Les lignes d’une vie

Un témoignage de Anonyme 4,
né(e) le 12 septembre 1914
Mémoire recueillie à

Je suis née à Caen, en Normandie. Vers 3 ou 4 ans j’ai quitté Caen, nous sommes partis parce que mon père était nommé ailleurs. A cette époque, la guerre est arrivée, nous avons été persécutés, comme tout le monde.
Un jour, un homme est venu nous prévenir qu’on allait venir arrêter mon père en début d’après midi. On nous a obligé à partir immédiatement, on est parti chacun de notre côté. Ma grand-mère, qui gardait une maison très chaude et très douillette, s’est tout à coup retrouvée à la rue, uniquement avec ce qu’elle avait sur elle. Elle avait une congestion pulmonaire et elle en est décédée. Elle était très prude, très croyante. Elle allait a la messe tous les matins de bonne heure, pour que son petit fils, c'est-à-dire mon frère, revienne parce qu’il était en captivité. Elle donnait sa vie pour qu’il revienne.

Je n’avais jamais travaillé parce que j’étais d’un milieu où on ne travaillait pas quand on était jeune. A l’arrivée de la guerre, j’ai dû me mettre à travailler. Je n’avais pas de diplôme d’infirmière, mais j’avais celui de la Croix Rouge. J’ai pas mal aidé à ce moment-là : j’étais jeune, j’avais mes jambes, je travaillais beaucoup. Toute la guerre s’est passée comme ça, avec de nombreuses difficultés. A la fin de la guerre on s’est retrouvé à Clermont-Ferrand. Mon frère est resté en captivité 5 ans, il s’est échappé juste avant la fin de la guerre. Avant de s’enfuir, il avait bien tout prévu. Il est donc parti avec un camarade qu’il ne connaissait pas du tout, et ils sont arrivés en France comme ça. Les allemands avaient complètement changé de mentalité. Avant ils étaient très stricts et sévères et quand ils ont su qu’ils étaient perdus, ils sont devenus plus aimables.

A la fin de la guerre, j’allais tous les jours à la gare pour voir s’il arrivait. Il est revenu dans les derniers. A son retour, quand il a vu qu’on était dans la misère, que notre situation matérielle avait changée, il n’était pas heureux du tout parce qu’il croyait retrouver tout ce qu’il avait quitté. Ma famille a enfin pu se réunir de nouveau, et on a tous cherché du travail. Mon père avait pas mal de connaissances, il a retrouvé du travail assez vite. Moi avec mon diplôme de la Croix-Rouge, j’ai pu me placer comme infirmière. A cette époque-là on ne demandait pas de diplômes aussi précis que maintenant.

Nous avions une vie assez réduite, on ne passait pas trop de temps à s’amuser. J’avais une situation à Clermont-Ferrand chez des Sœurs qui soignaient les malades mentaux. Ce n’était pas mon idée d’y entrer, j’aurais préféré faire de la puériculture. Mais quand on n’a pas d’argent, on est bien obligé de prendre ce qu’on trouve si on veut manger ! Au bout de 3 ans, la maison a fermé parce que les Sœurs n’avaient plus d’argent. J’ai donc fait une lettre pour venir à la clinique Mon Repos à Lyon et j’y suis rentrée le 1er Août 1955. J’y suis restée jusqu’à mes 75 ans. Là-bas, les aides-soignantes qui partaient en congés étaient remplacées par des Sœurs, c’est comme ça que j’ai connu les Sœurs avec qui je suis maintenant.

Autrement pour une petite parenthèse sur mes voyages, j'ai eu une aventure amusante au Vatican. J'y étais partie avec un groupe. Nous logions à Santa Marta. Au cours d'une visite privée, je me suis retrouvée enfermée sur le toit de la Basilique Saint Pierre. Un garde m'a retrouvée en rouspétant et m'a fait descendre. Mais en croyant descendre directement dans la Basilique je me suis retrouvée dans la Sacristie au moment où les cardinaux se préparaient pour l'office ! Vous pouvez être sûrs que je me suis faite toute petite !

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