Ma vie à Marseille

Un témoignage de Hélène Paoletti,
né(e) le 13 avril 1926
Mémoire recueillie à

Mme PAOLETTI est une femme de 82 ans très accueillante. Elle est très dynamique. Elle est restée très proche des jeunes grâce à ses petits enfants. Lorsqu'elle a seize ans et demi, elle passe le concours d'entrée à la mairie. Elle rentre tout d'abord à l'état civil. Ensuite, elle est attribuée au service des mariages jusqu'à l'âge de 54 ans. Née à Marseille, elle y passe toute sa vie.


La seconde guerre mondiale


Ma mère est morte malheureusement pendant la guerre. Ce sont les Américains qui l’ont tuée. Je venais de rentrer à la mairie, j’avais 16 ans, et un après midi, il y a un camion américain (ils buvaient bien) qui est monté sur le trottoir, il a écrasé ma mère, il a fait marche arrière et il est parti, ils étaient saouls. Ce qui fait que papa est resté sans maman, et c’est lui qui nous a élevé. Mon père est mort à 87 ans. C’était le 16 Décembre 1944. Il a toujours été un père super! Il était adorable. C’était vraiment une année atroce pour nous. On n'avait jamais eu de chagrin, on n'avait jamais rien eu. On vivait la guerre, bien sûr, maman et papa avaient une maison à Plan de Cuques, c’est la banlieue, on avait une petite maison, et mon frère avait fait une espèce de tranchée pour que si par hasard… Quand ils bombardaient, les Américains ou les Allemands, on avait des bombes qui venaient de Marseille jusqu’à Plan de Cuques, et ça illuminaient le jardin. Moi, je me souviens, une fois, je remontais de la mairie, avec ma sœur, on montait à pieds… 13 kilomètres: Marseille-Plan de Cuques où était notre maison. Et on avait vu un tram, à l’époque il y avait des trams qui étaient ouverts de chaque côté, pas du tout comme maintenant. Et en passant à Saint-Just, on a vu un tram, il y avait des gens, des cervelles de partout. Il y avait eu une bombe, ils nous avaient bombardés. Avec ma sœur, je me souviens la frousse qu’on avait eu, c’était inimaginable. Il y en a eu pendant la guerre des atrocités. D'abord c’était les Allemands: on n’a pas toujours été amis. On avait les vitres de la maison teintes en bleu, on nous obligeait à les teindre en bleu, pour pas que dehors on puisse nous bombarder. Pour pas que l’on nous voit. Quand, il y avait l’alerte, les sirènes sonnaient, on allait se mettre dans une cave, pas loin de là, au boulevard Longchamp, il y avait une école. Des fois, on était réveillés 3-4 fois par nuit, on n'arrivait pas à dormir. Quand on se recouchait, maman venait et disait:«Ah, les sirènes.» Allez, on repartait. Oh, mon Dieu! C’était l’enfer. Et puis, on ne mangeait pas beaucoup, on n'avait pas grand chose à manger, pendant la guerre. Je me souviens, à l’époque, on avait un rôti de veau ou un rôti de cochon parce que le veau c’était encore trop cher. Il fallait qu’il nous fasse 15 jours. Le rôti de veau, il n’était pas gros, et on était quand même sept à manger. On n'avait rien. On mangeait beaucoup de pois cassés: un repas maintenant diététique. Après, ça n'a plus jamais été pareil.



La vie active


Hélène a rencontré son mari lors d'un bal, ils se sont mariés en 1951 après son service militaire.
Ma vie de femme mariée! Je courais tout le temps, j’ai eu ma fille un an et demi après mon mariage. Et c’était compliqué, parce qu’il n'y avait pas de crèche comme on fait aujourd’hui. J’avais vu une jeune dame qui habitait Beaumont, et elle venait tous les matins, chez moi garder ma fille, j’ai recommencé à travailler, elle avait deux mois ma fille. Parce qu'à l’époque c’était pas du tout comme maintenant, soit vous recommenciez à travailler, soit on vous donnait votre licenciement. On vous disait: «S’il y a une place quand elle aura 2 ans, 3 ans, 10 ans, on vous prendra.» Pour ne pas perdre la place, j’avais décidé qu'au bout de deux mois il fallait reprendre la place: c’est ce que j’ai fait. Et, ce n'était pas rien parce qu’elle pleurait toute la nuit, elle dormait la journée. Donc, je la laissais à cette dame et, le soir, je courais en sortant du travail parce que la dame il fallait qu’elle reparte, chez elle. J’ai passé cinq ans de folie. Vous vous rendez compte, à la mairie, on sortait à six heure et quart, on ne faisait pas comme on fait maintenant, on partait à midi de la mairie, j’allais manger, je revenais à deux heures. Maintenant c’est la journée continue, là on finissait le soir à six heure et quart, on arrivait à la maison c’était sept heures. Je faisais quatre courses en revenant, en arrivant je faisais le souper. J’avais maigri de vingt kilos, mais avec le recul je comprends pourquoi. C’était une vie de folie. Mon mari, il travaillait à bord des bateaux, alors lui aussi il rentrait à six heures du soir et le matin il partait à sept heures. C’était une époque où vraiment on se décarcassait. Il n'y avait pas de machine à laver, il n'y avait pas tout ce qu’il y a maintenant. Je mettais le linge à tremper, le matin, à six heure du matin, je lavais, j’étendais, après il fallait le repasser. J’étais un peu tranquille, un petit peu, le dimanche. Parce que le samedi, je travaillais à la mairie vu qu’il y avait les mariages. Après quand elle grandissait, ça allait, alors à ce moment là, j’avais peur de la laisser seule, parce qu’elle faisait tellement de bêtises, toute seule. Vous savez les gosses quand on les laisse seuls.Elle avait la clé en sortant de l’école. Vous savez je me disais toujours: «Pourvu qu’on ne me l’a pas prise en route.» Vous savez? Quand j’arrivais à la maison, je mettais la clé dans la serrure, je disais: «Michelle?» «Maman je suis là!» Je me disais: «ça va, elle n’est pas morte, on me l’a pas volé.» C’est une vie de dingue qu’on a mené!


L’engagement familial


Quand j’ai eu 54 ans, ma fille a eu son premier enfant, Jean-Christophe, et elle a continué à travailler, elle le mettait à la pouponnière. Un jour elle m’a dit: «Maman, je ne peux pas continuer de travailler comme ça, c’est impossible. Si tu veux, si tu prends ta retraite, tu pourrais me le garder…» Mais moi je ne voulais pas, j’adorais mon travail, j’aimais l’ambiance de la mairie, les mariages, tout ça. Je ne voulais pas, puis j’ai dit: «Quand même, il va être Dieu sait où, elle va le mettre en nourrice.» Il me faisait de la peine, parce que le matin, à six heure du matin, elle le préparait pour le mener à l’école. Alors, le premier avril, je m’en rappelle comme si c’était hier, le premier avril pile, elle m’a dit: «Maman, je commence à travailler chez un notaire, il faut que tu gardes Jean-Christophe.» Donc j’ai gardé Jean-Christophe, c’est du boulot! Parce que moi, je me levais à six heure, j’allais chez elle. Elle ne voulait pas que je le promène. Alors, à l’époque j’habitais à la rue Canada, c’est vers la Timone, donc je devais prendre deux cars, un pour aller en ville et un autre le 41 direction St Giniez pour aller là où elle habitait. Donc, ça me faisait du travail, je partais à six heure, et il fallait que j’arrive pile à l’heure, pour qu’elle puisse se préparer, se maquiller, me laisser le petit, me laisser les consignes, et elle partait à son cabinet d’avocat.
J’ai mené une vie de dingue pendant trois ans, je me disais, quand il va avoir 7-8 ans, on va le mettre à l’école, je vais respirer. Sauf qu’un beau jour, elle me dit: «Maman, je vais t’annoncer une nouvelle, j’en attends un autre.» Alors je lui dit: «Ah la la, c’est pas possible, mais combien tu vas en avoir.» «Ah maman, si je me retenais pas j’en aurais cinq.» J’ai dit: «Tu risques rien d’en avoir cinq, c’est moi qui les élève.» On s’était un peu attrapé, d’ailleurs mais bon Jean Christophe était si gentil. Enfin, après elle a eu le deuxième petit qui est arrivé.


On allait souvent à Banon, vous savez à la campagne. On y passait toutes les vacances avec mon mari. Le premier jour des vacances, on menait les petits enfants à Banon, et on restait quinze jours avec eux: à les nourrir, à les promener, il y avait une espèce de lac, on allait pêcher. Enfin bon, je ne vous dis pas tout ce qu’on faisait pour eux. Et, quand ils étaient couchés le soir, surtout Laurent, il me disait: «Mamie, tu peux me faire un bisou?» Alors je disais: «Oui, qu’est ce que tu veux?» «Mamie, je voudrais que tu me racontes un petit bout de ma vie.» Alors, un petit bout de sa vie c’était, quand il était né, qu’il pleurait, après, quand est ce qu’il avait parlé. Enfin, j’avais une patience d’ange, je ne me reconnaissais pas. C’est vrai, on fait des choses pour les petits-enfants, qu’on ne faisait pas, d’abord, on ne pouvait pas le faire, en travaillant avec une fille… C’était complètement impossible de vivre avec elle. Je lui faisais faire les devoirs, on parlait un petit peu, mais le soir je lui disais: «Faut vite te coucher que demain à six heure il faut se lever.» Moi, je me levais à cinq heure, pour la préparer, partir à la mairie, et faire le dîner, parce qu’il fallait préparer le repas. C’était une vie de dingue.


La retraite


Les petits enfants ayant grandi, Hélène décide de s'engager autrement.
Comme je n'aime pas rester seule, j’ai décidé de garder des personnes âgées. Alors j’ai mis un article sur le journal, et de 60 ans environ jusqu’à 80 ans (y’a 2 ans) j’ai gardé 14 dames et messieurs âgés. Ils m’adoraient, vous vous rendez compte, y’a 2 ans j’en gardais encore. Y’a 2 ans j’ai dit: «Je prends ma retraite ! » Mais vous voyez je couds, je tricote, je fais un tas de trucs. Oui, même le matin, quand je me lève, je dis:«Qu’est-ce que je vais faire le matin?» Je vais en ville, je vais à la bibliothèque, s’il y a un film à la télé je me programme ma télé, je fais énormément de choses, je ne peux pas rester tranquille. Pourtant j’ai 82 ans, je vais en avoir 83 le mois prochain, ce n’est pas rien, je vous souhaite d’être comme moi quand vous serez vieux.

array(5) { [0]=> array(10) { ["id"]=> int(46441) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_1251386788dfc2.png" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(9) "image/png" ["url"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["width"]=> int(246) ["height"]=> int(184) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2-150x150.png" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium-width"]=> int(246) ["medium-height"]=> int(184) ["medium_large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium_large-width"]=> int(246) ["medium_large-height"]=> int(184) ["large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["large-width"]=> int(246) ["large-height"]=> int(184) } } [1]=> array(10) { ["id"]=> int(46442) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_1251386788dfc2.png" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(9) "image/png" ["url"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["width"]=> int(246) ["height"]=> int(184) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2-150x150.png" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium-width"]=> int(246) ["medium-height"]=> int(184) ["medium_large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium_large-width"]=> int(246) ["medium_large-height"]=> int(184) ["large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["large-width"]=> int(246) ["large-height"]=> int(184) } } [2]=> array(10) { ["id"]=> int(46443) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_1251386788dfc2.png" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(9) "image/png" ["url"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["width"]=> int(246) ["height"]=> int(184) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2-150x150.png" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium-width"]=> int(246) ["medium-height"]=> int(184) ["medium_large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium_large-width"]=> int(246) ["medium_large-height"]=> int(184) ["large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["large-width"]=> int(246) ["large-height"]=> int(184) } } [3]=> array(10) { ["id"]=> int(46444) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_1251386788dfc2.png" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(9) "image/png" ["url"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["width"]=> int(246) ["height"]=> int(184) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2-150x150.png" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium-width"]=> int(246) ["medium-height"]=> int(184) ["medium_large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium_large-width"]=> int(246) ["medium_large-height"]=> int(184) ["large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["large-width"]=> int(246) ["large-height"]=> int(184) } } [4]=> array(10) { ["id"]=> int(46445) ["alt"]=> string(0) "" ["title"]=> string(22) "org_1251386788dfc2.png" ["caption"]=> string(0) "" ["description"]=> string(0) "" ["mime_type"]=> string(9) "image/png" ["url"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["width"]=> int(246) ["height"]=> int(184) ["sizes"]=> array(12) { ["thumbnail"]=> string(69) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2-150x150.png" ["thumbnail-width"]=> int(150) ["thumbnail-height"]=> int(150) ["medium"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium-width"]=> int(246) ["medium-height"]=> int(184) ["medium_large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["medium_large-width"]=> int(246) ["medium_large-height"]=> int(184) ["large"]=> string(61) "https://www.passeursdememoire.fr/media/org_1251386788dfc2.png" ["large-width"]=> int(246) ["large-height"]=> int(184) } } }
Galerie photos