce sont leurs pieds ! Ils sont très fiers de montrer leurs pieds nus et bien soignés, parfaits ! Même dans les bars, ils aiment bien toucher leurs pieds. Moi j’étais étonné, alors j’ai demandé : « Mais pourquoi ils montrent leurs pieds comme ça ? » Ils me répondent que ça vient de l’époque des samouraïs. A l’époque des samouraïs, les samouraïs avaient des cors. Alors c’était les femmes, à cette époque, qui venaient les soigner comme de vrais manucures. Et ça leur plaisait.
Voilà, c’est pour ça que je voulais vous parler du Japon. C’est pour toutes ces choses très intéressantes. Même si parfois c’est un peu contradictoire, c’est très bien la culture japonaise. Mais même si quand j’étais là-bas, je pensais que le Japon c’était la meilleure des cultures, maintenant que je suis ici, je préfère la France ! (rires)

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