L’homme du Trésor

Un témoignage de Michel Guibert,
né(e) le 2 décembre 1926
Mémoire recueillie à


Pour notre second entretien, Monsieur Guibert nous livre avec enthousiasme son parcours scolaire et professionnel.


Vos parents vous ont-ils donné la chance de faire des études ?


Oui, ils m'ont donné la chance parce qu'à l'époque, avant la guerre, ce n’était pas commun. Dans ce milieu c'était déjà beau d'aller jusqu'au certificat d'études, aller jusqu'au brevet, ce n’était déjà pas pour n'importe qui. Parmi tous mes camarades que j'avais à l'école, il y en a eu certainement beaucoup qui ont pratiqué des métiers manuels. Moi j'ai eu le BEPC à la fin du cycle primaire. Je n’ai pas fait de secondaire. Je vois justement dans la famille, ceux qui avaient des enfants, suivaient avec attention les signes distincts qu'il y avait entre les niveaux d'études, d'école.


A quel âge êtes-vous sorti de l’école ?


Lorsque j'ai eu mon brevet (temps de réflexion). Je devais avoir entre 17 et 18 ans. Je ne l'ai pas eu la première année parce que quand j'ai passé le brevet, c'était une période dont vous avez sans doute beaucoup entendu parler, des bombardements. Et, j'avais du ne pas avoir le programme complet, c'était en septembre 43. Mes parents se sont réfugiés à la campagne comme beaucoup de nantais. J'ai pris des cours par correspondance ce qui m’a permis de continuer l’école. Aussitôt la libération, j'ai eu le brevet.


Avez-vous eu votre premier emploi directement à la suite de vos études?


J’ai été au chômage pendant quelques mois, 5 ou 6 mois, je n’en sais rien. Finalement, on ne trouvait pas tout de suite, la preuve, mais ce n’était pas comme maintenant où les gens sont au chômage pendant des années.


Comme quoi ça existait quand même.


Il y a toujours eu du chômage ! Etant gamin, j'entendais parler mes parents de chômeurs professionnels. Il y avait le travail de bureau car il y avait beaucoup de papiers à faire après la guerre, notamment toutes les démarches après les destructions.


Comment avez-vous trouvé votre premier emploi et où ?


C'est bien simple, mon père a souhaité que je sois fonctionnaire, c'était son ambition. Mon père travaillait à la banque, il était en relation avec énormément d'administrations et de commerçants. Ça peut vous paraître un beau métier d'être employé de banque mais vous savez, il occupait le plus petit poste qu'il pouvait y avoir dans la banque. Alors, son ambition était que je rentre dans une administration, c'est comme ça que j'avais du envoyer une dizaine de demandes dans différentes administrations. La première qui a répondu, j’y suis rentré et j'y suis resté. Et quelques jours après, j'avais du recevoir une réponse de la Sécurité Sociale qui me proposait le même traitement au centime près. Je n'ai pas bougé bien sûr.


Avez-vous évolué durant votre carrière ?


Je n’ai pas fait toute la carrière que j'aurais pu faire par avancement interne. J'allais passer des concours mais je n'ai pas une mémoire formidable. Il aurait fallu faire des études de droit, relativement poussées, pour passer des concours. J'ai commencé mais je n'ai pas continué. Je n'ai eu que l'avancement par ancienneté. C'est à dire qu'au bout d’un certain nombre d’années dans le grade, suivant la notation, on pouvait passer au grade supérieur. J’ai commencé comme auxiliaire, après un concours plutôt anecdotique, puis j’ai passé un concours afin de devenir titulaire. Et je suis resté comme ça un long moment, je ne vous dirai pas combien. Il y avait le premier grade auquel je pouvais prétendre sur concours qu'on appelait cadre B contrôleur, contrôleur du trésor. J'ai passé ce concours que j'ai réussi. Après de contrôleur à contrôleur divisionnaire il y avait aussi un concours, bien plus tard dans la carrière. C'était un avancement très lent, il y avait quand même un petit quelque chose, ce qui n’était pas rien à l’époque.



Qu’est-ce que précisément le Trésor Public ?


Le Trésor Public, c'est le comptable de l'Etat et des administrations. Alors on avait la fonction dans la hiérarchie descendante, de passer de l'Etat à la région au département, puis au canton. Il y avait un budget propre à chaque stade de la collectivité et c'était toujours la Trésorerie, le Trésor, receveur des finances, percepteur, qui gérait ça. Au niveau du percepteur, il y avait non seulement la commune mais aussi tous les établissements communaux qui venaient se greffer, il y avait des syndicats de communes, syndicats d'électrification puisque c'était des fonds de l'Etat qui servaient à l'électrification. A l'époque, il n’y avait pas d'électricité dans la campagne, j'ai connu ça moi. Ca se développait grâce à ces syndicats qui finançaient avec l'argent de l'Etat, l’établissement d’un réseau complet d'électricité dans les campagnes. Il a fallu faire des kilomètres et des kilomètres de ligne au fin fond des plus petits villages. Il y avait une participation des particuliers sous forme d'emprunts, on obligeait les demandeurs à prêter un peu d'argent pour avoir le droit au branchement, et ça encore c'était géré par le percepteur. Tout ça pour vous expliquer que le Trésor Public est bel et bien le comptable de l’Etat.


Comment fonctionnait le Trésor Public ?


Le service de la trésorerie générale qui a longtemps été place Bretagne est désormais dans une rue proche mais que je ne situe pas. C'est le poste du Trésor central départemental de l'administration. Et puis, il y avait ce qu'on appelait la recette des finances. C'était une sous-trésorerie, si on peut dire, qui existait dans certains arrondissements. En Loire-Atlantique, il n’y en avait qu'une à Saint-Nazaire. Elle existe encore. Elle avait aussi les fonctions de trésorerie générale, c'est à dire qu'elle régissait les percepteurs car c'était « la maison-mère ». Au passage, j'ai vu que maintenant il n’y avait plus de perception. Aujourd’hui, par définition il n’y a plus que des trésoreries. Donc, j'ai travaillé à Machecoul, à la suite d'un premier concours, et à Legé, à la suite d'un deuxième, occasionnellement. Legé, c'était un tout petit canton, un tout petit poste, je n'avais que deux agents avec moi.


Quel regard avez-vous sur votre carrière ?


Je peux estimer en fonction de ce que je vous ai dit aujourd'hui que je n'étais pas doté d'une mémoire extraordinaire, je n'ai pas pu passer des concours qui m'auraient obligé à me déplacer. Je ne sais pas si j'y tenais tellement dans le fond. Je pense qu'étant en activité, vouloir préparer des concours chez soi ne dépendait pas de mes possibilités; j'estime avoir fait le maximum, je n'ai pas de regrets. Ces deux concours m’ont permis de réaliser une carrière très honorable. Non, je n'ai pas de regrets.


Notre entretien se terminera là dessus. Comme quoi, chacun de nous, en faisant de son mieux, est entièrement capable d’obtenir un poste qui lui convient, et qu’il sera même capable d’occuper toute sa vie.



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