Les chantiers de la jeunesse

Un témoignage de Jean Sujobert,
né(e) le 9 novembre 1915
Mémoire recueillie à

Nous pouvons décrire M. Sujobert comme quelqu’un de tout à fait charmant avec qui nous nous sommes très bien entendues et avons eu beaucoup de moments de complicité. Il a su prendre le temps afin de nous transmettre un témoignage riche et de qualité, qu’il a réussi à rendre vivant lors de nos rencontres.


"En mai 1940, j’avais alors bientôt 25 ans, j’avais suivi une formation à Polytechnique, puis à l’école d’officiers d’artillerie de Fontainebleau où j’exerçais en tant qu’officier instructeur avant de choisir l’orientation d’officier d’active.


A ce moment-là, il y avait une promotion de 200 000 jeunes militaires tout juste incorporés pour faire le service militaire. Lorsque les Allemands sont arrivés, ils ont déclaré que si ces jeunes n’étaient pas exclus des casernes avant deux mois, soit en étant intégrés dans des organismes solides, soit en retournant dans leurs familles, ils menaçaient de les prendre comme prisonniers de guerre en Allemagne. Or, on ne pouvait pas libérer ces jeunes car ils étaient un peu perdus et ne savaient pas où étaient leurs familles, la plupart étant réfugiées. Il fallait alors faire quelque chose.


Mes camarades et moi avons décidé de nous tourner vers le Général de La Porte du Theil, un ancien directeur de l’école d’artillerie de Fontainebleau, car c’était un homme très intelligent, qui connaissait bien la problématique des jeunes.


Je résidais alors à Tulle avec l’école d’artillerie (repliée de Fontainebleau à cause de l’invasion Allemande). Je me suis rendu à Clermont-Ferrand à l’endroit où se trouvait le quartier général de l’armée (l’état major, le Ministère de l’armée) pour rencontrer le Général de La Porte du Theil, afin de lui demander ce qu’on pouvait proposer à ces jeunes. En effet, en deux mois il fallait sortir les jeunes des casernes et les regrouper.


La Porte du Theil a répondu : « Ne t’inquiète pas, on travaille à trouver très rapidement une solution. J’ai un projet et tu seras surpris » En effet, il tutoyait ses officiers. Je lui faisais entièrement confiance et suis donc rentré à Tulle.


Le Général a, par la suite, organisé un groupe d’étude pour réfléchir à cette situation et quelque temps après c'est-à-dire en août-septembre il a crée ce qu’on a appelé au début des “camps de jeunesse” qui se sont nommés plus tard des “chantiers de jeunesse’’.


Je me trouvais alors avec des jeunes élèves officiers concernés par le problème, et lorsque j’ai appris la nouvelle j’étais révolté. En effet, je me suis dit : « camps de jeunesse… on ne va pas faire des camps de vacances tout de même ! ». De notre côté, nous nous étions alors préparé à partir en Angleterre.


En réalité, ces chantiers se sont avérés être tout à fait autre chose. C’était une forme de scoutisme. Le programme était de répartir ces 200 000 jeunes dans la zone libre (c'est-à-dire pas occupée militairement, mais quand même sous la tutelle des Allemands) avec des jeunes chefs militaires, afin de leur donner du travail. L’état major s’était organisé pour repérer et diviser la zone libre en différentes régions qui pouvaient accepter des groupes d’environ 2000 jeunes. Ainsi, tous les jeunes étaient répartis en 100 groupes de 2000 jeunes chacun dans toute la France dite « libre ».


Plus tard, en octobre-novembre, je me suis mis à la recherche d’un de ces camps de jeunesse.


Je connaissais un de mes anciens officiers qui avait un chantier en Savoie. Je me suis alors empressé d’aller le voir. Il m’a envoyé chez un chef de groupement qui aurait pu éventuellement me prendre sur son camp.


Il y avait des chantiers en Savoie et en Haute-Savoie. Personnellement je préférais la Haute-Savoie, car je pensais que c’était plus montagneux. Je suis donc allé voir ce commandant en disant que j’étais disponible et il m’a répondu qu’il avait déjà un adjoint, mais m’a proposé un camp à Courson en Savoie. J’ai alors demandé s’il y avait la montagne là-bas ; il m’a dit « oui, oui c’est même plus haut qu’ici !».


Il a tout de suite téléphoné au chef pour demander s’il avait besoin d’un adjoint et la réponse était « oui ». Quand je suis arrivé sur place, il m’a dit « D’accord je t’embauche comme adjoint, mais il faut se dépêcher, car il y a 2000 jeunes qui vont arriver d’ici un mois à peu près. »


Il fallait les loger dans des régions très difficiles, plus ou moins montagneuses, plutôt en forêt et leur trouver du travail notamment sportif. Pour cela nous avions à notre disposition tout un canton.


Par ailleurs il a fallu convaincre la population de ce changement, car nous nous trouvions dans un comté extrêmement paisible. Quand on leur a annoncé que 2000 jeunes allaient arriver, ils ont rétorqué « On n’a pas besoin d’eux, ils vont nous gêner ».


Avant leur venue, les jeunes étaient à Grenoble en costume militaire et on leur a fixé un délai de deux mois pour changer d’habits, car sinon les Allemands menaçaient de les prendre. L’administration avait des réserves d’habits militaires. Ces derniers sont passés dans des ateliers pour être démilitarisés, c'est-à-dire modifiés en vert foncé, en tenues montagnardes.


Pour les loger, nous avions des tentes militaires. Comme activités on les faisait scier, couper du bois sans les machines, afin de construire et chauffer les baraques, car l’automne arrivait. Les jeunes étaient sous la houlette de gardes forestiers très intelligents, afin de ne pas trop abîmer les arbres.


Mon rôle d’adjoint a duré un peu plus d’un an. J’avais un chef de groupement absolument remarquable. C’était une époque passionnante et tout s’est très bien passé. En fin de compte, la présence de ces jeunes n’a dérangé personne, même si cela a tout de même remué la région, car les jeunes ont apporté de la vitalité.


En principe, les chantiers avaient été organisés pour une session mais les dirigeants ont ensuite créé les chantiers renouvelables, c'est-à-dire qu’il y avait toute une promotion qui était libérable au bout de six mois et on créait une suite avec incorporation de jeunes. Ainsi, au bout de six mois, on a demandé aux jeunes (en particulier les Alsaciens) s’ils souhaitaient être incorporés (rester dans les chantiers de la jeunesse) ou rechercher leurs familles. Ceux qui sont restés ne savaient pas où étaient leurs familles et craignaient d’être pris par les Allemands. Effectivement, parmi ceux qui sont rentrés chez eux, certains ont été incorporés par l’armée allemande et envoyés en Russie.


En tant qu’adjoint, j’en garde de bons souvenirs. Cela m’a appris à être responsable très jeune. J’en retiens surtout une très grande solidarité, beaucoup d’entrain et de fraternité. Après la guerre, les anciens des chantiers sont restés très groupés entre eux. Ils se réunissaient régulièrement."



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